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Billet de blog 21 nov. 2017

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#SalvaPeironcely10. Sauver un site historique, en faire un lieu de mémoire

Une célèbre photographie de Robert Capa prise en novembre 1936 sous les bombardements du quartier d’Entrevías, dans le district madrilène de Puente de Vallecas, suscite aujourd’hui un débat en Espagne sur la « mémoire historique » et l’urgence d’une protection patrimoniale.

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Photo de Robert Capa, enfants devant une maison d'Entrevías, novembre 1936. © Robert Capa

Aussi étonnant que cela puisse paraître, tant la ressemblance des images est frappante d’hier à aujourd’hui, l’identification de la maison du 10 rue Peironcely avec cette image de Capa est assez récente. Remontant à 2010, elle est due aux photographes José Latova et Alberto Martinez Cubero. Ce bâtiment était resté tel quel dans un environnement qui s’est transformé. Il est aujourd’hui occupé par plusieurs familles qui vivent dans des conditions de grande précarité et devraient absolument être relogées dans des habitations mieux adaptées et plus salubres.

Les bombardements allemands contre Madrid de la fin novembre 1936 annoncent malheureusement l’évolution à venir des modalités de la guerre au XXe siècle : elles sèment désormais la mort par les airs et touchent en priorité des populations civiles. Dès lors, au cœur de cette ville meurtrie, la fameuse maison abîmée du 10 rue Peironcely et ces enfants immortalisés par Robert Capa constituent un véritable symbole, et même une synecdoque, de tout l’espace madrilène visé par les bombes. Ils le sont d’ailleurs devenus d’emblée puisque le magazine illustré français Regards a inclus cette image dans son édition du 10 décembre 1936 au sein d’un dossier intitulé La capitale crucifiée [1]. Mais elle l’est encore davantage aujourd’hui puisque cette façade a été conservée et qu’elle demeure sans nul doute reconnaissable.

Plus de 80 ans ont passé, mais l’heure est décisive puisque les propriétaires des lieux souhaiteraient démolir cette maison pour reconstruire autre chose. Plus de 80 ans ont passé, mais la destruction de ce site historique renforcerait encore davantage la « desmemoria » et l’occultation dominante des crimes du franquisme qui caractérisent encore fortement la société espagnole contemporaine.

Heureusement, le projet #SalvaPeironcely10, une initiative citoyenne et culturelle, soutenu par des forces politiques progressistes diverses, tente aujourd’hui d’empêcher la démolition du bâtiment, d’encourager un aménagement du quartier qui puisse mieux l’intégrer et de le faire transformer en centre d’interprétation et d’hommage aux victimes de ces bombardements meurtriers (voir ce projet).

Reconstitution en octobre 2017 © Foto: Agustín Millán

Un site historique peut être négligé, oublié, ou au contraire investi comme un véritable lieu de mémoire. Dans ce dernier cas, il s’agit alors de le conserver d’une manière qui puisse rappeler le fait historique dont il a été le théâtre - et pour le cas de la rue Peironcely, ce ne sont pas seulement les destructions consécutives aux bombardements, mais c’est également la photographie elle-même qui en ont constitué une trace significative ; il s’agit également de lui associer des explications, une narration, à travers des panneaux ou une exposition, voire en l’aménageant en véritable centre d’accueil et d’interprétation susceptible de proposer un travail d’histoire et de mémoire sous différentes formes.

L’une des caractéristiques de la guerre d’Espagne, outre sa cruauté, est le fait d’avoir été beaucoup photographiée, de s’être aussi développée comme une guerre des images. Pour Jean-Christophe Bailly, « ce que la photographie nous montre, ce n’est pas seulement le réseau d’indices qui forme la trame des apparences réelles, c’est aussi la rencontre à un moment donné, extraordinairement bref, entre ce réseau, cette matière et un individu - le photographe qui est passé par là, devant ou dans cette matière, ce jour-là ». L’image ne montre donc pas seulement ce qui a été, ajoute-t-il, mais elle permet d’assister « à la rencontre entre un état du monde fragmentaire et englouti et le geste qu’une conscience a eu envers lui » [2].

Le cliché de Robert Capa dans la rue Peironcely, qui est lui-même un fait historique complexe et particulier au cœur de l’événement plus général des bombardements, a ainsi créé un potentiel de remémoration et de narration réflexive qui plaide fortement pour que tout soit mis en œuvre non seulement pour préserver ce bâtiment au nom de sa valeur patrimoniale, mais aussi pour en valoriser le sens sur les plans culturel, historique et mémoriel.

Nous avons là une double rencontre entre Robert Capa et cette scène qu’il a photographiée, mais aussi entre le passé et le présent, rendue possible par la préservation de la façade qui y figure. Ce cliché et cette temporalité ont assurément du sens bien au-delà de ce quartier madrilène et à une échelle internationale tant cette image a circulé à travers l’Europe et le monde. Elle est une icône, un symbole du début de l’histoire tragique des civils bombardés des guerres à venir. C’est donc aussi au nom d’une histoire et d’une mémoire européenne et mondiale, notamment antifasciste, qu’elle peut contribuer à ne pas laisser oublier les souffrances des victimes du franquisme et les blessures de la guerre, de toutes les guerres. Aussi cet édifice d’une si grande valeur patrimoniale devrait-il absolument être préservé et expliqué.

Charles Heimberg (Genève)

État actuel de l'édifice de Vallecas / #SalvaPeironcely10

Voir aussi des vidéos ici  ici  ici

[1] Richard Whelan, « Robert Capa en España », in Capa : cara a cara. Fotografías de Robert Capa sobre la guerra civil española, Madrid, Museo Nacional Reina Sofia, 1999, p. 35. Voir aussi, à propos de Capa, Gerda Taro et Chim (David Seymour), La valise mexicaine. Capa, Chim, Taro. Les négatifs retrouvés de la guerre civile espagnole, Arles, Actes Sud, 2011 (2010).

[2] Jean-Christophe Bailly, « Document, indice, énigme, mémoire », in Jean-Pierre Criqui (dir.), L’image-document, entre réalité et fiction, Les carnets du Bal #01, Marseille, Images en manœuvre Éditions, 2010, p. 10.

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