Gênes, Italie, G8 en 2001. Résurgences des années noires. Pour Carlo Giuliani

À Gênes, le 20 juillet 2001 tombait aussi un vendredi ; et ce jour-là, Carlo Giuliani a été tué par la répression d’un État dirigé depuis peu par un certain Silvio Berlusconi. Le lendemain, samedi 21 juillet, une grande manifestation populaire contestait le néolibéralisme. Puis, des faits de torture ont été perpétrés contre des manifestants attaqués dans une école et enfermés dans une caserne.

À Gênes, le 20 juillet 2001 tombait aussi un vendredi ; et ce jour-là, Carlo Giuliani a été tué par la répression d’un État dirigé depuis peu par un certain Silvio Berlusconi. Le lendemain, samedi 21 juillet, une grande manifestation populaire contestait le néolibéralisme. Puis, des faits de torture ont été perpétrés contre des manifestants attaqués dans l'École Diaz où dormaient des activistes que la police a voulu criminaliser en introduisant elle-même des cocktails Molotov. Ils ont été enfermés dans la caserne de Bolzaneto, transformée en un véritable « Garage Olimpo », lieu de torture de la dictature argentine, de l'aveu même du chef de la police italienne en 2017.

Certes, sur le moment, sans occulter l'existence de violences policières, les médias parlaient surtout d'émeutes, de « violents » et de black blocs. Et il a fallu un peu de temps pour que la réalité et l'ampleur de la violence d'État infligée à Gênes soit pleinement reconnue.

Ces faits de torture ont donc fini par être établis et condamnés, mais la récente déclaration d’une dirigeante d’extrême-droite, Giorgia Meloni, de Fratelli d’Italia, en faveur d’une abolition du délit de torture pour protéger l’action de la police (sic) fait froid dans le dos [1].

Nous reproduisons ci-dessous un article publié en août 2001 à propos des faits sanglants de Gênes en juillet de cette même année [2], dans une version très légèrement remaniée, mais sans mise à jour. Il est donc à lire en se rappelant qu'il a été écrit dans les semaines qui ont suivi les événements, à un moment où les fait de torture susmentionnés n'étaient par exemple pas reconnus. Entre-temps, ce n'est pas seulement le père de Carlo, Giuliano Giuliani, mais aussi sa mère, Haidi, qui ont pris la parole et engagé un combat pour la vérité et la justice, ainsi qu'en réponse à d'incessantes diffamations. Haidi Giuliani deviendra même sénatrice entre 2006 et 2008 et participera à un Observatoire sur les Répressions. Depuis lors, les contre-enquêtes de l'Association Piazza Carlo Giuliani, un film de Francesca Comencini, un autre de Daniele Vicari, une chanson de Francesco Guccini, etc., ont notamment contribué à un nécessaire travail critique de reconnaissance et de mémoire, soutenu par le mot-dièze #pernondimentiCarlo.

Les inquiétudes que cet article exprimait en 2001 trouvent malheureusement encore un écho dans l’actualité récente. La banalisation et l’occultation des crimes du fascisme italien y sont toujours bien présentes, ce que l’on tend parfois à oublier tant la situation de l’État espagnol vis-à-vis du franquisme est encore bien plus grave de ce point de vue. Mais surtout, c’est un gouvernement d’extrême-droite qui est désormais aux commandes en Italie, et qui s’en prend violemment aux exilés et aux migrants. La question de la nature des forces qui dirigent l’Italie, la Lega, qui est désormais clairement d’extrême-droite, et le Mouvement 5 Étoiles, porteur d’eau opportuniste de la politique discriminatoire du ministre de l’Intérieur Matteo Salvini, est donc posée. Dans l'hypothèse où elle relèverait pour partie d'une forme de fascisme, il s’agirait moins d’un fascisme proprement dit que d’un fascisme 2.0 dont il faudra encore préciser ce qui le différencie des expériences antérieures. Et surtout, 17 ans après, ce n’est plus Berlusconi qui domine cet agglomérat tourné vers l'extrême-droite, mais c’est une Lega toujours aussi outrancière, désormais déployée à l’échelle de tout le pays, et encore plus radicale dans son racisme et sa démagogie.

Aujourd'hui, la notion de populisme est brouillée par des usages multiples et abusifs et a perdu une grande partie de son sens. Mais la question de la comparaison critique entre le fascisme d'hier et ses résurgences contemporaines reste entièrement posée, sans permettre ni distinction absolue, ni assimilation des situations passée et contemporaine.

Pour le reste, malheureusement, les problèmes que la société italienne affrontait à l'époque semblent à bien des égards toujours actuels. Sans parler des questions de fond posés par celles et ceux qui manifestaient contre le G8 de Gênes alors qu'entre-temps, la crise de 2008 a mis à mal les promesses et les illusions de l'idéologie néolibérale.

Ainsi, 17 ans plus tard, les problèmes politiques et sociaux que l'Italie et les sociétés européennes ont à affronter présentent une forte dimension de continuité : les politiques ultralibérales ne garantissent pas les droits de toutes et tous ; et elles créent des formes de précarité internes et externes que la tragédie des exilés noyés en Méditerranée illustre d'une triste manière. Cette continuité se retrouve aussi dans les tendances dominantes à relativiser le sens des faits du passé et à banaliser les crimes du fascisme. Par contre, certains des acteurs ne sont plus les mêmes : Matteo Salvini a par exemple remplacé Gianfranco Fini. Mais la scène demeure inquiétante et il y a toujours lieu de se demander de quoi l'Italie est le laboratoire.

Quant au G8 de Gênes, il a donné lieu à une condamnation des tortionnaires d'État de la Caserne de Bolzaneto, mais ni à des enquêtes suffisantes, ni à un procès en ce qui concerne la mort de Carlo Giuliani, tué à bout portant par un carabinier, mais pour laquelle l'invention rocambolesque d'une balle détournée par une pierre soutient la thèse peu crédible d'une légitime défense. Le fait que la droite italienne et des syndicats de police continuent de contester ouvertement la mémoire de Carlo Giuliani en est une funeste conséquence.

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Gênes, Italie, G8. Résurgences des années noires (août 2001)

Résurgences : eaux d’infiltration, rivières souterraines qui ressortent à la surface (Le Petit Robert)

Les faits sanglants de Gênes, en juillet 2001, ont été particulièrement graves pour les libertés démocratiques en Europe. Le G8, le sommet des maîtres du monde, s’est déroulé en dépit de toutes les protestations populaires. Mais il n’a bien entendu abouti à aucun résultat concret pour la solidarité envers les plus démunis. Ce qui n’a fait que confirmer l’immense mépris des dominants à l’égard des besoins de l’humanité. En revanche, ce sommet de la honte a donné lieu à une explosion inouïe de la violence d’État qui a pris des proportions très inquiétantes, jusqu’à tuer un jeune manifestant. À Gênes, en effet, tout a été sciemment organisé pour criminaliser, et décourager à l’avenir, la moindre volonté de manifester contre les symboles du tout-libéral planétaire. Le spectacle de la violence, en fin de compte, a surtout permis au G8 de détourner l’attention et de ne pas trop donner à voir l’inanité de sa politique et de ses non-décisions. Et il a fait resurgir des images relevant du passé le plus sombre de l’Italie.

Certes, cette politique d’intimidation, délibérée, n’a pas manqué de déclencher, bien au-delà des frontières italiennes, la forte indignation qui s’imposait. Cependant, il n’est pas sûr que cette indignation pourra résister à l’épreuve du temps. En outre, la violence policière génoise et l’arrogance du G8, mais aussi le nouveau gouvernement italien dirigé par Silvio Berlusconi, qui comprend de troublants alliés, peuvent susciter bien des inquiétudes. Aussi vaut-il la peine de rappeler les faits et d’en tirer quelques réflexions pour l’avenir.

