Le centenaire du Chemin des Dames. Un aboutissement, une rupture, un horizon critique

Ce 16 avril 2017 marquait au Chemin des Dames le centenaire du lancement de l’offensive Nivelle, une vaine tentative de réaliser une percée pour mettre fin à l’interminable guerre de position sur le front franco-allemand ; mais surtout, une entreprise militaire insensée qui n’a produit que des victimes inutiles.

Ce 16 avril 2017 marquait au Chemin des Dames le centenaire du lancement de l’offensive Nivelle, une vaine tentative de réaliser une percée pour mettre fin à l’interminable guerre de position sur le front franco-allemand ; mais surtout, une entreprise militaire insensée qui n’a produit que des victimes inutiles. La retransmission télévisée de la commémoration, dont des extraits sont cités ci-après, n'est malheureusement restée disponible en ligne que pendant quelques jours, contrairement au texte du discours présidentiel également cité.

Montée au Plateau de Californie le 12 novembre 2016 © heimbergch Montée au Plateau de Californie le 12 novembre 2016 © heimbergch

La commémoration officielle de cette opération militaire invraisemblable, sur les lieux mêmes de la tragédie, avec un président de la République écoutant la chanson de Craonne entonnée par des civils sur le plateau de Californie, puis stipulant dans son discours officiel que les soldats, y compris les mutins et les fusillés, avaient été « confrontés à la démesure d’une guerre sans limite », a constitué un fait nouveau et intéressant, sans clore pour autant la question. 

L’historien Nicolas Offenstadt, qui a synthétisé les faits sur le plateau de Californie avec son collègue André Loez, a souligné avec pertinence le tournant mémoriel que représentait cette commémoration du centenaire en s’adressant au chef de l’État :

« Votre visite ici est évidemment un événement historique. […] C’est un aboutissement parce que depuis trente ans en France, il y a un intérêt nouveau pour l’expérience des soldats et pour la violence qu’ils ont subie. Du coup, le Chemin des Dames a repris de la force dans les années 90. La venue du premier ministre Lionel Jospin en 1998 a joué un rôle évidemment important pour sanctionner cette mémoire. Mais c’est une mémoire diffuse, une mémoire grave, qu’on retrouve, je crois, dans toute la société française. En ce sens, votre présence est un aboutissement, mais c’est aussi véritablement une rupture parce qu’il faut se rendre compte que ce lieu a été marginalisé dans l’histoire de la Grande Guerre, et même dans l’histoire de France. Il a été marginalisé, on le mesure très bien, les historiens l’ont bien mesuré. D’abord, vous l’avez vu, il n’y a aucun grand monument national tout au long du Chemin des Dames. […] Du coup, cette marginalisation, elle s’explique pour trois raisons : évidemment, d’une part, un échec, un échec avec des pertes malgré tout très importantes ; un échec du commandement français, d’une offensive lancée par le commandement français ; et puis ce lien avec les grandes mutineries. Donc, en ce sens, votre présence ici est véritablement une rupture puisque vous réintégrez et vous sanctionnez ce mouvement de retour du Chemin des Dames dans l’histoire et la mémoire républicaines et nationales. »

Aboutissement, rupture, mais aussi travail de longue haleine qui doit se poursuivre. Noël Genteur, l’ancien maire de Craonne, était bien sûr présent lui aussi sur le plateau de Californie après avoir animé beaucoup plus tôt, comme le veut désormais la tradition, une marche commémorative à l’heure des premiers départs de combattants, en présence de très nombreux participantes et participants. Il a réagi sur le moment auprès d’un journaliste en précisant avoir échangé avec le président et l’ancien premier ministre Lionel Jospin « deux-trois phrases, plutôt des phrases d’humanité, […] un constat que les hommes, quels qu’ils soient, quelles que soient leurs positions dans la société, que le contact, que l’échange pouvaient toujours exister, et que justement, c’est dans l’échange, dans l’écoute qu’on évite beaucoup de malentendus ». Il a évoqué un long combat collectif de beaucoup de volontaires pour « réintroduire l’ensemble des soldats avec leurs compagnons. En fin de compte, c’est cela, affirmer que tous les soldats étaient des soldats de la République à l’époque ». Son discours humaniste est constant, parce que Noël Genteur, ce paysan de Craonne dont les terres sont toutes proches du plateau de Californie, cet acteur de l’histoire en plein air qui accueille de nombreux publics, notamment scolaires, sur ce territoire saturé d’histoire et de mémoires tragiques, relie constamment ce passé si présent à son propre travail de la terre. Il faut dire qu’il n’a pas le choix puisque cette terre ne cesse de faire remonter des traces de la guerre, des fils de fer barbelés qui blessaient ses animaux lorsqu’il était encore éleveur, ou des obus qui resurgissent sans cesse, aujourd’hui encore...

