Le cap d'une année de pandémie

Le 20 février 2020, aux urgences de Codogno (Lombardie), une anesthésiste rompt les protocoles en testant par intuition un patient de 38 ans avec une pneumonie atypique. Le 21 février, un homme de 77 ans de Vò (Vénétie) décède à l'hôpital. L'Italie s'aperçoit que le virus de Wuhan est présent sur son territoire. Les cas se multiplient et c'est bien vite toute l'Europe qui est concernée.

Annalisa (l'anesthésiste), Mattia (le premier patient diagnostiqué, qui n'était pas le patient zéro et qui a survécu après un long coma) et Adriano (la première victime de la pandémie Covid-19 en Europe) sont aujourd'hui des figures emblématiques, contrairement à la grande masse de toutes celles et tous ceux qui ont suivi, ou qui vont suivre. Cette pandémie a enlevé la vie à de nombreux soignant-es, dont plusieurs centaines de médecins en Italie. Quelques patient-es plutôt jeunes n'ont pas survécu ou ne vont pas survivre quand d'autres, plus âgé-es, ont été ou vont être sauvé-es. Le drame s'est révélée planétaire, très coûteux en vies humaines. Mais c'est bien une tragédie collective de grande ampleur qui a frappé, et continue de frapper, en particulier la Lombardie, une région dans laquelle, pour l'association progressiste Medicina Democratica, le véritable patient zéro n'est autre que le système de santé lui-même, dépecé par des décennies de privatisations, et toujours pas guéri.

 

Le drame italien

Souvenons-nous! Le drame qui est apparu en Italie du Nord n'avait guère été perçu comme tel, dans un premier temps, par les pays voisins. Il a sans doute fallu l'ampleur qu'il a prise à Bergame, avec ces images terribles de transports de corps par des camions militaires à cause de la saturation des morgues, pour une réelle prise de conscience ; alors que la pandémie faisait désormais d'autres ravages encore hors d'Italie. Dès le mois de juillet 2020, la publication du texte poignant et immédiat de l'écrivain Giuseppe Genna, Reality. Cosa è successo, offrait une chronique narrative qui était inscrite dans les propres repères littéraires du romancier, mais qui n'en était pas moins dédiée à l'histoire et à la mémoire de cette tragédie. L'auteur rendait compte indirectement de ce qu'il avait vu, de ce qu'il avait senti, ressenti en se déplaçant dans la région confinée. Son texte est un journal d'expériences sensorielles, un reportage dans lequel l'imagination était rattrapée par la réalité, comme à la poursuite d'un virus invisible mais omniprésent, insaisissable mais dont l'odeur était partout répandue dans cette zone rouge qui s'appelle la Lombardie.

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Ce cap de la première année de pandémie suggère maintenant un regard plus rétrospectif, incite à établir des bilans et permet peut-être de commencer à exercer un regard critique un peu plus éclairé sur cette immense crise qui n'est pas terminée et qui pose à nouveaux frais la question du bien commun. Toutefois, il ne s'agit encore que de proposer des narrations qui demeurent inscrites dans l'incertitude, l'analyse de qui est advenu, mais aussi de ce qui n'est pas advenu, restant forcément et fortement marquée par l'ignorance de ce qui va encore advenir.

 

La petite commune vénète de Vò est celle qui a enregistré la première victime européenne de la pandémie. Elle a aussi été, dans l'urgence, le lieu d'une observation expérimentale très importante que l'un de ses initiateurs, le microbiologiste Andrea Crisanti, de l'Université de Padoue, évoque aujourd'hui avec un point de vue critique à l'égard de la gestion politique de la crise.

"Je pense que cela a été le premier dépistage au monde d'une population entière. C'est très important, parce qu'en analysant une population entière, vous n'avez pas de facteurs de biais."

Cimetière de Vò. La sépulture de la première victime de la pandémie Covid-19 en Europe, un homme de 77 ans. Capture d'écran du site du quotidien "Il Manifesto". Cimetière de Vò. La sépulture de la première victime de la pandémie Covid-19 en Europe, un homme de 77 ans. Capture d'écran du site du quotidien "Il Manifesto".

La région de Vénétie avait décidé de tester tous les habitants de Vò après l'avoir confinée, mais ensuite, précise Crisanti, "nous avons demandé si un deuxième dépistage pouvait être effectué dix jours plus tard, précisément pour vérifier l'effet des mesures de contrôle prises. Nous avons montré que dans une situation où toute une communauté ou tout un groupe de relations est testé, et où tous les positifs sont isolés, la transmission du virus s'arrête pratiquement. Nous avons également mis en évidence que la transmission du virus était largement le fait d'individus asymptomatiques. Il s'agissait d'une étude fondamentale pour comprendre certains aspects qui se sont révélés par la suite primordiaux pour mettre en œuvre les mesures de contrôle".

Cette recherche a fait l'objet en juin dernier d'une première publication dans Nature. Une seconde va suivre pour mettre en évidence la présence d'anticorps et d'une protection pour les personnes concernées au moins neuf mois après l'infection.

Quant à la gestion du déconfinement, Crisanti ne mâche pas ses mots: "après deux mois de confinement, alors qu'en mai nous n'avions que très peu de cas, une nouvelle occasion a été manquée de créer tout un système de contrôle et de suivi qui nous aurait permis de mieux résister à l'onde de choc de la deuxième vague. Au lieu de cela, nous continuons comme si rien ne s'était passé, en oubliant qu'il y a encore 10 à 15'000 cas par jour et des centaines de décès. Rappelons que toute maladie transmissible est potentiellement évitable. Le fait que nous ayons tous ces malades et tous ces décès est le témoignage d'un échec total".

