Brouillage mémoriel sur la Haute-Savoie

11 janvier 2014, Habère-Lullin, Haute-Savoie : un livre a été présenté par son auteur, Claude Barbier. Il évoque, en les plaçant sur un même plan, deux « crimes de guerre » survenus dans ce village, d’abord un massacre nazi contre un bal de jeunes gens et ensuite une exécution de policiers et militaires nazis par la Résistance. Il contribue ainsi à obscurcir l’intelligibilité de cette période dramatique.

11 janvier 2014, Habère-Lullin, Haute-Savoie : un livre a été présenté par son auteur, Claude Barbier. Il évoque, en les plaçant sur un même plan, deux « crimes de guerre » survenus dans ce village, d’abord un massacre nazi contre un bal de jeunes gens et ensuite une exécution de policiers et militaires nazis par la Résistance. Il contribue ainsi à obscurcir l’intelligibilité de cette période dramatique.

Crimes de guerre à Habère-Lullin[i] mentionne sur sa couverture les dates du 26 décembre 1943 et du 2 septembre 1944. La première concerne un massacre nazi perpétré dans le château du village où se déroulait un bal : 24 jeunes sont exécutés, de même que le fruitier local ; d’autres jeunes seront déportés, dont 6 ne reviendront pas, ce qui fait 31 victimes. La seconde date, mise sur le même plan, est celle de l’exécution, au même endroit, de 40 policiers ou militaires allemands et nazis, dans le contexte immédiat de la Libération de la région (Lyon n’était alors pas encore libérée). Ce titre-choc et cette couverture relèvent d’un certain sensationnalisme et ne donnent pas belle allure à cet ouvrage paru avec le soutien de la municipalité d’Habère-Lullin. Son auteur, Claude Barbier, a pourtant soutenu une thèse de doctorat à l’Université Paris 1, Panthéon-Sorbonne, et le fait savoir. Mais le livre qu’il signe ici, qui est bien documenté, qui propose même quelques témoignages qui interpellent, mais sans qu’ils soient vraiment analysés, se présente comme un réquisitoire contre la Résistance, sans guère de nuance et sans les points d’interrogation qui auraient été nécessaires.

Soulignons d’emblée qu’en histoire, il n’y a pas de questions taboues et que celles qui sont posées ici sont tout à fait légitimes ; comme le sont celles qui portent sur l’épuration ou la tonte de femmes à la Libération. Ce sont là toutefois des questions délicates qui nécessitent une véritable posture historienne consistant à établir les faits et leurs aspects contrastés en les questionnant avec nuance, sans céder au relativisme, ni au jugement à l’emporte-pièce. Le contexte de cette sortie de guerre, entre soulagement pour sa propre survie et réactions diverses à la perte de tous les disparus, dont beaucoup étaient encore déportés, ne justifie pas tous les comportements, et moins encore toutes les vengeances. Toutefois, ce questionnement critique ne doit pas non plus se développer sans tenir compte sérieusement des conditions dramatiques de l’époque, de l’incertitude de ce temps, et surtout de l’ampleur des crimes commis par le régime nazi et ceux qui l’ont servi.

 

Relativiste et peu éclairant

Avec ces deux dates mises sur le même plan, la couverture du livre de Claude Barbier est relativiste. Mais quand on le lit, quand on l’entend, c’est plus discutable encore. Son attention se porte en effet bien davantage sur la dénonciation de ce qu’il considère comme des fautes de la Résistance, qu’il met systématiquement en exergue, que sur les crimes de masse du national-socialisme et des collaborateurs français.

Son évocation du massacre de décembre 1943 vise ainsi surtout à établir l’innocence d’un couple qui se trouvait dans les parages d’Habère-Lullin, la Marseillaise et son époux, couple qui a été exécuté par la Résistance quelques jours plus tard, parce que suspecté d’avoir dénoncé le bal. Ce fait mène Claude Barbier à évoquer non pas 31, mais 33 victimes de la tragédie de Noël 1943. Or, sa démonstration établit la probable culpabilité d’autres individus, outre celle évidente, mentionnée dans tous les récits, de Guy Cazeaux, jugé, condamné et exécuté quelques années plus tard. Mais, tout compte fait, elle ne permet pas d’innocenter complètement et sans doute possible les deux personnes en question.