 

Usages politico-médiatiques des « violents »

Une manifestation de plus de 200’000 personnes. Mais aussi, malheureusement, un mort, des centaines de blessés et plus de 500 arrestations. Cette réunion du G8 n’a finalement été qu’une succession de violences et de dérapages. Tout d’abord, seule la protection des nantis a compté et l’essentiel de la ville de Gênes a été laissé à l’abandon. Par ailleurs, la police s’est surtout occupée des manifestants pacifiques en cherchant à criminaliser tout le mouvement contre la mondialisation ultralibérale. Des troupes policières chauffées à bloc, et apparemment triées sur le volet, sont ensuite intervenues en guise de représailles, d’abord dans l’École Diaz où se trouvaient des manifestants et leurs organisations ; ensuite dans la caserne de Bolzaneto où d’inacceptables débordements policiers ont été qualifiés de torture par de nombreux témoins ; enfin dans toute la région génoise, auprès de manifestants isolés qui rentraient chez eux.

Qui ont été les « violents » dans cette affaire ? Il y a sans doute eu un certain nombre d’individus qui se sont prêtés, à l’extérieur des manifestations contre le G8, à des violences injustifiées et dont les actes ont été plus qu’abondamment médiatisés. Et il est évidemment important que le mouvement contre le tout-planétaire libéral s’en démarque clairement. Mais combien de policiers et de militants d’extrême-droite s’étaient-ils discrètement infiltrés parmi ces casseurs ? Le saura-t-on jamais ? Et pourquoi les a-t-on pareillement laissé faire pour mieux pouvoir s’en prendre ensuite aux manifestants ? La presse italienne et internationale, de son côté, a généralement bien fait son travail en dénonçant des violences policières dont la nature impressionnante empêchait qu’elles puissent être ignorées. Mais elle a aussi trop souvent accompagné ses descriptions accusatrices d’un discours insistant sur les « violents », terme qui désignait indistinctement les manifestants anti-G8. Or, dans ce domaine, les mots ne sont jamais innocents. Ainsi la criminalisation a-t-elle fonctionné à merveille. Les images de black blocs ont été sciemment reproduites à l’infini (sans qu’on sache vraiment de qui il s’agissait). Ce qui était le meilleur moyen de parler le moins possible des réelles préoccupations des manifestants et des raisons qui ont poussé une foule de plus de 200’000 personnes à venir contester le sommet du G8.

 

Une violence avant tout policière

Les témoignages qui se sont accumulés sur l’attitude des forces de l’ordre montrent bien, pourtant, que la violence de Gênes a d’abord été policière. Et que probablement, elle n’aurait pas pu être aussi vigoureuse sans qu’une ferme recommandation des autorités l’eût préalablement encouragée. Coups de matraques acharnés sur des manifestants pacifiques qui n’avaient strictement rien à voir avec de quelconques casseurs ou pilleurs, et même sur des passants ou des journalistes, arrestations arbitraires, menaces de viols, coups et blessures, insultes et crachats, tabassages répétés, isolement sans possibilité de contact avec qui que ce soit, extorsions par la force de déclarations qu’il fallait signer sans qu’elles aient même été traduites, voire des cas de torture physique et psychologique dénoncés à plusieurs reprises : le bilan des violences policières s’est révélé tout à fait accablant. En revanche, constitué de quelques couteaux de cuisine et de quelques outils divers, celui de la perquisition inqualifiable de l’École Diaz n’a guère été convaincant. Sans parler de cette arrestation rocambolesque, après coup, d’une troupe autrichienne de théâtre de rue, la VolxTheaterKaravane, dont le spectacle consistait notamment à parodier les manifestations anti-mondialisation. Ses membres ont été enfermés sur la base de preuves inconsistantes de leurs prétendus méfaits : les accessoires et les déguisements de leur spectacle ; ils ont ainsi été détenus pendant plus de trois semaines avant d’être finalement expulsés sans avoir fait l’objet de la moindre condamnation. Et même les représentants de l’ultraconservateur gouvernement autrichien, qui les avaient stigmatisés dans un premier temps, ont dû se résoudre à protester.

Un jeune manifestant a donc été assassiné par un non moins jeune carabinier. De Carlo Giuliani, tout a été dit dans la presse : punk, toxicomane, repris de justice, zonard, etc. Mais il n’était rien de tout cela. Il n’était qu’un jeune étudiant génois, d’origine romaine, objecteur et sympathisant zapatiste, sans doute révolté par l’arrogance des autorités et l’incroyable militarisation du G8. Et les circonstances exactes de cet homicide restent à éclaircir. Tout le monde a vu la fameuse image où, visé par l’arme du carabinier, le jeune homme brandit un extincteur. Mais pour faire quoi ? La photographie suggère qu’il voudrait le lancer, mais elle ne suffit pas pour le démontrer. Peut-être voulait-il se protéger. Et les images de profil montrent qu’il se trouvait bien plus loin de la jeep que ce que suggèrent les images prises derrière lui. Quant à l’extincteur, d’où venait-il ? De la jeep ? Et ces deux autres carabiniers qui ne sont pas intervenus ? Et cet autre manifestant qui aurait été visé dans un premier temps ? Tout cela doit être éclairci [3]. Reste alors la manière dont les autorités italiennes ont couvert d’emblée le geste du carabinier : fallait-il en effet qu’elles fassent preuve d’une telle précipitation pour désigner un cas de légitime défense et mettre hors de cause le jeune militaire ? Sans parler des insupportables déclarations du député Filippo Ascierto, d’Alleanza nazionale, comme quoi un carabinier expérimenté aurait sûrement fait davantage de morts : elles sont non seulement honteuses, mais elles sont surtout révélatrices de l’état d’esprit actuel de la droite italienne la plus outrancière [4].

 

Dignité des victimes et mauvaise foi des responsables

S’il y a quelqu’un qui a fait preuve d’une immense dignité dans cette triste affaire, c’est Giuliano Giuliani, le père de la victime. Lui-même syndicaliste chevronné, il a bien sûr réclamé toute la vérité sur ce qui s’était réellement passé. Il a déclaré condamner toute forme de violence, mais en ajoutant que si son fils avait participé à la manifestation et affronté la police, c’était sans doute parce qu’il avait dû ressentir une injustice. Il a surtout précisé que le jeune carabinier qui avait tiré était lui aussi, en quelque sorte, une victime. Un constat qui, évidemment, ne justifie rien. « J’ai de l’estime pour les forces de l’ordre - a-t-il encore précisé. Oui. Mais quel ordre pourra jamais défendre celui qui tire à bout portant sur celui qui n’a pas d’arme ou celui qui, comme je l’ai lu, s’est réjoui qu’il y en ait « un de moins », ou a frappé sauvagement des personne sans défense. Y aura-t-il quelqu’un pour dire que ceux-là n’ont pas fait leur devoir ? Y aura-t-il quelqu’un pour ne pas justifier tout cela afin que cela ne se répète plus. » [5] Enfin, Giuliano Giuliani a également demandé que la mort de son fils ne soit pas instrumentalisée, ce que sa famille a encore dû répéter solennellement après la bombe qui a explosé le 9 août au Tribunal de Venise (un attentat des plus suspect, mystérieusement revendiqué en référence à Carlo Giuliani) [6].

Dans les jours qui ont suivi, quelques responsables des différents corps de police (carabiniers, police politique, services pénitentiaires, etc.) se sont mutuellement rejeté la responsabilité des violences. C’est pas nous, c’est eux : cette lâche formule a été répétée à maintes reprises dans les médias à propos des horreurs qui se sont produites à la caserne de Bolzaneto. Il est vrai que le garde des sceaux, le leghiste Roberto Castelli, avait lui-même déclaré n’avoir rien constaté d’anormal dans ladite caserne où il se trouvait durant la nuit la plus chaude, entre minuit et deux heures du matin. Ce lamentable spectacle de la mauvaise foi et de la langue de bois aura toutefois été troublé par le témoignage d’un policier, choqué par cette « suspension des droits, un vide de la Constitution », qui fit état des violences perpétrées en précisant que leurs auteurs étaient des policiers venus de Rome et dépendant des services pénitentiaires. En outre, il ajouta que ses collègues se sentaient parfaitement couverts, et que les policiers démocratiques avaient désormais « peur et honte » [7]. Précisons en outre que cette suspension constitutionnelle aura présenté plusieurs dimensions, de la citoyenneté européenne bafouée à la violation de la liberté de la presse.

