Hommage à l'historien Marc Vuilleumier

L'historien genevois Marc Vuilleumier (1930-2021) vient de nous quitter. Spécialiste reconnu de l'histoire sociale et ouvrière, et en particulier des exils politiques du dix-neuvième siècle, il manque forcément beaucoup à l'évocation de la Commune de Paris pour ses 150 ans. Mais il laissera surtout un grand vide pour l'essor à venir de l'histoire critique en Suisse.

© Daniel Künzi (capture d'écran) © Daniel Künzi (capture d'écran)

La triste nouvelle de la disparition récente, le 15 janvier 2021, de l'historien Marc Vuilleumier laisse forcément un grand vide pour celles et ceux qui entendent promouvoir un regard critique et documenté sur l'histoire sociale contemporaine en Suisse. Lorsqu'il avait pris sa retraite en 1995 de sa charge d'enseignement à l'Université de Genève, un ouvrage de mélanges lui avait été offert un peu malgré lui par une série de collègues qui estimaient indispensable de valoriser ses travaux et son apport à l'histoire sociale. Pour une histoire des gens sans Histoire. Ouvriers, excluEs et rebelles en Suisse. XIXe-XXe siècles: titre et sous-titre exprimaient alors de façon synthétique en quoi consistait l'apport majeur de la grande diversité des travaux de Marc Vuilleumier.

Ceux-ci se sont ensuite poursuivis comme en témoigne une bibliographie complémentaire proposée dans un autre ouvrage majeur et plus récent (2012), constitué cette fois d'un choix de ses articles parmi ceux qui étaient devenus introuvables et qu'il a soigneusement commentés à la suite d'une longue et remarquable préface équivalant à un véritable exercice d'ego-histoire. Histoire et combats. Mouvement ouvrier et socialisme en Suisse.1864-1960 a finalement représenté le livre de référence qui manquait à une œuvre qui avait surtout été édifiée à partir d'innombrables contributions à des colloques et articles scientifiques.

capture-d-e-cran-2021-03-07-a-23-40-29

J'ai été impliqué dans la préparation de ces deux ouvrages et cette évocation du parcours de Marc Vuilleumier relève aussi en partie d'une forme de témoignage. Lorsque j'ai eu la chance de suivre ses enseignements à l'Université de Genève, à la toute fin des années quatre-vingts, j'ai été d'emblée frappé par le contraste entre le ton posé de l'orateur et la vigueur incisive de son discernement. Il mettait soigneusement en évidence des aspects de la vie sociale qui ne figuraient pas dans les livres d'histoire traditionnels et évoquait les parcours et actions de figures du monde ouvrier qui tentaient de s'organiser pour la défense collective de leurs intérêts.

Ces récits portaient leur attention sur les plus subalternes et les plus déracinés, non seulement les exilés politiques, les ouvriers émigrés, mais aussi, comme dans un texte consacré plus tard à la répression sociale en Suisse au dix-neuvième siècle qui n'évoquait pas seulement le musellement des grévistes, à propos de ces milliers de Heimatlose, des gens ne relevant d'aucune commune, d'aucune forme de citoyenneté, qui ont été pourchassés, condamnés, expulsés de canton en canton. Dans ce texte, Marc Vuilleumier s'efforçait de montrer quels étaient les caractères originaux de la répression sociale en Suisse. Il insistait sur un processus de formation de l'État par lequel les collectivité locales conservaient de telles prérogatives qu'elles constituaient une force d'inertie, ce qui expliquait la dynamique conservatrice de cette spécificité helvétique.

Le poids du passé et de ses représentations

Un texte important dans l'œuvre de Marc Vuilleumier, reproduit dans son livre de 2012, posait « quelques jalons pour l'historiographie du mouvement ouvrier en Suisse" et soulignait notamment que le mouvement socialiste suisse n'était pas seulement marqué par l'ignorance de sa propre histoire, mais aussi par "l'imprégnation de ses membres par une idéologie diffuse, véhiculée par l'école, la presse, le service militaire et les innombrables manifestations patriotiques, qui donnait du passé national une image mythifiée ».

Il ajoutait que « plus peut-être que dans aucun autre pays, l'histoire a joué, en Suisse, un rôle de premier plan dans la formation d'un sentiment national », en soulignant combien ces mythes nationaux ont gommé des tensions intérieures pour privilégier un récit consensuel et unificateur.