Quant à l’exécution du 2 septembre 1944, Claude Barbier en reconstruit partiellement la dynamique, en relation notamment avec le rôle qu’a joué, et surtout que n’a pas pu jouer dans cette affaire, le Comité international de la Croix-Rouge. Là aussi, son récit apporte de nombreux éléments documentaires rendant compte de la complexité d’une situation qui pose au fond la question de l’insuffisance des conventions internationales qui ne concernaient à cette époque que les militaires reconnus comme tels, à l’exclusion de la Résistance et des populations civiles. Cette absence de protection pour les combattants du maquis était au cœur des négociations en cours dans le contexte immédiat de la Libération, aussi bien pour tenter de sauver des otages que pour protéger d’éventuels prisonniers à venir. Ce problème ne pouvait sans doute pas être réglé à court terme. En outre, les modes de communication de ces années de guerre laissent ouvertes bien des questions. En effet, un ordre d’exécuter des prisonniers avait émané des nouvelles autorités de la Libération, mais c’était dans le but de faire libérer des otages du Fort de Montluc à Lyon, qui l’ont été avant le 2 septembre. Dès lors, cette exécution aurait-elle pu être évitée ? La question n’est pas illégitime. Mais la réponse que Barbier lui apporte, sous la forme d’une condamnation sans nuance de la Résistance, porte un jugement qui, encore une fois, ne tient aucun compte du contexte, de la réalité de l'époque, de sa complexité et de son caractère encore incertain. Elle néglige aussi une autre incertitude, celle qui caractérise les recherches qui sont encore possibles.

Cet ouvrage est donc non seulement relativiste, mais il est peu éclairant. Il s’en tient à des réponses tranchées ne laissant guère de place au doute. Ainsi, il n’aide pas à comprendre cette période tragique, au cœur d’un XXe siècle non moins tragique. Il affirme pourtant son caractère scientifique en rejetant toute dimension mémorielle. Mais c’est précisément sur cet aspect qu’il ne convainc pas, car il se présente bien davantage comme un livre de contre-mémoire que comme un livre d’histoire critique.

 

Ni novateur, ni pertinent

L’ouvrage de Claude Barbier se veut pourtant novateur. Il entend mettre à jour la violence que connut la Haute-Savoie durant cette période. Et il précise même que « c’est plus précisément la violence endogène, celle dont les habitants de la Haute-Savoie étaient les auteurs qui nous interpelle. Très largement occultée, si ce n’est niée dans la littérature, elle est pourtant une réalité sur laquelle il convenait de se pencher. »[ii]

L’auteur n’est toutefois pas le premier à s’être posé ces questions. Au début des années quatre-vingt-dix, un documentaire en deux parties d’Olivier Doat et Denis Chegaray, Haute-Savoie 1944[iii], interrogeait d’anciens résistants et montrait combien le souvenir de cette violence continuait de les préoccuper. Il leur posait la question de la violence, et celle de savoir si elle avait toujours été justifiée. Leurs réponses étaient plutôt nuancées, insistant sur le contexte exceptionnel de l’époque, ou sur la nécessité de canaliser en urgence le désir de vengeance au moment de la Libération. « Il faut cependant souligner, précisait à un moment donné le commentateur, une différence essentielle entre les témoignages des résistants et ceux des miliciens que nous avons rencontrés, y compris hors caméra. Beaucoup de résistants qui s’expriment ici portent sur leur passé un regard critique et s’efforcent d’en parler avec lucidité. Mais jamais aucun milicien n’a exprimé de doutes ou de regrets sur l’engagement armé de la Milice dans la collaboration avec les nazis. Jamais aucun d’entre eux n’a quitté un seul instant devant nous le statut de victime acquis au moment de l’épuration, un peu comme si ça les autorisait à gommer tout ce qui avait précédé. »

L’ouvrage de Barbier parle beaucoup de violence, en pointant de manière privilégiée celle des résistants, et en tenant parfois d’étranges propos sur celle des collaborateurs. Ainsi, par exemple, il écrit non sans un peu de complaisance que « dans un autre contexte que celui de la guerre, Guy Cazeaux, aurait fait un honnête homme, sans histoire, fondant une famille. Il aurait vécu de son travail et la police n’en aurait jamais entendu parler. Les circonstances en ont voulu autrement. »[iv] Ce serait donc un Monsieur tout-le-monde, une victime des circonstances, qui aurait été mené à collaborer, à dénoncer, à provoquer la mort d’autrui. Peut-être même serions-nous finalement tous porteurs de cette capacité de faire du mal. C’est donc bien une doxa de la France glauque qui nous est proposée dans ce livre, cette vulgate qui a été dénoncée avec une grande pertinence par l’historien Pierre Laborie[v].