 

Guy-Serge Baer n’a rien vu

Malheureusement, ladite langue de bois et le manque de sensibilité démocratique sont des attributs qui peuvent se retrouver dans bien d’autres corps de police et dans bien d’autres pays. Par exemple, le commandant genevois Guy-Serge Baer, qui se trouvait sur place, à Gênes, en qualité d’observateur, et qui a aussi été nommé tout récemment pour assurer la sécurité du Forum de Davos, en a fait une belle démonstration. En effet, dans une interview déplorable [8], il a déclaré n’avoir rien vu des violences contre les détenus, ni des arrestations. Certes, il a bien constaté qu’il y avait eu des affrontements, mais sans avoir de jugement à porter. Et en tant qu’observateur, a-t-il ajouté, il ne connaissait pas la loi italienne. Il n’a donc rien vu. Il n’a rien à juger. Cela dit, comment pouvait-il observer utilement des collègues dont le rôle fondamental consistait justement à faire respecter ladite loi ? Ne serait-ce pas là, en quelque sorte, l’aveu troublant que cette loi n’aurait pas beaucoup d’importance aux yeux de certains fonctionnaires de police ? Et que son éventuelle suspension ne saurait constituer pour eux une donnée digne d’intérêt ?

À propos de Gênes, Massimo D’Alema, ex-président du Conseil et l’un des principaux leaders des DS (démocrates de gauche, ex-PCI), a dénoncé avec une certaine vigueur au parlement italien, des « représailles de type chilien » et même une « violence de nature fasciste ». Durant toute la campagne électorale des mois précédents, il s’était pourtant fait remarquer au sein du centre-gauche parmi les plus virulents dénonciateurs d’une prétendue diabolisation contreproductive de Silvio Berlusconi. Certains ont d’ailleurs ajouté un peu plus tard que cette attitude modérée, voire peut-être complice, lui avait probablement été utile pour sa brillante réélection dans la circonscription difficile de Gallipoli, une ville méridionale qui vote régulièrement pour la droite [9]. Les fortes paroles de D’Alema sur les événements de Gênes sont donc à prendre au sérieux, elles émanent d’un homme politique qui, a priori, n’est pas enclin à diaboliser ses adversaires. Aussi vaut-il la peine d’en débattre.

 

Qui a inspiré et couvert les brutalités policières ?

Chacun sait bien que, malheureusement, les polices de tous les pays démocratiques peuvent parfois déraper et commettre des abus. Et la tension qui a précédé un sommet de Gênes qui n’aurait jamais dû avoir lieu dans de telles conditions pouvait sans doute favoriser de tels écarts. En outre, il faudrait connaître les consignes exactes qui avaient été transmises au jeune carabinier qui a tué Carlo Giuliani. Cela dit, le déchaînement de violences policières de l’École Diaz et de la caserne de Bolzaneto a pris des proportions inimaginables qui n’avaient vraiment plus rien d’accidentel. Qui étaient donc ces individus, parfois même des soignants, qui se permirent de telles violences et firent preuve d’une telle sauvagerie ? Comment et par qui avaient-ils été sélectionnés ? Que leur avait-t-on dit pour qu’un sentiment d’impunité suscitât une telle férocité ? Et comment les forces de l’ordre d’un pays démocratique peuvent-elles être à ce point infestées d’une idéologie fasciste ?

En effet, de nombreux témoignages de victimes ont relevé un fait particulièrement révélateur et insupportable : non contents de distribuer des coups et d’infliger des sévices, un certain nombre de fonctionnaires ont traité leurs victimes de « sales communistes » et les ont obligés à se plier au salut fasciste, à chanter des hymnes fascistes, etc. « J’arrive à la caserne en camionnette, avec une vingtaine de personnes arrêtées - a par exemple témoigné un manifestant. J’ai les mains attachées avec des lacets noirs en plastique, très serrés. La bienvenue : ils nous lancent hors du bus et commencent les coups de matraque et les insultes. « Pourquoi n’essayes-tu pas d’appeler Bertinotti ou Manu Chao ? » La colonne sonore de l’horreur est une chansonnette, les agents la connaissent par cœur. Moi aussi, je l’ai apprise, malheureusement : « Un, deux, trois, vive Pinochet, quatre, cinq, six, à mort les Juifs, sept, huit, neuf, pas de pitié pour le négrillon » » [10].

Ces faits, encore confirmés par plusieurs autres témoignages publiés dans la presse, sont particulièrement graves. Ils sont surtout très inquiétants. Ne devraient-ils pas être mis en relation avec la présence à Gênes, ces jours-là, auprès des forces de l’ordre, du néofasciste, officiellement reconverti à la démocratie, Gianfranco Fini. Un Gianfranco Fini, désormais vice-président du Conseil, qui s’est vanté ouvertement d’avoir toujours été très proche des militaires et des policiers et qui a refusé de s’expliquer sur ce qu’il était vraiment venu faire à Gênes. Mais surtout, un Gianfranco Fini qui devait, comme par hasard, prendre la place du président du Conseil Berlusconi pour aller défendre au Parlement italien le ministre de l’Intérieur, alors qu’il faisait face à une motion du centre-gauche exigeant sa démission.

 

Circulez ; Il n’y a rien à voir !

Un autre aspect de cette affaire a choqué, c’est l’attitude de Claudio Scajola, le ministre de l’Intérieur en question. Fort de l’arrogance et de l’appui de son chef Berlusconi et de son parti Forza Italia, il n’a eu la dignité ni de s'expliquer, ni de démissionner. Cet ancien notable démocrate-chrétien avait connu la prison dans les années quatre-vingt, suite à une affaire de corruption concernant les casinos de la Ligurie frontalière (il était alors le maire d’Imperia). Finalement acquitté, il devait se mettre par la suite au service de Berlusconi. Face au désastre de Gênes, il a d’abord déclaré avec autant de fermeté que de précipitation que tout s’était passé le plus normalement du monde et que le carabinier qui avait tué Carlo Giuliani était en état de légitime défense.

L’ampleur des protestations relatives à la perquisition de l’École Diaz et aux violences de la caserne de Bolzaneto l’a ensuite obligé à promettre solennellement que des sanctions seraient prises contre d’éventuels abus. Mais il est tout de même parvenu à limiter la portée de l’enquête parlementaire. Et il a finalement remplacé quelques cadres haut placés des forces de l’ordre sans inquiéter le chef de la police, Gianni Di Gennaro. Or, il se trouve que deux de ces fonctionnaires intermédiaires étaient d’anciens et assez brillants responsables de la lutte contre la mafia et le terrorisme, ce qui a fait dire à certains progressistes que leur mise à l’écart n’était pas forcément une bonne nouvelle. Même s'il n’en reste pas moins qu’ils ont sans doute manqué de discernement dans cette affaire.

 

Une histoire chargée

Cette police italienne apparemment infestée par l’extrême-droite a de quoi choquer. D’ailleurs, les événements de Gênes sont sans doute à mettre en relation avec la regrettable résurgence d’un fascisme qui n’a jamais complètement disparu en Italie. Et les violences qui ont été dénoncées ne sont pas anodines du point de vue de l’histoire. Voici en effet comment Luciano Bolis, l’un des chefs de la Résistance à Gênes, décrivit son arrivée, pendant l’hiver 1945, dans une caserne des Brigades noires, après qu’il eût été arrêté : « Ce qui se passe à mon arrivée est indescriptible. On m’oblige à saluer la sentinelle à la manière fasciste et on me jette dans le corps de garde. Ma venue avait manifestement été annoncée car une vingtaine de jeunes voyous sont là à m’attendre, les uns en uniforme, les autres en civil (ces derniers étaient de la brigade politique), qui m’accueillent avec des signes de grossière satisfaction.

