Violent brouillage de mémoires dans un cimetière madrilène

À quelques jours de son achèvement, un Mémorial décidé sous le mandat de l'ancienne maire Manuela Carmena devant faire figurer les noms d'au moins 2'937 personnes exécutées dans les premières années de la dictature franquiste a été bloqué, puis détruit. Il est aujourd'hui remplacé à l'initiative du nouveau maire de droite soutenu par l'extrême-droite Martínez-Almeida.

Acte 1 : lancé sous le mandat de l'ancienne maire progressiste Manuela Carmena, un Mémorial devant faire figurer les noms d'au moins 2'937 personnes, toutes victimes exécutées de façon arbitraire par la dictature franquiste durant ses premières années, était en fin d'installation dans le Cimetière madrilène de l'Est, La Almudena, lorsque le nouveau maire du Parti Populaire, soutenu par Ciudadanos et l'extrême-droite de Vox, a soudain bloqué les travaux en cours en juillet 2019.

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Acte 2: en novembre 2019, quelque temps après que le corps de Franco ait été enfin sorti du Valle de los Caídos, le nouveau maire de Madrid a fait détruire le Mémorial du cimetière de L'Almudena et casser les plaques où figuraient les noms des victimes (ici et ici). L'ampleur de la violence symbolique, et peut-être même vengeresse, de ce geste est énorme. Ces victimes et leurs familles ont ainsi été condamnées à une double peine en se voyant refuser toute reconnaissance et, surtout, en se voyant contester par un acte inqualifiable l'exposition du nom de chaque victime ramené dès lors au néant de l'oubli et de l'occultation.

"Diariocritico", 26 novembre 2019, <https://www.diariocritico.com/nacional/reconversion-memorial-republicano-almudena-todas-victimas> "Diariocritico", 26 novembre 2019, <https://www.diariocritico.com/nacional/reconversion-memorial-republicano-almudena-todas-victimas>

Acte 3: mi-décembre 2019, une nouvelle plaque a été apposée sur ce qui restait de la structure du Mémorial et son contenu est indigne qui prétend à une impossible concordance et relève surtout d'une forme d'enfumage alors qu'il aboutit au fait que des milliers de victimes soient éliminées, symboliquement, une seconde fois.

"eldiario.es", 18 décembre 2019, <https://www.eldiario.es/sociedad/familiares-franquismo-consideran-inscripcion-Almudena_0_975353136.html> "eldiario.es", 18 décembre 2019, <https://www.eldiario.es/sociedad/familiares-franquismo-consideran-inscripcion-Almudena_0_975353136.html>

"Le peuple de Madrid & tous les Madrilènes qui, entre 1939 et 1944, ont subi des violences pour leurs convictions politiques, idéologiques et pour leurs croyances religieuses.

Paix, pité & pardon."

C'est cette épitaphe qui remplace désormais les au moins 2'397 noms de victimes du franquisme.

Pourquoi est-ce indigne?

L'intention du texte est claire. Entre une forme de négationnisme vis-à-vis des crimes de masse du franquisme et un évident relativisme cherchant à tout mettre sur un même plan (la pernicieuse équidistance vis-à-vis d'une guerre dite "fratricide"), il s'agit de construire une prétendue (et impossible) mémoire de concordance en brouillant le passé et ses significations. Pour ce faire, la notion de violence subie "pour [des] croyances religieuses" a notamment été introduite. On voit bien là quelle aurait pu être l'intention s'il s'était agi de la période de la guerre civile: mettre tous les protagonistes sur un même plan. Mais il s'agit ici des premières années de la dictature (1939-1944), après la guerre civile, quand les vainqueurs ont écrasé les vaincus qui restaient, ce qui rend la formule encore plus insensée.

À ce propos, de deux choses l'une. Soit les initiateurs de ce geste indigne sont restés bloqués dans l'esprit des franquistes des premières années de la dictature en prétendant combattre leurs ennemis "sans-Dieu" pour des raisons religieuses, notamment leur "incroyance" (pour l'historien Gutmaro Gómez Bravo, "avant même la fin de la guerre, le système pénitentiaire était intégré dans un projet plus vaste de « conversion » des vaincus, compris comme un moyen de rechristianiser l’Espagne") ; soit ils amalgament en toute connaissance de cause des périodes historiques différentes au service de leur opération de brouillage.

Face à cette manipulation, comment ne pas penser aussi à celle de Franco lorsqu'il a fait construire le Valle de los Caídos par des travaux forcés imposés à des prisonniers politiques, en y mêlant près de 34'000 dépouilles anonymes provenant des deux camps, franquiste et antifranquiste? Le principe systémique du brouillage et du mensonge aurait-il donc survécu à ce point à la fin de la dictature et à la Transition?

Par ailleurs, la formule "Paix, pitié, pardon" est reprise, sortie de son contexte, du dernier discours du président Manuel Azaña à Barcelone le 18 juillet 1938. Comme l'a précisé l'historien François Godicheau, "« Paix, pitié et pardon » était [un] discours orienté vers la réconciliation avec l’ennemi pour faciliter une médiation internationale." En effet, ces paroles désespérées, et qui se révéleront inutiles, avaient un tout autre sens dans ce contexte que ce que prétendent leur faire dire les initiateurs du geste indigne du cimetière de La Almudena. Le dépassement des atrocités de toute guerre, de toute violence de masse, passe nécessairement par une phase de reconnaissance sans laquelle l'occultation prolongée signifie le prolongement du crime et de ses effets.

Cet enjeu n'est pas seulement espagnol. "Mémoire partagée", "memoria compartida", "memoria condivisa", ces notions, qui sont dans l'air du temps, sont problématiques et peuvent mener à des formes d'occultation ou de relativisme. Le dialogue des mémoires n'est possible qu'à partir de la reconnaissance des victimes, de toutes les victimes, mais à partir d'un travail d'histoire qui examine les mécanismes des crimes qui les ont fait disparaître, ou les ont mutilées, et qui ne mette donc pas par principe toutes les victimes sur un même plan.

Les promoteurs madrilènes de la mémoire historique ont encore beaucoup à affronter et à accomplir. Parce que "celui qui n'a pas de nom n'existe pas", des représentants des familles des victimes ont écrit au maire pour qu'il leur restitue au moins les morceaux de plaques commémoratives, vu leur valeur sentimentale. L'association Memoria y Libertad est elle aussi mobilisée. Dans d'autres quartiers madrilènes, un Mémorial alternatif a dû être installé une seconde fois pour rendre hommage aux anciens détenus de la prison de Carabanchel, haut-lieu de la répression franquiste démoli il y a 11 ans alors qu'il aurait dû devenir un lieu d'histoire et de mémoire. Une lutte est aussi en cours pour sauvegarder la maison bombardée de la rue Peironcely 10, photographiée par Robert Capa, pour reloger dignement ses habitants et la transformer en un lieu de documentation historique et mémorielle.

Parce qu'il faut en finir avec la desmemoria.

Charles Heimberg (Genève)

P.S. Mise à jour du 20 décembre 2019: une Plate-forme pour la défense du Mémorial du cimetière de l'Est a lancé un Manifeste contre le démantèlement du monument Mémorial. Elle exige notamment "l'inversion immédiate du processus, en procédant à la reconstruction du Mémorial conformément au projet initial, et que M. Martínez Almeida présente des excuses publiques au nom de la Mairie de Madrid aux familles des victimes et à tous les citoyens." (source: Federación estatal de Foros por la Memoria). En France, l'Association 24 Août 1944 a lancé une pétition allant dans le même sens.

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