Manuels scolaires: quand les bras nous en tombent

Une incroyable bévue est donc survenue : dans un manuel de mathématiques, les Éditions Nathan ont pris comme thématique concrète d’un exercice de construction d’une série mathématique, destinée à prévoir l’impact statistique à venir d'un phénomène politique et social, l’arrivée de réfugiés désignés indûment comme des migrants puisqu’il est bien indiqué qu’ils cherchent à fuir un état de guerre.

Cette affaire est particulièrement grave parce qu’elle montre à quel point l’éthique et le bon sens peuvent être bafoués dans une logique du faire qui tourne le dos au voir clair et à la conscience sociale.

Voilà ce qu’était cet exercice :

Un exercice proposé dans un manuel de mathématiques des Éditions Nathan Un exercice proposé dans un manuel de mathématiques des Éditions Nathan

 

Dans un premier temps, suite à des protestations, les Éditions Nathan ont réagi de la pire des manières :

« Les éditions Nathan ont pris connaissance d’une publication émise sur les médias sociaux qui met en avant une critique relative à l’exercice 93, page 34 du manuel de mathématiques de Terminale ES-L de la collection Hyperbole. L’exercice a pour but de calculer la somme des termes d’une suite dans le cas concret d’une augmentation régulière de population, un sujet classique des programmes de lycée.

Les programmes actuels encouragent la transdisciplinarité et l’ouverture sur d’autres thématiques.

Ils invitent également à traduire une situation concrète à l’aide d’une suite arithmético-géométrique. C’est ce que nous avons souhaité appliquer dans cet exercice en prenant un exemple d’une population qui croît régulièrement en lien avec un sujet d’actualité : la question des migrants fuyant la guerre.

Néanmoins, nous comprenons que le choix de cette thématique ait pu heurter. Nous nous en excusons et nous engageons à modifier la thématique de l’exercice lors de nos prochaines publications. Notre vocation d’éditeur scolaire est de proposer des ouvrages de qualité à tous les élèves et de porter les valeurs de tolérance, de respect et d’ouverture sur le monde. »

De la pire des manières, parce qu'en effet, la notion de transdisciplinarité, si elle est revendiquée, devrait alors engager un apport croisé et enrichissant des deux disciplines concernées, ou de toutes les disciplines mobilisées, sans que l’une soit mise au service d’une autre en négligeant toute réflexion sur l’apport effectif de chacune d’entre elles. Or, dans cet exemple édifiant, les prétendus migrants sont convoqués en dehors de toute expérience humaine, au service d’un exercice abstrait et hors-sol, comme s’il fallait arrêter de s’intéresser aux êtres humain dès lors que l’on s’adonnait à un exercice de mathématiques (ce qui, soit dit en passant, est aussi une injure aux mathématiques).

Peut-être parce que la nuit porte conseil, à moins que ce soit sous l'effet de l’effervescence des réseaux sociaux, les mêmes Éditions Nathan ont publié dans un second temps le communiqué que l’on aurait pu attendre d’emblée :

« Les éditions Nathan ont été alertées par les réactions suscitées par un exercice  de l’ouvrage de mathématiques de Terminales ES-L récemment publié dans la collection Hyperbole qui prend pour exemple une population de migrants.

Nous comprenons l’indignation provoquée par l’utilisation de cette thématique dans cet exercice et regrettons sincèrement le manque de sensibilité et de discernement dont il témoigne. Les Éditions Nathan et les auteurs de l’ouvrage présentent leurs excuses aux enseignants, aux élèves, aux parents, ainsi qu’à l’ensemble de la communauté éducative.

Nous présentons nos vives excuses aux associations d’aide aux migrants, réfugiés et demandeurs d’asile, dont la CIMADE, qui nous a alertés.

Nous assurons à tous nos auteurs, éditeurs, illustrateurs et partenaires engagés en faveur des migrants et des réfugiés la poursuite de notre soutien très actif.

En accord avec les auteurs de l’ouvrage, nous avons décidé d’arrêter immédiatement la commercialisation du livre  incriminé et de remplacer gratuitement l’ouvrage actuel par la version corrigée qui sera disponible très prochainement. Nous nous engageons également à redoubler de vigilance dans la validation de nos contenus.

Catherine Lucet

Présidente des Éditions Nathan »

Cette affaire est donc close. Mais il n’en est pas moins intéressant de se demander comment une telle dérive a été possible. C’est en effet un épisode qui nous dit beaucoup des difficultés du monde éditorial, mais sans doute aussi du monde scientifique, quant à prendre suffisamment en compte les exigences éthiques au cœur de leurs pratiques et de leurs effets sociaux potentiels.

L’air du temps, promulgué notamment par le nouveau ministre français de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, donne de l'importance aux neurosciences, à tel point que l’on ne sait plus quels algorithmes seront prétendument amenés dans un proche avenir à remplacer la pensée complexe qui est forcément mobilisée au fil des questionnements des sciences humaines et sociales. Or, il y a là aussi de quoi s'inquiéter. Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple qui pourrait avoir des conséquences particulièrement funestes, des chercheurs de l’Université de Stanford ont récemment publié les résultats d'une étude montrant qu’il leur serait possible de définir, au moyen d'algorithmes, l’orientation sexuelle de personnes humaines à partir de leurs portraits numérisés. Il va sans dire, à ce propos, que les autorités tchétchènes qui persécutent les homosexuels pourraient par exemple se montrer très intéressées par cette perspective. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il y a de quoi s’interroger sur les finalités d’une telle recherche, qui permet sans doute de marquer des points dans la concurrence effrénée que se livrent les scientifiques sur le marché de leurs carrières, mais qui ne manque pas d’interpeller sur les enjeux éthiques qu'elle soulève.

Quant aux manuels scolaires, il serait peut-être temps d’interroger leurs contenus, et la pertinence de leur raison d’être au XXIe siècle, surtout quand ils paraissent à priori anodins, surtout quand des conditions institutionnelles les imposent à tous les acteurs au risque de devoir tomber sur de telles aberrations, alors que les technologies contemporaines ouvrent peut-être à d’autres horizons pour les enseignant-e-s.

L'exigence de l'éthique s'impose à tous les étages. Et il est vite fait de l'oublier en se concentrant sur un seul objectif particulier, sans tenir compte du contexte socio-historique dans lequel il s'insère, ni des effets sociaux qui peuvent potentiellement en découler. Cela dit, dans le fond, c'est aussi une question de bon sens.

Charles Heimberg (Genève)

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