L’un d’eux, une véritable tête de délinquant, mâchoire proéminente et petits yeux injectés de sang, s’approche de moi et ricane : C’est toi le communiste, hein ? Deux terribles gifles me font vaciller. » [11]

La suite, évidemment, relève d’une autre époque et d’un tout autre contexte. Et c’est par un véritable miracle que Bolis a finalement survécu aux tortures qui lui ont été infligées par des sbires fascistes. L’Italie d’aujourd’hui, en revanche, relève d’une Constitution qui garantit les droits démocratiques de sa population. Mais c’est en son nom, malheureusement, que certains fonctionnaires de police se sont comportés d’une manière inqualifiable qui n’est pas sans rappeler l’entrée en matière décrite par ce résistant. Des représentants de l’État qui frappent des manifestants en les traitant de communistes et leur font subir des humiliations rituelles s’inspirant directement du fascisme : voilà qui constitue non seulement une atteinte à ces droits démocratiques, mais aussi une insulte à la mémoire génoise et à l’histoire. Ce qui explique peut-être aussi la solidarité dont la population de la cité ligure a su faire preuve à l’égard des victimes des violences policières

 

Et aussi au cours des années soixante

C’est d’ailleurs encore à Gênes, dans cette ville profondément antifasciste, qu’allait avoir lieu, en 1960, une autre provocation, le congrès du Mouvement social italien, le parti néofasciste de Giorgio Almirante, père spirituel de Gianfranco Fini. Du 5 au 8 juillet, les protestations devaient se multiplier et une grève générale être décrétée dans de nombreuses villes d’Italie, des manifestations antifascistes ayant lieu un peu partout. Mais la répression devait être féroce. Vincenzo Napoli fut d’abord tué à Licata le 5 juillet. Afro Tondelli, Ovidio Franchi, Emilio Reverberi, Lauro Ferioli et Marino Serri tombèrent à leur tour à Reggio Emilia le 7 juillet, victimes d’un véritable massacre. Francesco Vella et Andrea Gangitano furent assassinés le lendemain à Palerme, Salvatore Novembre à Catane [12]. À cette époque, le sinistre gouvernement du démocrate-chrétien Tambroni était soutenu par les néofascistes. Mais il devait tomber le 19 juillet. Les victimes de juillet 1960 étaient des ouvriers ou de jeunes chômeurs. Mais d’autres manifestants sont encore tombés sous les balles de la police italienne durant ces années chaudes. Dernière en date avant Carlo Giuliani : la militante radicale Giorgiana Masi, tuée à Rome le 12 mai 1977. L’histoire ne se répète jamais tout à fait, mais elle présente parfois de troublants éléments de continuité.

Enfin, est-ce un hasard si le sommet de Gênes a été marqué par une série d’actes plus ou moins terroristes ? L’Italie républicaine a toujours eu des problèmes avec ses services secrets [13]. Au cours de l’après-guerre, elle était à la fois soumise à l’influence des États-Unis et caractérisée par l’importance du Parti communiste, une véritable organisation de masse. Par l’intermédiaire d’organismes occultes comme Gladio, une stratégie de la tension a donc été délibérément poursuivie pour criminaliser l’opposition de gauche. C’est ainsi que les services secrets ne sont probablement pas étrangers à un certain nombre d’attentats parmi les plus sanglants que l’Italie ait connus. Or, aujourd’hui, à quoi servent des bombes comme celle, d'origine suspecte, et probablement néofasciste, qui a explosé à Venise le 9 août 2001 ? Quel est donc leur effet objectif si ce n’est, encore une fois, de suggérer que la contestation du tout-libéral planétaire ne saurait mener ses auteurs qu’à une violence criminelle, illégitime et aveugle ? De certains de ces black blocs qui ont pu sévir librement dans les rues de Gênes à ces quelques scènes d’infiltrations policières qui ont été dénoncées, il y a des connivences qui devraient vraiment nous faire réfléchir.

 

Le gouvernement Berlusconi encourage la restriction des libertés

Même si le principe du G8 avait été décidé à l’époque du gouvernement de centre-gauche, et bien que les préparatifs policiers aient forcément commencé avant la victoire de la droite italienne du 13 mai 2001, c’est le gouvernement de Silvio Berlusconi, et lui seul, qui porte effectivement la responsabilité de ce qui est advenu. Plus grave encore, l’arrivée au pouvoir de ladite droite a de toute évidence joué un rôle décisif auprès de certains policiers qui, vraisemblablement, se sont sentis libérés de toute contrainte.

Mais qui gouverne l’Italie depuis ce sombre 13 mai 2001 ? Silvio Berlusconi est tout simplement l’homme le plus riche d’Italie. Il possède un empire médiatique, et quelques bricoles, dont le Milan A.C., un célèbre club de football. Il aime vanter sa réussite économique et sa capacité de gestion, mais il supporte très mal qu’on lui rappelle les nombreuses poursuites judiciaires dont il a été et demeure l’objet [14]. Il ne fait par ailleurs aucun doute qu’aujourd’hui, c’est d’abord lui et c’est essentiellement lui qui gouverne l’Italie.

La société que le président du Conseil Berlusconi est en train de mettre en place relève d’une idéologie populiste très particulière. Tout d’abord, il en est le leader incontestable, à tel point qu’il a tout simplement interdit à tous les candidats de la droite d’apposer leurs portraits sur les manifestes électoraux, réservant ainsi un espace privilégié à son sourire crispé toujours rajeuni par les miracles de la technologie des retouches. Mais cette opération personnalisée, qui s’est parfaitement accordée avec la logique de la nouvelle structure électorale majoritaire et bipolaire, repose sur une démagogie permanente. C’est en quelque sorte un populisme des parvenus qui est fondé sur au moins cinq piliers :

  • la privatisation de la société, la confiscation de ses richesses au profit d’une étroite élite privilégiée ; la gestion d’intérêts privés à partir de l’exercice d’un pouvoir public ;
  • une arrogance régulièrement affichée, fondée sur l’étalage de la propre réussite sociale et économique de son leader, mais qui peut éventuellement se transformer en autoritarisme ;
  • un esprit réactionnaire qui s’exprime sur tous les problèmes de société et qui a très vite conduit le gouvernement italien à s’associer étroitement à la politique du plus puissant des réactionnaires d’aujourd’hui, Georges W. Bush ;
  • une vulgarité culturelle qui s’observe particulièrement bien dans l’univers médiatique berlusconien, ainsi que dans ses déclarations politiques, mais qui ne doit pas nous faire oublier pour autant un certain esprit de vénalité ;
  • une irrationalité systématique qui consiste par exemple à faire croire au bon peuple qu’un homme d’affaires puisse diriger l’Italie sans tenir compte de ses intérêts personnels et qu’il y combat tous les jours un communisme qui serait encore présent, selon lui, dans tous les rouages de la société.

 

Populistes, racistes et néofascistes

Cela dit, Forza Italia, le parti-entreprise que Berlusconi a érigé sur les ruines de la démocratie-chrétienne, n’est soutenu, malgré son grand succès, que par un tiers de l’électorat. Il lui a donc fallu, comme en 1994, mais avec un poids renforcé, trouver des alliés pour constituer une coalition de droite. Or, les deux principaux d’entre eux, la Lega d’Umberto Bossi et l’Alleanza nazionale de Gianfranco Fini sont plutôt encombrants. La première est une formation populiste sécessionniste et raciste dont les dirigeants sont d’une grande vulgarité et assez imprévisibles. Son leader, le ministre Bossi, est d’ailleurs poursuivi par la justice pour avoir déclaré qu’il se « torchait le cul » [sic] avec le drapeau italien.

La seconde est l’héritière, qui se veut reconvertie à la démocratie, du Mouvement social italien, le parti néofasciste toujours très attaché à la dimension nationale. Elle comprend encore de véritables néofascistes. Cela dit, s’il peut paraître étrange que des formations politiques aussi différentes que celles de Bossi et Fini puissent cohabiter au sein de la même coalition gouvernementale, il faut souligner qu’elles ont toutes les deux reculé aux dernières élections au profit du parti berlusconien ; et qu’une inquiétante entente, une sorte d’axe autoritaire et xénophobe, semble se profiler entre les deux pour soutenir et imposer un durcissement du gouvernement et une politique très dure à l’égard de l’immigration.