L'article, qui date de 1973, citait à juste titre l'écrivain suisse-alémanique Peter Bichsel qui constatait qu'en Suisse, "personne ne se réfère à 1848 [la fondation de la Suisse moderne à la suite d'une courte guerre civile]. On se réfère, aujourd'hui comme hier à l'esprit de 1291", c'est-à-dire à des mythes de fondation qui relèvent de ce qu'Eric Hobsbawm et Terence Ranger désigneront plus tard, dans les années quatre-vingts, comme l'expression d'une "invention de la tradition". Une idée que la pertinence critique pionnière de Marc Vuilleumier avait déjà anticipée.

Cette lucidité s'était aussi exprimée en 2010 lors d'un cycle de conférences destiné au grand public, consacré à la Suisse révolutionnaire des années 1840-1848 et qui avait été organisé à l'initiative de l'historienne Martine Ruchat. J'en garde surtout le souvenir d'une description minutieuse du caractère éminemment conservateur de la Suisse de cette époque, après la "parenthèse" de la République Helvétique.

L'assistance, très attentive, avait été étonnée d'apprendre par exemple la persistance des pratiques de torture, les retards substantiels de l'émancipation paysanne et le contraste marquant, du point de vue de la vie matérielle, entre les premiers développements industriels et la société traditionnelle découlant de l'Ancien Régime et des régimes de Restauration dans les cantons suisses. Ses conférences avaient décrit cette coprésence de deux sociétés, ancienne et moderne, en amont de la guerre du Sonderbund et de la fondation de la Suisse moderne.

capture-d-e-cran-2021-03-08-a-12-09-58

 

Conscience de l'inachevé et méthode critique

Dans une vidéo inédite de l'une de ses très nombreuses présentations de colloque, en 2014 à propos de l'Association Internationale des Travailleurs, Marc Vuilleumier s'adressait à son public en se montrant tel qu'il était:

«Vous avez reçu le texte que j'avais rédigé comme on me l'avait demandé, aussi, je ne vais pas vous en infliger la lecture. Je me bornerai à en prendre un ou deux éléments, et à aborder ensuite, dans la mesure où j'aurai le temps nécessaire pour cela, un certain nombre d'autres points que je n'ai pas pu traiter. Parce que, comme vous avez pu vous en rendre compte, quand je rédigeais ce texte, je surveillais avec inquiétude le compteur de mon ordinateur, parce qu'on m'avait dit qu'il ne fallait pas plus de 30'000 signes, et j'étais effrayé en voyant que j'approchais toujours plus de cette limite pour ensuite considérablement la dépasser. D'où le caractère quelque peu improvisé, résumé d'une façon schématique, de ce texte qui se termine un peu abruptement et qui comporte par-dessus le marché un certain nombre de coquilles dont je vous prie de m'excuser. »

Ce préambule reflétait les possibles travers du travail de Marc Vuilleumier: à une rigueur indéniable s'associait, par souci de bien faire et de faire complètement, une difficulté à clore le propos ou à le synthétiser. Mais la vraie raison de cette posture était noble. Elle ne relevait pas seulement de sa conscience de l'inachèvement, mais aussi de sa lucidité et de son honnêteté intellectuelle.

La suite du propos nous menait par ailleurs à tout autre chose, c'est-à-dire à une clarification méthodologique et historiographique fort intéressante:

« J'avais la volonté, en somme, de faire une histoire de l'Internationale par en bas. C'est une idée qui n'a rien de nouveau. Déjà, il y a 50 ans, c'était dans l'air, et plusieurs des intervenants à la rencontre de 1964 qui a été évoquée ce matin manifestaient cette volonté. Mais il faut bien dire que, trop souvent, il s'agit d'une déclaration d'intentions, avec éventuellement quelques exemples, et puis, ça s'arrête là. Faire une histoire de l'Internationale par en bas, au niveau des simples adhérents, des grévistes, et aussi même des militants, cela implique d'examiner ce qui se cache sous les étiquettes que, trop souvent, on a collé aux militants et aux adhérents de l'Internationale: les bakouninistes, les anarchistes, les marxistes, les proudhoniens. Et j'ai voulu montrer dans ce texte, avec l'exemple de Pierre Coullery, comment il faut se défier des étiquettes que l'on colle aux gens, parce que Coullery est un excellent exemple de quelqu'un qui condamne en principe les grèves, mais qui dans les faits les soutient, et même écrit à leur sujet pour montrer combien elles contribuent à la formation d'une certaine cohésion de la classe ouvrière et comment elles ont finalement un aspect positif pour la classe ouvrière. Voyez, il y a en quelque sorte une contradiction entre la pensée théorique et celle qui s'exprime dans les colonnes de son journal et dans ses interventions.»