Il s’en était expliqué dans une belle émission radiophonique de 2014 rediffusée récemment sur France-Inter (CO2, mon amour, 8 avril 2017). Voici quelques extraits de ses propos où il évoque son travail sur ces lieux de la guerre et des traces de la guerre :

« Toute l’exploitation est dans le no man’s land. C’est là où il y a le plus de corps. »

« Ce n’est pas fini, c’est quatre-cinq générations pour revenir à une situation normale. » 

« Il y a les conséquences directes de la guerre : les obus, les tire-bouchons, les barbelés toutes ces choses-là. »   

« Les obus ont complètement perturbé les horizons. […] Ils ont tout remélangé. […] La terre nous a laissé comme héritage tout ce qu’elle ne veut pas digérer. »

« On est en train d’arracher les pommes de terre, mais il y a un endroit [où] on ne peut pas utiliser les machines tellement il y a de pierres. »

« La vie avait alors moins de valeur que la guerre. Et là, on se pose quand même des questions. »

Ainsi, Noël Genteur, quand il parle de cette souffrance humaine, exprime le contraire de la haine qui nourrit la haine. Il nous fournit un antidote bienvenu à toute cette mystique rance de la terre et des morts qui a inspiré le nationalisme d’un Maurice Barrès. Il exprime une ouverture à une dimension humaine qui ne peut qu’établir le constat de la cruelle absurdité, de la cruelle inhumanité de la guerre.

Ce 16 avril 2017, un peu plus tard, dans son discours de Cerny-en-Laonnois, en laissant aussi une place aux victimes allemandes où d’autres nationalités citées, François Hollande a souligné que « la bataille ne fut pas gagnée », mais qu’elle « fut livrée ». Ici, a-t-il ajouté, elle fut « menée par un commandement aveugle et sourd, et incapable de comprendre ce qu’était le prix terrible à payer pour ces soldats, leur propre vie. Ils furent un million à participer à la bataille et des milliers à tomber tous les jours, à chaque relance de l’offensive. Voilà ce que nous voulions rappeler aujourd’hui. » Il a également convenu de la nécessité de « dire les erreurs du passé car elles sont autant d’alertes chaque fois que l’inconscience ou l’indifférence nous menacent ».

Ces paroles sont en partie inédites et bienvenues. Les regrettables allusions du discours d’Oyonnax du 11 novembre 2013 à une guerre finalement justifiée contre des empires centraux moins démocratiques n’ont heureusement pas été répétées [« En 1914, la République s’est révélée plus forte que les régimes autoritaires qui croyaient que, parce qu’elle était un État de droit, la République serait un État de faiblesse »]. Cela s'explique sans doute par le fait que le contexte du Chemin des Dames est clairement associé à l’échec de l’offensive Nivelle et à ses conséquences, alors que celui d’Oyonnax était, et demeure, relié aux résistants et à leur défilé du 11 novembre 1943. Cela dit, cette inclusion de tous dans l’histoire et la mémoire sans distinction particulière laisse encore des plaies ouvertes et nécessite la poursuite d’un travail critique sur les dynamiques et les responsabilités à l’égard de la Grande Guerre et de ses victimes. Et comme la plaque qui a ensuite été dévoilée nous le montre, c’est la tragédie, l’effroyable tragédie, qui a été soulignée et regrettée dans ce contexte du Chemin des Dames, mais ce n’est pas encore explicitement l’absurdité de l’inhumanité de la guerre, de cette guerre.