 

Condamné, impliqué, inculpé, mais aux commandes

Quant à Berlusconi: « Il n’était jamais arrivé, pas même en Italie, que devienne président du Conseil un homme reconnu coupable de faux témoignages par la Cour d’Appel de Venise (délit amnistié) et, par les juges de Milan, de corruption de la Brigade des Finances (délit prescrit en Appel), de financement illicite à Craxi pour 21 milliards [de lires italiennes] (délit prescrit en Appel, sentence confirmée en Cour de Cassation), de délits fiscaux au cours de l’acquisition des terrains de Macherio (délit prescrit au premier degré) ; un homme impliqué dans deux procès pour bilans falsifiés (l’un pour 6 milliards de fonds occultes, l’autre pour 1500 milliards) et dans deux procès pour corruption judiciaire (Sme-Ariosto et arbitrage Mondadori) ; un homme soumis à enquête à Caltanissetta pour implication dans les tueries de Capaci et via D’Amelio [les assassinats des juges antimafia Falcone et Borsellino] (le procureur a demandé le classement de l’affaire à la fin de l’enquête) ; un homme inculpé en Espagne pour les fraudes fiscales de Telecinco. » [15]

Effectivement, la liste des procédures judiciaires et des graves accusations dont font l’objet Silvio Berlusconi et plusieurs de ses ministres est plutôt impressionnante. Au chapitre de l’irrationnel, le fait d’avoir été élus en toute connaissance de cause par le peuple italien est invoqué aujourd’hui par ces personnalités corrompues comme preuve prétendue de leur absolution. La liste des toutes premières mesures législatives de la droite italienne est toutefois révélatrice : obstacles supplémentaires à la collaboration avec la justice d’autres pays, abolition des impôts de succession, réforme profonde du délit de falsification de bilan en introduisant de nouvelles règles en matière de prescription qui permettraient à Berlusconi et ses entreprises d’en profiter directement, etc. C’est à peine croyable !

Un tel gouvernement peut-il mener à un retour du fascisme en Italie ? La question se pose puisque le terme a déjà été prononcé au parlement italien par l’un des principaux leaders de l’opposition après les violences sanguinaires de Gênes. Mais la réalité est très complexe et contradictoire. Avant d’interroger l’histoire, nous pouvons déjà donner la parole à une célèbre plume italienne, celle de Giorgio Bocca, un journaliste qui est lui-même un ancien résistant. « Ne l’appelez pas fascisme, - a-t-il en effet écrit au lendemain du G8 sanglant [16], appelez-le régime. L’appeler fascisme n’est pas correct, l’histoire ne se répète pas, nous sommes en Europe, les us et coutumes de la démocratie n’ont pas disparu. Mais après Gênes, ceux qui s’opposent à ce gouvernement et à cette majorité peuvent, doivent craindre d’en sortir avec les os brisés. Les discussions sans fin sur les responsabilités de Gênes ne changent rien au fait que Gênes a été, avec sa violence inouïe, l’antichambre du régime. […] Ne l’appelez pas fascisme, mais qu’est-ce qu’il y a comme ressemblance. »

C’est donc avec une certaine prudence qu’il convient d’aborder cette question. Et peut-être vaudrait-il mieux, dans un premier temps, se la poser autrement. En s’interrogeant tout d’abord sur l’état et le devenir de la mémoire du fascisme.

 

Révisionnisme historique et banalisation du fascisme

Dans cette Italie dirigée par une droite musclée, l’histoire est en effet particulièrement malmenée. Elle constitue un vaste réservoir, une sorte de « supermarché » où les hommes politiques viennent piocher sans vergogne n’importe quel argument au service de leurs intérêts immédiats ou de la dernière idée à la mode [17]. Ainsi, dans certaines communes où dominent les partis de droite, des rues sont carrément rebaptisées, des monuments sont même érigés pour être consacrés à de sinistres personnalités fascistes. Et certains responsables politiques d’Alleanza nazionale prétendent aussi contrôler et modifier les livres de lecture et d’histoire qui sont proposés aux élèves tandis que de jeunes fascistes ont envahi une librairie romaine pour aller dénoncer les « mauvais » livres, ceux où se trouverait à leurs yeux de la prétendue propagande communiste, en les tamponnant à l’encre noire. Enfin, dans des cafés ou des aires d’autoroute, on trouve de plus en plus souvent, en vente libre, des objets fascistes du plus mauvais goût: casquettes ou t-shirts arborant fièrement un portrait du Duce ou l’une de ses formules favorites (par exemple, « Me ne frego » - Je m’en fous), calendriers relatant les « grands moments » du régime fasciste, vins prétendument « historiques » produits à Predappio, le village natal du dictateur, ornés d’étiquettes fascistes, etc.

Cette banalisation systématique et cette marchandisation du fascisme sont écoeurantes. Et il faut rappeler ici au moins trois raisons qui les rendent profondément inacceptables :

  • le fascisme italien est né de la violence, il n’a cessé, dès son émergence, de détruire des maisons du peuple et d’agresser des militants ouvriers ; arrivé au pouvoir, et suite à des élections peu régulières en 1924, ses squadristes ont assassiné sauvagement le socialiste Giacomo Matteotti qui venait de dénoncer les pressions et les fraudes au parlement ; il s’est donc bien toujours agi d’un régime criminel, d’un régime de terreur ;
  • après plus d’une décennie d’exercice du pouvoir, entre autres crimes, le fascisme italien a envahi l’Éthiopie et provoqué des massacres coloniaux en utilisant, d’une manière systématique et tout à fait délibérée, des gaz terriblement destructeurs contre les populations civiles ; ce fut là un crime de grande envergure dont la mémoire n’a guère été entretenue et qui a longtemps fait l’objet d’une occultation obstinée [18]. Et nous ne reviendrons pas sur les crimes fascistes italiens pendant la guerre civile en Espagne ;
  • enfin, après la promulgation des lois raciales en 1938, et au bout de deux décennies de dictature, le fascisme italien s’est rendu objectivement complice de graves crimes contre l’humanité en pourchassant sans vergogne les juifs italiens – afin de les expédier dans les camps d'extermination - et en s’alliant étroitement avec les nazis ; Primo Levi et son œuvre, mais aussi les rafles du Lac Majeur de 1943, incarnent parfaitement cette réalité qui aurait dû suffire, d’un point de vue démocratique, pour empêcher l’émergence d’un relativisme historique banalisant les crimes du fascisme..

 

Un néofascisme en pleine santé

Il faut toutefois préciser que, contrairement à ce qui s’est passé en Allemagne, l’Italie républicaine a toujours connu et toléré en son sein une continuité affirmée du fascisme. C’est ainsi qu’une force politique dite néofasciste, le Mouvement social italien (MSI), a toujours été représentée au parlement, élue par une frange jamais négligeable de l’électorat. En outre, le Duce lui-même a laissé une descendance, dont notamment un fils, Romano, musicien de jazz assez connu, et une petite-fille, Alessandra, députée de l’Alleanza nazionale qui a même tenté de se faire élire à la mairie de Naples, en échouant de peu.

Lorsque Gianfranco Fini, jeune héritier du plus que fasciste Giorgio Almirante à la tête du MSI, a transformé son parti en Alleanza nazionale, feignant de démocratiser son idéologie et ses références, il a permis à l’extrême-droite italienne de sortir de son isolement. Sa formation politique, dans la logique majoritaire et bipolaire qui avait été mise en place au cours des années quatre-vingt-dix, au plus fort de la crise institutionnelle, est immédiatement devenue une composante essentielle de toute coalition de droite. Mais cette reconversion politique reste dans une large mesure une fiction. En effet, lorsque le candidat Fini, en janvier 2001, inaugurait officiellement à Bari un monument dédié à un ancien dirigeant fasciste local, Araldo di Crollalanza, c’était pour en assumer pleinement l’héritage à une seule exception près, concédée non sans quelque ambiguïté, celle de l’acceptation des lois raciales de 1938 [19]. Autrement dit, pour le désormais vice-président du Conseil italien, s’il fallait peut-être bien condamner l’antisémitisme, voire l’alliance avec le nazisme, la violence fasciste, la dictature sanguinaire de Mussolini et les massacres coloniaux n’avaient pas à être remis en question.

 

Un antifascisme du XXIe siècle

Revenons à ce que disait Giorgio Bocca sur le gouvernement italien actuel. Il ne serait pas l’expression d’un fascisme, malgré les ressemblances évidentes, mais évoquerait plutôt l’installation d’un « régime » autoritaire. En général, il est vrai que les historiens n’aiment pas trop mettre tout sur le même plan. [...] D’ailleurs, même si leurs contextes historiques sont fort différents, l’existence de ces formes plurielles de mouvements autoritaires plus ou moins proches des fascismes d’antan devrait surtout nous inspirer un antifascisme déterminé, mais qui soit bien sûr adapté aux réalités actuelles.