L'affirmation d'une histoire critique du mouvement ouvrier trouvait ici l'un de ses meilleurs carburants en suscitant des réflexions autour des interactions entre le personnel et le collectif, entre le monde et le mouvement ouvrier, entre les figures de l'engagement individuel et la logique des organisations.

Ne pas faire acte de contrition en frappant sur la poitrine des autres

Mais la posture critique de Marc Vuilleumier ne s'arrêtait pas là, et ne portait pas que sur l'histoire ouvrière du XIXe siècle. Ainsi, par exemple, en mai 2000, après la crise des fonds en déshérence qui remettait en cause l'attitude des autorités et des élites économiques suisses vis-à-vis du national-socialisme, et au moment où se terminaient les travaux de la Commission indépendante d'experts Suisse-Seconde Guerre mondiale, la Commission Bergier, nous avions organisé, lui et moi, mais à son initiative, une journée d'étude sur L'autre Suisse, c'est-à-dire sur « l’action de syndicalistes, socialistes, communistes qui se sont opposés, peu ou prou, à la politique de la Suisse officielle dans l’accueil des réfugiés » (d'après la présentation de la publication qui suivit en 2003). Là encore, il s'agissait de tourner le dos à des simplifications et de mettre à distance des regards trop globalisants sur une génération, celle de l'époque de la Seconde Guerre mondiale, ou sur un pays dont il fallait interroger la prétendue uniformité. C'est à nouveau une part occultée de la Suisse et de sa population qu'il s'agissait de mettre à jour en lui assurant toute sa place dans l'histoire.

Dans son introduction, Marc Vuilleumier s'interrogeait sur les raisons les plus "profondes pour expliquer le fossé qui s'est creusé entre l'opinion publique et les historiens":

« Ceux qui ont vécu comme adultes les années de guerre ont eu tendance à considérer les remises en cause de l'histoire officielle comme une atteinte à leur propre identité. Leurs privations et leurs souffrances d'alors, certes bien minimes par rapport à celles endurées par d'autres peuples, mais bien réelles, ils les avaient acceptées comme une contribution à la défense du pays contre Hitler. Quand ils entendent que tout cela n'aurait pas pesé lourd dans la balance, que ce n'était pas tant la volonté de résistance de la majorité de l'armée et du peuple suisse qui aurait écarté le danger d'une invasion mais l'intérêt que le Troisième Reich trouvait dans le maintien de la place financière et des capacités de l'industrie helvétiques, c'est en quelque sorte la justification de leur passé qui s'écroule. D'où les réactions négatives que nous connaissons.»

Il ajoutait que « bien entendu ceux qui ont succédé, dans leurs fonctions à la tête de l'économie et du pouvoir politique, aux générations des années de guerre ne font rien pour dissiper ce flou [la manière indifférenciée dont ce passé est représenté]. À l'occasion, ils font même acte de contrition en frappant sur la poitrine des autres". Et par ailleurs, il s'inquiétait de l'absence totale, lors de cette journée d'étude, "de représentants du monde syndical et ouvrier. Comme si les thèmes abordés n'avaient aucun rapport avec tant de nos préoccupations actuelles, comme si partis et syndicats s'en désintéressaient comme ils semblent se désintéresser totalement de leur passé. »

Les centres d'intérêt d'un parcours semé d'embûches

La carrière académique de Marc Vuilleumier a été marquée par une série d'expériences précaires avant une charge d'enseignement partielle au Département d'histoire économique et sociale de l'Université de Genève. Son travail biographique sur la figure de James Guillaume, qu'il avait entamé dès 1960 et synthétisé en 1980 par une longue introduction au premier volume de L’Internationale. Documents et souvenirs du militant neuchâtelois, est resté inachevé. Quant à l'ampleur impressionnante de ses publications, qui témoignent d'une large diffusion de ses travaux en dehors de la Suisse, elle détonne avec le fait qu'il n'ait pas soutenu de thèse doctorale. Sans doute est-ce là le produit de sa conscience aigüe de l'inachèvement, mais c'est aussi une lacune difficile à comprendre qui laisse un certain vide dans l'histoire du mouvement ouvrier.

Dans son introduction aux mélanges de 1995, l'historien Hans Ulrich Jost soulignait déjà l'absence "d'un ouvrage de synthèse, un condensé qui nous donnerait sous la forme d'un ensemble conceptuel une sorte de quintessence des multiples travaux de l'historien et grand spécialiste du mouvement ouvrier". Son Histoire et combats de 2012 comble en partie cette lacune, mais reste un recueil d'articles.

