Une œuvre commémore désormais le génocide des Arméniens dans l’espace genevois

La mémoire entretient une relation complexe avec le territoire, laquelle n’est pas particulièrement une affaire d’essentialisations et de racines. En réalité, elle est d’abord un enjeu de construction sociale, comme le montrent les 9 "Réverbères de la Mémoire" récemment inaugurés à Genève pour rappeler le génocide arménien.

La mémoire entretient une relation complexe avec le territoire, laquelle n’est pas particulièrement une affaire d’essentialisations et de racines. En réalité, elle est d’abord un enjeu de construction sociale, comme le montrent deux lieux singuliers qui portent un message mémoriel sur le territoire du canton de Genève, notamment les 9 "Réverbères de la Mémoire" récemment inaugurés pour rappeler le génocide arménien.

Le Parc Trembley se trouve sur la rive droite de l’agglomération genevoise, celle qui accueille les organisations internationales, celle dont les artères transversales se dirigent vers l’aéroport. Il est situé au cœur d’une zone résidentielle dans un vaste espace proche de plusieurs établissements scolaires. C’est un parc ouvert, un lieu de verdure accessible de part et d’autre. Depuis le 13 avril dernier, quand on y chemine, on y trouve des réverbères qui nous interrogent. Le passant ne s’en rend pas compte au premier coup d’œil, mais il s’agit d’une œuvre d’art offerte à la Ville de Genève par la communauté arménienne, d’une création artistique qui rend hommage aux victimes du génocide arménien.

L'un des "Réverbères de la mémoire", Parc Trembley, Genève, 2018 L'un des "Réverbères de la mémoire", Parc Trembley, Genève, 2018

La dynamique mémorielle de ce lieu rappelle à bien des égards celle d’un lieu plus discret situé dans la commune de Meyrin, là où s’est construit la première cité-satellite de Suisse, sur la même rive, mais au-delà de l’aéroport. Le Jardin des Disparus y a été aménagé en 2000, puis réaménagé dix ans plus tard. Il est associé à un engagement victorieux pour l’entrée en force d’une Convention internationale contre les Disparitions forcées, un combat démocratique qui réunit les différents initiateurs de ce lieu mémoriel, toutes et tous concernés directement par ce type de traumatisme. En effet, l’idée de planter six arbres, un par continent et un dernier pour les droits humains, est venue du constat de cette expérience commune parmi diverses communautés exilées vivant dans cette municipalité de Meyrin. Et dix ans plus tard, ce lieu et ses arbres ont encore été réaménagés autour d’un banc de marbre blanc en forme de point d’interrogation proposé et réalisé par l’artiste Anne Blanchet [1].

Le Jardin des Disparus, Meyrin. Installation d'Anne Blanchet, 2010 Le Jardin des Disparus, Meyrin. Installation d'Anne Blanchet, 2010

Pour sa part, l’histoire de l’implantation des Réverbères de la Mémoire au Parc Trembley est plus complexe. Elle remonte à une motion du Conseil municipal de la Ville de Genève adoptée le 26 mai 2008 qui stipulait notamment que « des fragments de l’histoire arménienne sont liés à Genève » et que « Genève est la capitale des droits de l’homme et donc aussi de la prévention des génocides », le Conseil municipal ayant d’ores et déjà « reconnu la réalité du génocide arménien ». Elle en concluait à la nécessité d’organiser « un concours auprès d’une liste close d’artistes contemporains choisis sur la base de leur capacité à œuvrer dans l’espace public pour travailler sur des thématiques liées à la mémoire et à la violences collectives » [2].

Ce concours a été lancé et il a abouti en novembre 2010 au choix d’un projet de l’artiste Melik Ohanian intitulé les Réverbères de la Mémoire. Celui-ci est fondé autour de cinq considérations sensibles :

- l’idée du lampadaire de rue comme vision d’exil, symbole d’un ailleurs et d’un accueil ;

- la transformation du lampadaire en un réverbère sans lumière, avec des larme plongeant vers le sol ;

- la pluralité de ces réverbères, leur dispersion rappelant celle de la diaspora ;

- la notion psychanalytique de survivance, définie par Janie Altounian, dont des textes sont gravés sur les réverbères ;

- une source lumière de couleur orange dans le sol qui se réfléchit la nuit tombée dans la larme chromée.

« Poétique et sensible, l’œuvre porte un regard sur le passé, tout en se tournant vers l’avenir ; elle est liée à des particularismes historiques, mais reste ouverte à l’interprétation de chacun. [L’artiste] questionne les principes mêmes de la présentation ou représentation de la commémoration et de la célébration. Il porte une réflexion sur les thématiques liées à la mémoire et aux violences collectives. Son œuvre signale un lieu de partage avec d’autres communautés porteuses d’une mémoire blessée et avec la population genevoise. L’œuvre est, en ce sens, conçue pour l’espace public et pour la collectivité. » [3]

Toutefois, l’implantation des Réverbères de la Mémoire a été constamment contestée. Un premier projet d’installation sur l’esplanade Théodore-de-Bèze du Bastion Saint-Antoine, dans la vieille ville de Genève, a échoué en raison d’oppositions à l’idée que l’histoire des Arméniens ait sa place « sur un site classé aussi symbolique de l’histoire genevoise » [4]. C’est ensuite le projet d’une localisation dans le parc de l’Ariana, à côté du Musée suisse de la céramique et du verre, mais aussi à proximité des Nations unies, qui a été bloqué par une intervention du Département fédéral des affaires étrangères, sensible aux pressions de représentants diplomatiques turcs. Dès lors, en 2015, un siècle tout juste après l’enclenchement du génocide des Arméniens, le projet a semblé bien menacé.