Ainsi, s’il fallait préciser les contenus possibles et souhaitables d’un antifascisme du XXIe siècle qui chercherait à défendre les droits démocratiques et à faire en sorte que les beaux discours s’accordent avec la réalité, on pourrait les décrire de la manière suivante :

  • il devrait tout d’abord être nourri par la mémoire des défaites passées dans la défense des droits démocratiques et le souvenir de ceux qui les ont défendus ici et ailleurs ;
  • il devrait ensuite être marqué quotidiennement par des pratiques militantes et associatives, dans le cadre d’un espace démocratique qui soit vécue davantage comme un engagement que comme une délégation ;
  • il devrait surtout mettre en valeur dans la société la nécessité du débat, du pluralisme, de la prise en considération de divergences, de conflits potentiels qui ne devraient plus être systématiquement noyés dans la recherche d’un consensus permanent qui cache mal la négation de certains droits [20].

 

La mémoire des défaites passées

Dans l’Italie d’aujourd’hui, la question de la mémoire des défaites passées de la démocratie se pose en tout cas d’une manière inquiétante. L’historiographie transalpine est d’une grande richesse, elle a donné lieu à des travaux et à des réflexions de haute tenue sur la mémoire, l’usage public de l’histoire, l’implication ou la responsabilité morale des historiens. Mais le meilleur n’empêche pas que le pire puisse survenir. Et il y a des usages politiques de l’histoire qui produisent parfois des effets dévastateurs par leur perversité. C’est ainsi que s’est développé ces dernières années un vaste courant historique, largement relayé par les médias, qui tend systématiquement à remettre en cause les fondements antifascistes de la République italienne en criminalisant le communisme ; et qui ne cesse de suggérer une image adoucie d’un fascisme des premières années qui n’aurait pas été complètement négatif et qui aurait fait l’objet d’un certain consensus. Or, s’il est bien évidemment souhaitable que les historiens et la société interrogent régulièrement leurs visions du passé, il existe des formes de révisionnisme, ou plutôt de relativisme, qui sont tellement instrumentalisées qu’elles ne peuvent servir notre connaissance de l’histoire.

Dans un contexte fortement relativiste où prévaut l’idée de rompre avec le passé d’une République inscrite dès le départ dans une configuration antifasciste, l’intérêt manifesté par la société italienne pour l’histoire contemporaine implique donc un risque : celui d’une grave dérive vers une prétendue « histoire des gens » qui ne serait qu’affaire d’opinion et de convenances individuelles. En effet, en Italie comme ailleurs, une vulgate néolibérale dominante impose la stigmatisation des crimes staliniens et leur mise sur le même plan que les crimes fascistes et la destruction des juifs d’Europe. Mais cela a des conséquences particulièrement graves dans le contexte transalpin puisque certains en viennent aujourd’hui à souligner que la chute du fascisme aurait d’abord été une défaite nationale pour l’Italie. Et que les jeunes soutiens de la grotesque République de Salò mériteraient eux aussi, à leur niveau, un certain respect et une certaine compassion.

C’est ainsi qu’un anticommunisme viscéral en vient alors à déprécier jusqu’à leurs fondements mêmes des principes constitutionnels des institutions républicaines italiennes. Cette banalisation et ce relativisme sont même tellement efficaces que la droite a pu se permettre, nous l’avons vu, de rendre hommage et de consacrer un monument à cet Araldo di Crollalanza, personnalité fasciste de Bari. Un geste qui a d’ailleurs conduit l’historien Gianpasquale Santomassimo à se demander si l’on pourrait « imaginer en Allemagne ou en France une Place Rudolf Hess ou une Avenue Pierre Laval » [21]. C’est donc une véritable bataille de la mémoire qui est engagée face à de telles réécritures de l’histoire du fascisme et de ses crimes. Et il nous faut bien constater que, paradoxalement, alors que le contexte actuel dans d’autres pays européens est plutôt favorable au développement d’une histoire critique de la Seconde Guerre mondiale et des fascismes, l’Italie paraît dominée par un sens commun inquiétant qui va exactement dans le sens contraire et que les médias relayent abondamment.

 

L’Italie du XXe siècle, un laboratoire de l’histoire européenne

Négliger ou banaliser la situation politique, inédite et préoccupante, qui prévaut actuellement en Italie serait sans doute une grave erreur. En effet, au cours du XXe siècle, ce pays a joué plusieurs fois un rôle de véritable laboratoire de l’histoire européenne. Certes, c’est justement l’histoire qui nous apprend que toute comparaison, toute mise en parallèle n’est jamais complètement pertinente et réclame des nuances. Que faire par exemple, en ce qui concerne l’Italie, de la spécificité que constitue le poids de la religion catholique et la présence de l’État du Vatican ? Ce genre de raisonnements comparatifs est toutefois au cœur de la réflexion historienne. Aussi vaut-il la peine d’y prêter une certaine attention.

Cette Italie des contrastes, du meilleur et du pire, tire ses aspects les plus fascinants de sa propre histoire, et de la complexité de cette histoire. L’un de ses meilleurs observateurs au cours du dernier siècle, l’écrivain et peintre Carlo Levi, en proposa une magnifique définition pendant les années cinquante. « Ce caractère pourrait se définir comme le sens de l’infinie contemporanéité du temps : c’est-à-dire la présence et la persistance en elle, dans sa vie actuelle, dans son présent le plus quotidien et le plus fugitif, de tous les temps, de toute l’histoire et de ce qu’il y a eu avant même l’histoire » [22]. Par ce texte, qui voulait protester contre la restauration d’une justice militaire qui lui rappelait fortement le fascisme, l’auteur considérait cette très forte présence de l’histoire comme une véritable vertu. Cependant, ajoutait-il, « l’enchantement unique de la contemporanéité des temps, qui fait l’Italie si belle et si aimable, s’obscurcit dès lors que l’on veut renverser ces temps et fouler à l’envers les chemins de l’histoire. La civilisation des Étrusques est encore vive dans le temps, et dans le profil des femmes de la Maremme, dans l’enchantement naturel de leurs gestes : mais elle ne saurait être que mort, cendres et risibles folies si nous prétendions au nom de je ne sais quel archaïsme imposer aujourd’hui la loi de ses rites religieux inconnus et de ses us funèbres oubliés ».

La vertu de l’histoire et de la contemporanéité de ses temps n’équivaut donc pas au conservatisme, elle ne saurait le justifier ; par contre, le renversement de ces temps, leur usage abusif, qui sont toujours possibles, peuvent parfois se révéler lourds de conséquences et mener à des régressions insupportables. C’est là une leçon qui n’est pas sans évoquer la relation douteuse de l’Italie berlusconienne avec son passé fasciste. Ajoutons que Carlo Levi a aussi été l’auteur d’un roman extraordinaire, La montre, qui évoquait très finement, sur un mode littéraire, le désenchantement qui a suivi la Libération, avec l’installation du système des partis et de l’hégémonie démocrate-chrétienne. L’écrivain partait alors d’une observation des marques du temps et de la perception de sa pluralité [23]. Mais aujourd’hui, un même désenchantement n’est-il pas, en quelque sorte, au coeur du désarroi de l’Italie progressiste et démocratique ?

 

Avec une longueur d’avance…

Voyons donc brièvement en quoi ce pays, cette terre pétrie d’histoire, a pu représenter une sorte de laboratoire de l’histoire européenne. Au tout début des années vingt, l’apparition du fascisme italien avait précédé de plus d’une décennie l’arrivée de Hitler à la chancellerie allemande. Et la manière dont le mouvement fasciste sut alors détourner toutes les aspirations sociales de certaines franges populaires en les inscrivant dans un cadre qui était étroitement nationaliste et irrationnel annonça en quelque sorte d’autres formes ultérieures de la barbarie. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Italie était profondément affaiblie par les nombreuses années de fascisme.