© Daniel Künzi © Daniel Künzi

Les travaux de Marc Vuilleumier ont suivi notamment deux principaux fils conducteurs: celui de l'histoire de l'émergence du mouvement ouvrier en Suisse et celui de la question des exilés, immigrés et réfugiés. Cela l'a mené en particulier à travailler sur les communards dont il était un spécialiste reconnu que nous aurions volontiers entendu et lu à l'occasion du cent-cinquième anniversaire de ce printemps. Il précisait à ce propos dans un entretien publié en 2003 que si « c'était essentiellement des travailleurs, des ouvriers, il y avait aussi des gens qui avaient une formation académique. En Suisse, ils ont généralement vécu de leur métier. Certains d'entre eux qui ont laissé des souvenirs disent que les plus mal lotis étaient encore ceux qui avaient une formation intellectuelle, parce qu'ils trouvaient difficilement du travail, tandis qu'un bon ouvrier, un bon mécanicien, malgré la crise sévère qui a commencé à partir de 1873-1874, trouvait quand même du travail et parvenait à vivre.»

En Suisse, l'un des mouvements sociaux les plus significatifs et les plus marquants a été rappelé récemment à l'occasion de son centenaire. La grève générale de 1918, la seule à l'échelle nationale dans l'histoire contemporaine helvétique, a été caractérisée par un investissement mémoriel conservateur et mensonger de longue durée que l'historiographie n'a mis à distance qu'à partir des années soixante. Il est avéré, en effet, que ce mouvement social de défense des intérêts du monde du travail n'a pas été une tentative d'insurrection bolchevique. En Suisse romande, Marc Vuilleumier avait coordonné en 1977 un ouvrage collectif, La Grève générale en suisse, dont nous avons encore pu mesurer l'intérêt persistant lors des commémorations de 2018.

Dans son remarquable récit autobiographique introduisant son Histoire et combats, il évoquait l'hostilité qu'il a dû affronter alors qu'il s'efforçait, en pleine guerre froide, de développer une histoire ouvrière critique contrant celle qui se développait alors dans une perspective surplombante, conservatrice et anticommuniste. Car le jeune Marc Vuilleumier était un étudiant communiste plusieurs fois sanctionné pour des activités contre l'arme atomique et pour la paix qui a aussi eu des difficultés, par la suite, à trouver un poste dans l'enseignement secondaire. Il dévoilait également, l'usage de pseudonymes étant la première des prudences, la véritable identité de ce Pierre Corsier que j'avais longtemps cru être le seul auteur pionnier, à part Marc Vuilleumier lui-même (!), d'une étude sur le thème de la grève générale locale de 1902 à Genève.

Il racontait s'être rapidement aperçu de l'importance du croisement des sources, notamment pour sortir du trop "étroit cantonalisme" qui caractérisait l'étude de l'histoire suisse. Il avait ainsi découvert, « par [ses] dépouillements, que l'histoire de la Suisse ne pouvait pas se concevoir en dehors de celle de l'Europe; que c'était une histoire européenne de la Suisse qu'il fallait avoir à l'esprit. L'étude des réfugiés s'y prêtait particulièrement bien.»

Ce récit d'ego-histoire n'esquivait pas l'absence dans ses travaux d'un opus magnum synthétisant toutes ses recherches. Il reconnaissait que cela était dû non seulement aux aléas de ses investigations, mais aussi à son caractère.

En effet, « de nécessité faisant vertu, j'ai trouvé de l'attrait à passer sans cesse d'un sujet à l'autre, sans jamais rien abandonner; à reprendre des recherches délaissées longtemps auparavant, avec une nouvelle documentation, de nouvelles perspectives. Je comprends fort bien Fourier qui a compté la "papillonne" au nombre de ses douze passions radicales.» Certes, mais il précisait encore que la toile de fond de ces activités intellectuelles avait aussi été une précarité sociale de longue durée, une difficulté à trouver un poste et des financements de recherche, un ostracisme de la part de la Faculté des lettres de son université, autant de réalités qui sont d'autant plus désolantes, rétrospectivement, en mesurant la richesse de l'ensemble des travaux qu'il a quand même pu effectuer.

