Une gauche italienne à reconstruire

La réélection de Giorgio Napolitano à la présidence de la République italienne apparaît comme une reddition de la démocratie parlementaire (comme l’écrit Marco Revelli dans Le Manifesto du 21 avril 2013) en étant explicitement associée à la perspective de larges ententes, c’est-à-dire d’un gouvernement dominé par la droite et cautionné par un centre-gauche laminé.

La réélection de Giorgio Napolitano à la présidence de la République italienne apparaît comme une reddition de la démocratie parlementaire (comme l’écrit Marco Revelli dans Le Manifesto du 21 avril 2013) en étant explicitement associée à la perspective de larges ententes, c’est-à-dire d’un gouvernement dominé par la droite et cautionné par un centre-gauche laminé.

L’histoire politique et sociale de l’Italie est certes contrastée, mais sa période républicaine a été incontestablement marquée par la force de ses courants progressistes, avec un Parti communiste disposant d’une forte implantation populaire et institutionnelle, surtout dans quelques régions parmi les plus florissantes du pays, et une gauche radicale diversifiée. La multitude des expériences et des mobilisations de la gauche italienne de cette seconde moitié du XXe siècle mériterait bien des études historiques, davantage encore que celles déjà existantes. Elle a par ailleurs été nourrie de l’expérience commune de l’antifascisme que l’idéologie dominante tente sans cesse de dénaturer.

Cette richesse, cette profusion, rendent plus tristes encore les derniers soubresauts de la classe politique italienne et l’attitude autodestructive dudit centre-gauche, incarné par le Parti démocratique, dans la récente réélection de Giorgio Napolitano comme président de la République.

L’intéressé va vers ses 88 ans et avait déclaré publiquement qu’il était fatigué et qu’il ne voulait pas rempiler. Sa réélection a cependant été décidée, avec son accord ultérieur, dans le plus parfait respect des règles constitutionnelles, au moins sur la forme. Quant au fond, le problème posé par cette réélection est d’avoir été le fruit d’un accord entre les deux grandes coalitions de la politique italienne contre une proposition de candidature issue de la société civile et qui était plutôt intéressante, celle du juriste Stefano Rodotà, une personnalité très engagée dans la défense des droits fondamentaux. Certes, Stefano Rodotà n’a pas été élu parce que sa candidature a finalement surtout été portée par le Mouvement Cinque Stelle de Beppe Grillo. Mais elle n’avait en réalité rien à voir avec les gesticulations du trublion gênois et aurait pu être soutenue par toutes les forces progressistes. Les réactions opposées de Grillo et Rodotà au soir du 20 avril l’ont d’ailleurs bien montré : quand Grillo dénonça un « coup d’état » et appela à une monstre manifestation à Rome, Rodotà s'en tint au respect du libre choix du parlement et affirma n’aimer aucune « Marche sur Rome ». Le Parti démocratique s’est donc détourné d’une candidature d’ouverture, renonçant ainsi à se situer dans une perspective de renouvellement de la vie politique italienne.

Le secrétaire général du PD, Pierluigi Bersani, a préféré au contraire tenter deux opérations prétendument stratégiques qui ont divisé les grands électeurs de son parti. Dans un premier temps, bras dessus, bras dessous, avec Angelo Alfano, le plus fidèle serviteur de Berlusconi, il a fait soutenir Franco Marini, un ancien syndicaliste démo-chrétien et président du Sénat, dans la perspective d’un grande coalition avec le « caïman » (synonyme de Berlusconi depuis le film homonyme de Nanni Moretti). Par la suite, l’opération ayant échoué et largement divisé ses troupes, il a lancé la candidature de Romano Prodi, laquelle a été sabordée par des francs tireurs et des intérêts particuliers au sein de son propre parti, notamment de la part de ceux qui ne rêvaient qu’à une accession au pouvoir à n’importe quel prix, y compris et surtout en s’alliant à Silvio Berlusconi. Ainsi, dans les deux cas, le Parti démocratique s’est retrouvé en pièces et la gauche italienne a été humiliée dans la mesure où la candidature du juriste Stefano Rodotà, spécialiste des droits fondamentaux des citoyens, et issu de ses rangs, aurait dû s’imposer.

Aujourd’hui, voilà donc Giorgio Napolitano réélu. De grandes coalitions gouvernementales sont ainsi annoncées, impliquant forcément le Parti démocratique qui est majoritaire dans l’une des Chambres, mais avec aussi Berlusconi pour avoir une majorité au Sénat. Ce qui fera perdre tout crédit au Parti démocratique, et ce qui le fera probablement voler en éclats, si ce n’est déjà fait.

Un seul grand électeur de ce parti, le sénateur Corradino Mineo, a voté contre le principe de la réélection de Giorgio Napolitano au cours de la réunion du Parti démocratique qui a précédé le vote décisif au 6e tour de scrutin. Son analyse est intéressante. Pour lui, « l’expérience du gouvernement Monti a montré que l’on ne pouvait pas faire avancer l’Italie au cœur de la crise sans mettre sur le banc des accusés les praticiens de l’évasion fiscale et les parasites, les entrepreneurs qui vivent des marchés publics et veulent la peau des ouvriers, les mafieux et les financiers qui font des affaires avec les mafieux ; sans rompre le cercle fermé des élites (bancaires, politiques, universitaires, journalistiques) qui contrôlent tout ou quasiment tout, et qui décident de tout sans en rendre compte. Tout cela ne peut pas se faire en gouvernant avec la droite. Surtout pas avec cette droite ». Par ailleurs, ajoute-t-il, « ce qui se cache derrière ce vote, c’est d’abord la volonté de s’enraciner dans le triangle Montecitorio, Palazzo Chigi, Palazzo Madama, avec l’espoir de tenir à distance de cette « zone rouge » les travailleurs précaires et les « moralisateurs fanatiques » à cinq étoiles ; le désir de ne plus rencontrer les électeurs au moins pour les deux ou trois prochaines années en espérant que la situation se décante » (Il Manifesto, 21 avril 2013).

Montecitorio, Palazzo Chigi, Palazzo Madama : ce triangle de palais romains est constitué de ceux qui accueillent les deux Chambres et le gouvernement. Quant aux « cinq étoiles », ce n’est pas seulement le mouvement démagogique de Beppe Grillo, mais ce sont aussi ces millions d’électeurs qui se sont détournés des partis traditionnels en signe de protestation.

Ce sénateur isolé, que beaucoup d’Italiens progressistes liront sans doute avec intérêt, en appelle à la reconstruction d’une vraie gauche en Italie, une gauche qui sache retrouver le contact avec la population et renoncer à son idéologie néo-libérale. Dès lors, la possibilité même de cette reconstruction ne se situe plus seulement au cœur de l’exercice du pouvoir et consiste sans doute à développer une véritable pensée alternative sur le monde tel qu’il est.

Charles Heimberg (Genève)

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