Elle entra dans la Guerre froide comme une forte composante européenne du camp occidental et atlantique ; elle était certes dominée par les États-Unis sur les plans économique et culturel, mais il existait en son sein un mouvement communiste d’envergure et très bien implanté. Ce qui n’alla pas sans poser bien des problèmes au pouvoir dominant. Et ce qui donna lieu pendant longtemps à une véritable guerre civile de basse intensité au cours de laquelle il fut largement fait usage de la violence d’État. Plus récemment, l’Italie a aussi connu la forme la plus avancée de transformation et d’évolution d’un Parti communiste de masse – c’était l’époque de l’« eurocommunisme ». Elle a également vécu, un peu plus tard, la désagrégation, sous l’effet de sa corruption, d’une social-démocratie étouffée par sa très forte intégration dans les arcanes du pouvoir - d’où l’émergence de l’opération Mani Pulite et la chute brutale de Bettino Craxi. Or, ces phénomènes historiques, sous des formes variées, et parfois beaucoup moins marquées, ont pu être parfois observés, un peu plus tard, dans le reste de l’Europe. Ainsi ont-ils anticipé, et annoncé en quelque sorte, des évolutions ultérieures. Et montré qu’il valait toujours la peine d’être attentif au devenir de l’Italie.

 

Le populisme des parvenus

Aujourd’hui, on parle beaucoup d’une nouvelle Italie, d’une seconde République. Mais tout cela reste à définir. Ces discours découlent d’une particularité transalpine, l’onde de choc de Mani Pulite qui a fait exploser les partis traditionnels et provoqué un impressionnant vide politique au centre-droit - dont l’opportuniste Berlusconi a si vite et si bien su profiter. C’est dans ce contexte que le nouveau système électoral italien, essentiellement majoritaire, a propulsé au pouvoir un gouvernement de droite inédit, fondé sur un populisme des parvenus, allié simultanément à des régionalistes du Nord et à d’anciens néofascistes aussi inquiétants les uns que les autres. Le chef du gouvernement est l’homme le plus riche du pays, il possède trois chaînes privées de télévision et contrôle désormais trois chaînes publiques. Ses idées et sa politique sont ultralibérales et antisociales, elles consistent pour l’essentiel à défendre les intérêts d’une frange très étroite de privilégiés.

Mais Berlusconi pourrait bien préfigurer une sorte de Big Brother du XXIe siècle. D’ailleurs, ses portraits immenses affichés dans toute la péninsule n’étaient pas sans faire penser à cette fameuse affiche de Lord Kitchener dont Carlo Ginzburg a récemment rappelé qu’elle nous avait fait entrer dans le XXe siècle et ses horreurs [24]. Cette affiche représentait, en 1914, le ministre de la Défense de Grande-Bretagne, au regard perçant et accusateur, qui pointait son doigt en direction du public : rejoins l’armée de ton pays ! Le procédé fonctionna de manière très efficace et les enrôlements volontaires se chiffrèrent par dizaines de milliers. Or, dans 1984, le roman de George Orwell, Big Brother est décrit dans des termes qui font beaucoup penser à cette affiche que l’auteur avait sans doute eu l’occasion de rencontrer dans sa jeunesse. « En 1949, lors de sa première publication, 1984 fut lu un peu partout comme un livre de la Guerre froide - a encore précisé Carlo Ginzburg ; ses allusions à la terreur stalinienne paraissaient évidentes. Cinquante ans après, le livre d’Orwell paraît de plus en plus prophétique. Sa description d’une dictature fondée sur les médias électroniques et le contrôle psychologique peut être aisément adaptée à une réalité plus proche de nous, qui n’est pas entièrement invraisemblable. »

 

Le fanatisme des idées mortes

Comme à l’époque de la Guerre froide, Berlusconi et ses lieutenants fustigent à tort des adversaires qui seraient tous des communistes. Ils n’auraient pas d’autres discours à proposer face aux défis de la modernité et de l’avenir, notamment parce qu’en matière de mondialisation ultralibérale, ils font éminemment partie des prédateurs et des fraudeurs. « Une idée morte - écrivait Leonardo Sciascia, produit plus de fanatisme qu’une idée vive ; elle est même seule à pouvoir en produire. Parce que les idiots, comme les corbeaux, ne sentent que ce qui est mort. Et ils sont tellement nombreux, ils grouillent tellement autour de ce qui est mort, qu’ils donnent parfois l’impression de la vie » [25]. Le fanatisme relativiste, irrationnel et vindicatif qui s’observe aujourd’hui au sein de la droite italienne relève sans doute un peu de cette image.

Après les horreurs de Gênes, seules une mobilisation internationale et une vive réaction de l’Europe citoyenne semblent pouvoir permettre que justice soit rendue et que l’Italie ne cède pas à des dérives autoritaires préoccupantes. Que les faits soient établis, que les coupables soient sanctionnés et que tout soit entrepris pour ne plus laisser se reproduire un désastre de cette envergure : telles sont les exigences que tous les opposants au tout-libéral planétaire ont à faire valoir. En outre, la suspension de la libre circulation entre pays membres de l’Espace Schengen et les expulsions collectives, assorties d’interdictions de séjour arbitraires, et cela sans que la moindre condamnation ait été prononcée, devraient être dénoncées et annulées. Au nom de quel droit pourraient-elles être tolérées ?

À juste titre, l’opinion européenne s’était émue de l’entrée au gouvernement autrichien du parti d’extrême-droite de Jorg Haider, même si, malheureusement, elle n’était pas allée jusqu’au bout de sa protestation. Aujourd’hui, comme les événements de Gênes nous l’ont encore confirmé, l’inquiétude suscitée par la situation autrichienne pourrait paraître anecdotique et folklorique si on la comparait à la situation italienne. Et ce n’est sans doute pas un hasard si ce nouveau gouvernement italien, dès qu’il en a eu l’occasion, s’est immédiatement aligné sur les positions ultraconservatrices, et catastrophiques, de George W. Bush en matière d’environnement et de bouclier spatial. Cependant, l’Italie n’est pas unanime, loin s’en faut. Elle paraît même profondément coupée en deux. Mais, si la population de la péninsule n’est pas forcément prête à avaler toutes les couleuvres berlusconiennes, elle reste pour le moment confrontée à une absence d’alternative possible. [...]
 

Les échelles spatiales de la résistance

La lutte contre la mondialisation ultralibérale qui se développe depuis quelques mois est porteuse de nombreuses promesses. Elle pourrait déboucher sur un renouvellement en profondeur des formes de mobilisation et des horizons d’attente. Mais elle pose tout d’abord un problème d’échelle tout à fait révélateur. En réalité, l’État-nation n’a pas disparu et il s’y prend encore des décisions fondamentales. L’affirmation de son impuissance est même un argument facile, dans chaque pays, pour les chantres locaux du tout-libéral planétaire, les ennemis jurés de l’État social [26]. Mais l’État-nation est désormais une échelle de lutte qui ne suffit plus et qui doit donc être nécessairement complétée par un engagement social sur une échelle plus vaste. Or, il se trouve qu’au cours de l’histoire contemporaine, les mouvements sociaux se sont déployés pour l’essentiel dans le cadre desdits États-nation au sein desquels ils sont parvenus à conquérir certains droits par le biais de législations sociales ou de conventions collectives. C’était la raison d’être de la trilogie ouvrière - formée des partis, des syndicats et des coopératives. Rappelons aussi, à ce propos, que la « nationalisation » du mouvement ouvrier, l’intégration des partis socialistes et des syndicats dans les sociétés nationales, avaient d’abord débouché sur l’échec de l’internationalisme ouvrier, notamment en 1914. Ce qui s’explique en partie par le fait qu’elle avait correspondu en même temps à une « nationalisation des esprits » au sein du monde ouvrier.

Plus récemment, les défaites sociales qui ont marqué la dernière décennie ont été accompagnées par une montée significative de toutes sortes de populismes identitaires bien éloignés des idéaux, des mythes et des illusions propagés par les partisans de ladite mondialisation ; et contraires aux promesses généreuses et fraternelles de l’internationalisme. Des nationalismes revigorés, des régionalismes à outrance et d’autres dérives ethniques nous ont ainsi rappelé, une fois de plus, que l’histoire humaine était fort complexe, qu’elle n’évoluait pas toujours et forcément dans le sens du progrès, et qu’elle ne manquait pas de paradoxes.