Ce témoignage sur un parcours de recherche révélait également l'ampleur des difficultés qu'il a rencontrées pour accéder aux archives, non pas seulement par le fait des restrictions appliquées dans les archives institutionnelles, mais aussi à cause d'entraves rencontrées au sein même des structures émanant du mouvement social. On apprend par exemple qu'un Arthur Lehning se gardait une exclusivité sur des documents concernant Bakounine ou que le nombre de documents à consulter, et surtout à photocopier, était parfois strictement rationné. Ainsi avait-il écrit dans les années soixante qu'à l'Institut international d'Histoire sociale d'Amsterdam, « on n'aimait pas beaucoup [ses] visites, car [il cherchait] à voir le maximum de documents pour y dénicher tout ce qu'il y avait d'intéressant.» « Je ne pouvais que plaider coupable! » précisait-il après coup.

Encore une fois, les regrets qui se justifient face à tout ce que Marc Vuilleumier n'a pas pu achever font écho à la conscience de l'inachèvement qui lui était propre, à une forme d'honnêteté intellectuelle qui le caractérisait d'une manière peut-être exacerbée.

Cette honnêteté s'exprimait également par rapport au sens pour le présent qu'il donnait à ses recherches en tant que citoyen critique et engagé. Pour lui, l'histoire était d'abord une méthode pour mettre en évidence des problèmes de société et décrire le monde environnant, mais sans jamais céder, entre passé et présent, au déterminisme, à la simplification ou à la distorsion.

Déjà, en 1980, une longue considération sur l'intérêt de la posture des membres de la Fédération jurassienne à partir d'un regard rétrospectif concluait remarquablement son introduction à L'Internationale de James Guillaume, avec empathie, mais sans aucun accent hagiographique. Il soulignait par exemple que « leurs mises en garde contre la dégénérescence possible des organisations ouvrières, contre la formation, en leur sein, d'une couche de dirigeants décidant souverainement de tout et d'une base qui se désintéresse progressivement de la conduite des affaires [trouvaient] une remarquable confirmation dans la situation actuelle de tant de syndicats et de partis ouvriers. Véritablement, l'évolution historique du vingtième siècle donne à tous ces jugements un caractère prémonitoire étonnant.»

«[Me] voilà passé moi-même au rang de chroniqueur et de mémorialiste de mon propre passé, écrivait Marc Vuilleumier à la fin de son récit autobiographique de 2012. Ce qui est encore une manière de faire de l’histoire. Elle est peut-être d’autant plus nécessaire qu’en cette deuxième décennie du vingt et unième siècle, la seconde moitié du siècle précédent s’estompe dans les mémoires.»

Il nous revient en effet de ne pas laisser cette œuvre s'estomper. Il nous revient aussi de faire en sorte de la prolonger dans la même veine critique.

Charles Heimberg (Genève)

 

Textes cités (dans l'ordre chronologique de leur parution)

Marc Vuilleumier (dir.), La Grève générale en Suisse, Genève, Grounauer, 1977.

Marc Vuilleumier, "James Guillaume, sa vie, son œuvre", in James Guillaume, L'Internationale. Documents et souvenirs, Paris, Lebovici, 1985 (1ère édition, Genève, Grounauer, 1980), pp. I-LVII.

Jean Batou, Mauro Cerutti & Charles Heimberg (dir.), Pour une histoire des gens sans Histoire. Ouvriers, excluEs et rebelles en Suisse. XIX-XXe siècles, Mélanges offerts à Marc Vuilleumier à l'occasion de son soixante-cinquième anniversaire, Lausanne, Éditions d'en bas, 1995.

Marc Vuilleumier & Charles Heimberg (Éd.), L'autre Suisse: 1933-1945. Syndicalistes, socialistes, communistes: solidarité avec les les réfugiés, Les Cahiers de l’UOG n°2, Lausanne & Genève, Éditions d’en bas & Université ouvrière de Genève, 2003.

Marc Vuilleumier (entretien avec), "La Commune de Paris et l'exil communard en Suisse", Le cartable de Clio, n° 3, 2003, pp. 13-19.

Marc Vuilleumier, "La répression sociale en Suisse au dix-neuvième siècle", in Charles Heimberg, Stéfanie Prezioso & Marianne Enckell (éds), Mourir en manifestant. Répressions en démocratie, Lausanne, Éditions d'en bas, 2008, pp. 23-41.

Marc Vuilleumier, Histoire et combats. Mouvement ouvrier et socialisme en Suisse 1864-1960, Lausanne & Genève, Éditions d'en bas & Collège du Travail, 2012.

Marc Vuilleumier, Colloque AIT : Marc Vuilleumier (Genève), La Première Internationale en Suisse: nouvelles approches, 2014, <https://www.youtube.com/watch?v=dBnEMB6-W_4>.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.