Dès lors, la séquence qui va de la visite au Chemin des Dames du premier ministre Lionel Jospin en 1998 à celle de François Hollande pour le centenaire de 2017 ne clôt pas pour autant le travail d’histoire et de mémoires. Elle marque en effet, comme cela a été mentionné plus haut, un aboutissement et une rupture. Toutefois, ce qui est conquis en matière de rapport critique au passé et au présent est non seulement perfectible, mais demeure toujours fragile. Ce constat ouvre alors à un horizon de responsabilité critique et appelle à poursuivre sans relâche, notamment en termes de transmission scolaire, et non-scolaire, tout ce qui a été entrepris pour ne pas laisser ni oublier ni minimiser l’horreur, pour ne pas laisser les acteurs et les témoins de la tragédie se faire confisquer leur parole et pour laisser les questionnements interprétatifs autour de cette période pleine de tragédies et de significations ouverts à la pluralité des situations, des causalités et des sensibilités, loin de toute vision réductrice et loin de tout relativisme.

L’un des enjeux parmi d’autres de ces questions toujours ouvertes concerne notamment la difficulté qui « réside dans l’imposition d’une lecture téléologique de la Grande Guerre » que l’historien Frédéric Rousseau considère comme « le risque de détourner les historiens de la nécessité d’appréhender aussi la Grande Guerre et surtout les sociétés qui l’ont traversée pour elles-mêmes » (La guerre censurée, Paris, Seuil, 2e édition, 2014, p. 353).

Ce travail à poursuivre, qui concerne donc fortement les traits spécifiques du contexte et des moments de la Grande Guerre, s’est notamment déjà engagé depuis 2005 dans un Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918, le CRID 14-18, dont le siège est établi à la Mairie de Craonne et dont les membres sont très divers. Il a organisé plusieurs colloques, suscité des recherches, des livres et des thèses, et produit une documentation lexicale et testimoniale qui est disponible en ligne.

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En suscitant la discussion sur une historiographie dominante qui a eu un temps les coudées franches sans pour autant convaincre, et en diffusant des questions nouvelles dans l’espace public sur la nature de cette guerre et de ses acteurs, il contribue en même temps à l’essor d’une histoire des subalternes, mais aussi d’une histoire populaire, et en plein air.

Charles Heimberg (Genève)

Post scriptum (20 avril 2017)

Un billet sur Mediapart de la Fédération nationale de la libre pensée daté du 17 avril 2017 fustige un discours de la honte de François Hollande pour n'avoir pas procédé à la réhabilitation collective de tous les fusillés. Certes, le président de la République a seulement évoqué, comme Lionel Jospin en 1998, la réintégration dans la mémoire collective nationale des mutins et des fusillés pour l'exemple de 1917 (ceux du début de la guerre n'étant pas cités dans les discours), à laquelle il a encore ajouté la mention de leur souvenir au Musée des Armées et la diffusion publique des dossiers et minutes de leurs procès. Il a suivi en cela dans ses grandes lignes un rapport de 2013 d'une Commission d'historiens présidée par Antoine Prost dans le cadre de la Mission du Centenaire. Une récente mise au point scientifique sur les mutineries a également été produite par André Loez. Les arguments appelant à de la nuance sont solides. Cette question mémorielle demeure complexe. Le plus pertinent ne réside sans doute pas dans une mesure globale risquant de faire confondre diverses situations et de réécrire les faits du passé. Mais il n'est pas souhaitable non plus de vouloir rassembler ou unifier des mémoires opposées au risque d'écraser les questions que posent leurs divergences. Ce qui importe le plus, c'est la reconnaissance de victimes qui l’ont été « dans des conditions précipitées, parfois arbitraires, et sans que ne soient prises en compte les conditions extrêmes et la violence qu’[elles] enduraient » (selon les termes de la synthèse du rapport de 2013 susmentionné). Dès lors, la question des modalités effectives et du caractère suffisant ou pas de cette reconnaissance demeure sans doute sujette à débat. Elle se pose notamment au niveau de la transmission scolaire d'une intelligibilité de ce passé.

 

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