 

Une jonction nécessaire avec le syndicalisme

Du point de vue des luttes sociales, la prise en compte simultanée d’une pluralité des échelles – la région, la nation, l’Europe, la planète - est sans doute porteuse d’espérances. renouvelées. Elle devrait notamment rendre possible une jonction entre de nouvelles formes de mouvements sociaux - par exemple les tute bianche transalpines, d’autre réseaux italiens, ATTAC, etc. - et le mouvement syndical traditionnel. En effet, face aux ravages des politiques nationales antisociales et du tout-libéral planétaire, ce mouvement est aujourd’hui placé devant l’urgente nécessité de prendre en compte l’échelle du monde pour pouvoir jouer son rôle avec un tant soit peu d’efficacité. Aussi une présence affirmée des syndicats au sein du mouvement contre la mondialisation ultralibérale paraît-elle hautement souhaitable. On peut même affirmer que l’avenir des luttes sociales européennes pourrait se jouer largement autour de cette jonction. [...]


 

Mondialisation et sans-papiers

Dans un livre récent, René Passet a d’ailleurs opposé avec une grande pertinence le mondialisme à la mondialisation en dénonçant une vaste confiscation culturelle et idéologique [27] : effectivement, au cours de l’histoire de ces deux derniers siècles, ce sont bien les mouvements sociaux et populaires, en particulier l’internationalisme ouvrier, qui ont posé les premiers les fondations d’un mondialisme libérateur au service de la fraternité et de l’humanité tout entière. Et ce sont bien les élites bourgeoises qui, de leur côté, ont confiné les droits de tous au sein d’États-nation afin de pouvoir inventorier et discipliner les peuples avec davantage d’efficacité [28].

Il est d’ailleurs révélateur que des mouvements pour la régularisation et l’accueil des sans-papiers se soient récemment développés dans plusieurs pays européens, parallèlement au mouvement contre la mondialisation ultralibérale. C’est en effet une question qui représente de plus en plus un enjeu essentiel pour les droits de la personne - et qui est complètement négligée par les réalités du tout-libéral planétaire. Il paraît donc assez évident que la gauche, les mouvements progressistes et les organisations syndicales, après les défaites qu’ils ont subies, n’ont désormais d’avenir crédible que dans une perspective globale qui sache concilier la solidarité avec l’ensemble de l’humanité et les luttes locales pour les droits des démunis et l’extension des droits démocratiques.

 

Nous ne sommes pas des marchandises

En outre, une autre question cruciale relie la situation italienne à la lutte globale contre la mondialisation ultralibérale, c’est celle de la réduction de toutes les activités humaines à l’état de marchandise, de l’invasion publicitaire dans toutes les sphères de la société et de la toute-puissance des multinationales. La vie culturelle ne peut pas, ne doit pas se confiner aux messages des entreprises et des prédateurs économiques. Elle ne doit pas être soumise à la logique des marchés et de la libre entreprise. Ni se réduire aux discours simplificateurs du petit écran. Cet abêtissement des masses, largement télévisuel, ne saurait être notre seule perspective d’avenir. De ce point de vue, l’apparition de nouvelles formes d’engagement citoyen contre les entreprises multinationales et la toute-puissance des logiques économiques ultralibérales est tout à fait prometteuse. Elle permet de défendre une économie au service des droits de la personne et de protéger l’éducation et la culture des effets réducteurs et pervers de la privatisation. Les droits humains et la crédibilité des sociétés qui s’en réclament ne dépendent-ils pas largement de cette préservation ? D’ailleurs, dans la société italienne d’aujourd’hui, l’indignation contre le gouvernement et les dérives de Silvio Berlusconi ne peut-elle pas aussi se traduire par la fameuse formule universelle : « No Logo » [29]?

« Après Gênes, a déclaré Edmilson Brito Rodrigues, maire de Belem, les choses ont changé. La formule du G8, par exemple, ne peut plus se répéter. Ceux qu’on appelle les grands peuvent aller se cacher sur les glaciers de l’Alaska, dans les Montagnes rocheuses ou dans un sous-marin, mais il est évident qu’ils ne représentent plus personne, pas même leurs propres populations. Même la formule consistant à transformer le G8 en G10 ou G22 n’aurait pas de sens si l’on ne change pas les règles et les relations. Si les intérêts des plus faibles ne sont pas directement représentés. Pensez à mon pays : en 2000, sur 170 millions d’habitants, il y avait au moins 50 millions de pauvres qui n’ont pas la parole. » [30] Il faudrait maintenant leur donner la parole et mettre fin à ces folies.

Pour cela, il convient aussi de s’engager davantage contre tous les usages pervertis de l’histoire et de faire ainsi prévaloir, en Italie comme ailleurs, une mémoire et une histoire des victimes de la criminalité fasciste qui soient dignes de ce nom.

Charles Heimberg (Genève), août 2001

 

 

[1] Voir « L’extrême-droite soutient la torture » dans Le Courrier du 17 juillet 2018, https://lecourrier.ch/2018/07/17/lextreme-droite-soutient-la-torture/.

[2] Dans le journal SolidaritéS, n° 132 (ancienne série), 30 août 2001, p. 16 : https://www.solidarites.ch/journal/d/article/236.

[3] Il Manifesto, 29 juillet 2001.

[4] La Repubblica, 1er août 2001.

[5] Ibid., 29 juillet 2001.

[6] Ibid,, 12 août 2001.

[7] Ibid., 26 juillet 2001.

[8] Interview parue dans Le Courrier, 28 juillet 2001.

[9] Lello Parise, « Gallipoli e i suoi segreti (di Pulcinella) », Micromega, 3/2001.

[10] La Repubblica, 26 juillet 2001. Fausto Bertinotti est le leader de l’organisation Rifondazione comunista.

[11] Luciano Bolis, Mon grain de sable, Paris, Éditions 10/18, 1997 (édition originale : 1946).

[12] Marco D’Eramo, « Pallotole di stato », Il Manifesto, 24 juillet 2001. Et pour davantage de précisions : Cesare Bermani, Il nemico interno. Guerra civile e lotte di classe in Italia (1943-1976), Rome, Odradek, 1997.

[13] Ibid.

[14] Voir Elio Veltri et Marco Travaglio, L’odore dei soldi. Origini e misteri delle fortune di Silvio Berlusconi, Rome, Editori Riuniti, 2001.

[15] Peter Gomez et Marco Travaglio, « Le allegre vite di Berlusconi e dei suoi ministri » , Micromega, 3/2001.

[16] La Repubblica, 29 juillet 2001.

[17] Giovanni De Luna, La passione e la ragione. Fonti e metodi dello storico contemporaneo, Florence, La Nuova Italia, 2001.

[18] Angelo Del Boca (Eds), I gas di Mussolini. Il fascismo e la guerra d’Etiopia, Rome, Editori Riuniti, 1996.

[19] La Gazzetta del Mezzogiorno, 21 janvier 2001.

[20] Giovanni De Luna et Marco Revelli, Fascismo. Antifascismo. Le idee, le identità, Florence, La Nuova Italia, 1995.

[21] Il Manifesto, 25 avril 2001. Il aurait pu relever en passant que cela était tout à fait possible dans l’Espagne post-franquiste.

[22] Carlo Levi, « La storia è presente », in Le mille patrie. Uomini, fatti, paesi d’Italia, Rome, Donzelli, 2000 (l’article est paru à l’origine dans La Nuova Stampa le 18 octobre 1955).

[23] Carlo Levi, L’orologio (publié en 1950), Turin, Einaudi, 1989 (le roman a été traduit en français).

[24] Carlo Ginzburg, « Lord Kitchener vous regarde », Le Monde, 13 janvier 2001.

[25] Leonardo Sciascia, Nero su nero, Milan Adelphi, 1991.

[26] Attac, Une économie au service de l’homme, Paris, Mille et une nuits, 2001.

[27] René Passet, Éloge du mondialisme par un « anti » présumé, Paris, Fayard, 2001.

[28] Gérard Noiriel, État, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir, Paris, Belin (Socio-Histoires), 2001.

[29] Naomi Klein, No Logo, Arles, Actes-Sud, 2001.

[30] Il Manifesto, 28 juillet 2001.

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