Invité à exposer dans le Pavillon de la République d’Arménie à la 56e Biennale de Venise, Melik Ohanian décide alors de « commencer la production de l’œuvre et d’exposer les 87 éléments démantelés qui constituent l’œuvre finale sous le titre Streelights of Memory – A Stand by Memorial, 2010-2015 » [5]. Le Pavillon d’Arménie est récompensé cette année-là par le Lion d’or.

Pavillon de l'Arménie, Biennale de Venise, 2015 Pavillon de l'Arménie, Biennale de Venise, 2015

Dans le même temps, un nouveau projet d’implantation est relancé à Genève, dans le Parc Trembley, non sans susciter de nouvelles polémiques et oppositions. Alors que l’artiste réaménage son œuvre en fonction de la nouvelle configuration, des oppositions sont rejetées par la Justice qui n’accorde pas la qualité pour agir à leurs auteurs. Et bien qu’un dernier recours demeure pendant auprès du Tribunal fédéral helvétique sans effet suspensif, les 9 Réverbères de la Mémoire ont finalement été montés et installés, l’œuvre ayant été inaugurée le 13 avril dernier par les autorités locales et la communauté arménienne.

Le jour même encore, dans la presse locale, des encarts payants, signés par une Fédération des Associations Turques de Suisse romande, exprimaient une vaine et insidieuse protestation, digne de l’habituel négationnisme d’État dont le génocide des Arméniens demeure la cible constante. Il est d’ailleurs étonnant que cette prose négationniste et mensongère ait trouvé place dans des organes de presse, même sous la forme d'un encart payant, puisqu'elle consiste à nier le caractère unilatéral de ce génocide et à ignorer délibérément que le concept même de génocide est né précisément d’une observation et d’une comparaison par Raphael Lemkin de ce qui est advenu aux Arméniens ottomans, puis aux juifs d’Europe. En effet, comme le souligne l’historien Vincent Duclert, « les travaux sur Raphael Lemkin, démontrent en parallèle que l’inventeur du concept de génocide (définitivement adopté par les Nations unies à travers la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948) a commencé par enquêter et réfléchir, dès le début des années trente sur la destruction des Arméniens ottomans. » [6]

Les 9 Réverbères de la Mémoire sont donc installés aujourd’hui dans le Parc Trembley de Genève, présentés comme un don de la communauté arménienne au Fonds d'art contemporain de la Ville de Genève, qui l'explique sur son site. Ils n’éclairent pas et ils se terminent en larmes. Ils interpellent sans rien changer aux usages multiples de cet espace de verdure. Et ils sont expliqués par de discrètes plaques disposées au sol.

Parc Trembley, Genève, 2018 Parc Trembley, Genève, 2018

 

Schéma des 9 "Réverbères de la Mémoire" retenus pour l'implantation dans le Parc Trembley Schéma des 9 "Réverbères de la Mémoire" retenus pour l'implantation dans le Parc Trembley

 

Plan de situation des 9 Réverbères de la Mémoire dans le Parc Trembley Plan de situation des 9 Réverbères de la Mémoire dans le Parc Trembley

 

Détail d'un texte gravé sur un Réverbère de la Mémoire Détail d'un texte gravé sur un Réverbère de la Mémoire

Ils invitent qui s’y intéresse à la réflexion sans rien imposer aux autres. Ils incitent au dialogue des mémoires blessées. Leur présence incarne en même temps l’idée que la mémoire est une construction et que ses traces visibles peuvent remémorer des faits traumatiques proches ou lointains, mais portés par l’initiative et la volonté collectives de groupes, de diasporas ou de collectivités qui se retrouvent dans un espace particulier pour promouvoir un dialogue fondé sur la reconnaissance. Une belle initiative !

Charles Heimberg (Genève)

 

[1] Charles Heimberg, « Le Jardin des disparus de Meyrin, près de Genève : une figure de la territorialité des mémoires », in Jesús Alonso Carballés & Amy D. Wells (eds.), Traces, empreintes, monuments : quels lieux pour quelles mémoires ? De 1989 à nos jours, Limoges, Presses Universitaires de Limoges (PULIM), 2014, pp. 275-289.

[2] Informations tirées de la plaquette diffusée pour l’inauguration de l’œuvre Les réverbères de la mémoire de Melik Ohanian, Genève, Fonds d’art contemporain de la Ville de Genève, sans date (mais 2018), page 9 pour la motion.

[3] Ibid., p. 14.

[4] Melik Ohanian, MEMORY, Streetlights of Memory – A Sand by Memorial, 2010/2015, New York, Melik Ohanian / Display None LCC, 2015, p. 25.

[5] Ibid., p. 27.

[6] Vincent Duclert, « Il y a cent ans, le génocide des Arméniens ottomans », Hommes et Libertés, Ligue des droits de l’homme - France, n° 171, septembre 2015, pp. 22-24.

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