Ces chiffres concernent l'Italie en ce mois de février 2021, mais le même constat d'ensemble vaut pour beaucoup de pays, Suisse comprise. Le bilan humain et socio-économique de la deuxième vague, les deux aspects étant en réalité inséparables, se révélera sans doute bien plus grave que pour la première. Et l'une des raisons principales de cette triste réalité réside dans le fait que les scientifiques n'ont pas été entendus au cours de l'été et qu'il a de nouveau fallu attendre d'être dans le flot de la catastrophe pour que des mesures soient prises.

 

Un premier pas de côté

Certes, le temps de l'histoire n'est pas encore complètement venu à propos de cette pandémie. Mais le temps de la narration, même provisoire, est bien arrivé pour certains de ses protagonistes. Nous l'avons déjà constaté dès l'été 2020 avec le travail littéraire de Giuseppe Genna. Et aujourd'hui, la succession de deux vagues et l'écoulement d'une année entière créent les conditions d'autres narrations qui peuvent commencer à amorcer une mise à distance, voire une première réflexion en termes d'histoire immédiate.

L'épidémiologiste Antoine Flahault,  directeur d'un Institut de santé globale, conduit à Genève un travail d'observation de la pandémie qui permet de proposer des prévisions quant à son évolution à venir qui ne dépassent pas une période de sept jours. Il l'explique en comparant ce travail à celui des météorologues pour bien nous faire comprendre combien des prédictions projetées plus en avant seraient aléatoires.

Il vient de publier un ouvrage, Covid, le bal masqué. Bilan mondial et stratégies dominantes, qui ne rend pas compte d'un reportage ou d'une observation, mais qui propose une synthèse très compréhensible de cette année pandémique et des problèmes qui ont été affrontés par les mondes scientifique et politique. L'auteur y manie la métaphore pour mieux se faire comprendre. La pandémie est ainsi présentée comme une danse du Boléro de Ravel qui aurait déferlé sur le monde. Rien n'est caché des errances et des contradictions de la recherche ou de la gestion de la pandémie, mais tout est dit avec une certaine bienveillance, les divergences de points du vue ayant aussi leur potentiel d'enrichissement. Un chapitre est également consacré aux inégalités de genre, au fait que les femmes ont été en première ligne à la fois face à la pandémie et au niveau de ses conséquences économiques et sociales, mais aussi à la gestion de cette crise par des femmes exerçant des responsabilités politiques. L'un des aspects les  plus importants développé dans le livre, qui découle de la nature du travail scientifique déployé par l'auteur, est enfin la dimension internationale, comparatiste et globale de ses propos qui permet de mieux réfléchir aux questions d'échelles et de prendre conscience de la relative pluralité des possibles face à la pandémie. 

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Un chapitre de conclusion suggère quelques pistes pour valoriser encore une fois la comparaison internationale, mais aussi les technologies de l'information et l'innovation, la pluralité des expertises et leur libre discussion. Antoine Flahault souligne à juste titre l'inévitable convergence des intérêts sanitaires et économiques et appelle de ses vœux une redéfinition du rôle de l'OMS et un renforcement de ses prérogatives. Il insiste sur la nécessité d'une vision globale d'autant plus nécessaire qu'aucune sortie de cette crise n'est envisageable sans qu'elle concerne tous les continents de la planète. Enfin, il nous avertit de l'impérieuse nécessité de réfléchir aux risques pandémiques de l'avenir dans une perspective transdisciplinaire incluant bien sûr aussi les sciences humaines.

L'ouvrage d'Antoine Flahault arrive pour un (triste) anniversaire et constitue un très utile état de la question. Mais il appelle sans doute d'emblée sa propre suite. Car, déjà, il n'évoque pas la question la plus récemment posée par la gestion de cette pandémie. L'auteur s'est en effet prononcé avec d'autres pour ouvrir un débat sur la perspective d'une stratégie "zéro covid" consistant, à l'échelle du continent européen, et en s'inspirant d'expériences plus lointaines, à ne pas laisser circuler le virus. Il s'agirait de prendre dans un premier temps des mesures strictes afin de créer des zones vertes dans lesquelles la vie pourrait redevenir normale au prix d'une étroite surveillance (tester et, le cas échéant, tracer, isoler). Une autre position consiste à laisser circuler le virus en tablant sur un autoconfinement des personnes vulnérables en attendant l'effet espéré d'une vaccination, au risque de prolonger une dynamique d'oscillations et de vagues meurtrières.

Comme l'auteur le mentionne aussi, "la crise sanitaire a vu exploser les discours populistes, obscurantistes et complotistes, tant sur les réseaux sociaux que sur la scène politique, sociale et même scientifique". D'une manière inédite, des scientifiques pourtant reconnus ont dérapé, de même que des débats politiques ou médiatiques se sont révélés complètement détachés des débats scientifiques. C'est pourtant bien d'un débat pluriel, contradictoire, mais rationnel et fondé sur des données de recherche, dont nous avons besoin pour sortir de cette crise et de sa fracture sociale.

Charles Heimberg (Genève)

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