Plus problématique encore, pour comprendre comment l’exécution du 2 septembre 1944 a été possible, l’auteur se réfère aux travaux de Christopher Browning sur les hommes du 101e bataillon de réserve de la police allemande, acteurs directs des premières exécutions de masse à l’égard des populations juives de l’Est[vi]. Une telle comparaison entre ces tueurs et les résistants de la Haute-Savoie, fort malvenue, assurément blessante pour les survivants de la Résistance et leurs familles, n’a aucun sens, ni aucune justification. 

 

Un livre présenté quand une exposition rendait hommage aux victimes du bal tragique

La présentation du livre de Claude Barbier s’est déroulée le 11 janvier dernier alors qu’était encore accrochée dans la mairie du village une belle exposition historique et mémorielle réalisée à l’initiative des Association des amis de la Fondation de la mémoire de la déportation. L’un des fils conducteurs de la dizaine de panneaux qui étaient présentés reprenait quelques extraits d’un manuscrit, Les cicatrices du passé, rédigé en 1994 par Joachim Cottet, déporté et rescapé des camps qui avait été arrêté au soir du bal tragique.

Au moment même où cette exposition était visible à la mairie, chacun peut imaginer l’impression que la présentation du livre de Claude Barbier a pu susciter chez celles et ceux qui l’avaient préparée. Ce sont surtout son titre et sa couverture qui ont frappé les esprits. Fallait-il donc vraiment en arriver là alors même que, pour la première fois, des photos de la plupart des victimes du massacre nazi de décembre 1943 étaient rassemblées, après tout un travail de récolte documentaire effectué soixante-dix ans plus tard ?

Un extrait du récit de Joachim Cottet, établi un demi-siècle après les faits, peut être rapporté ici pour rappeler de quoi il est question avec le crime nazi du 26 décembre 1943. Il concerne des scènes de déchirement après le massacre d’Habère-Lullin. En effet, les cadavres des suppliciés avaient brûlé dans l’incendie du château ; ils étaient méconnaissables. Personne ne savait donc qui se trouvait, survivant, au Pax d’Annemasse, le siège local de la Gestapo. « …Les familles prirent contact avec le Maire d’Annemasse, M. Jean DEFFAUGT, lui-même en contact de par ses responsabilités avec la Gestapo. M. DEFFAUGT invita les familles à se rendre chez lui avec, pour chacune d’elles, une valise de linge qu’il nous remettrait à la prison, ce qui fut fait. » Dès lors, « les survivants en prirent possession et pour tous les autres, M. DEFFAUGT partit rejoindre les familles en rapportant celles non remises, ce qui signifiait, hélas, que le jeune avait été tué. Ce fut, on le devine, des heures d’angoisse indescriptibles, une scène épouvantable ! Toutes ces familles éplorées, pleurant un être cher et repartant avec leur valise non remise. »

 

Une tendance qui s’inscrit dans un cadre plus large

L’ouvrage de Claude Barbier procède d’une logique analogue à celui de Paul Abrahams dont une traduction française a été coéditée par la société d’histoire régionale dont Barbier est le vice-président[vii]. L’ouvrage se présente comme une enquête documentée, mais davantage marquée dans ses finalités par un jugement discutable que par un questionnement raisonné. Une idée y est fortement affirmée dans l’introduction, puis répétée dans la conclusion. La couverture de l’ouvrage d’Abrahams prend certes soin de préciser dans son sous-titre qu’il ne se fonde que sur les sources de l’administration de Vichy. Mais sa thèse, qui se réfère au concept de « métarécit » de Jean-François Lyotard, fustige dès son introduction comme n’étant pas sérieuses les narrations historiques disponibles sur la période de l’occupation italienne, puis allemande, en Haute-Savoie, fortement articulées sur des témoignages. Elle est répétée dans le dernier paragraphe de la conclusion, avec une phrase imprimée en gras qui stipule que « le métarécit convenu de la Résistance française n’est manifestement pas satisfaisant »[viii]. Toutefois, entre ces deux occurrences, le lecteur ne trouvera ni témoignages, ni analyses de ce métarécit, mais seulement des sources de l’administration de Vichy. Malgré quelques avertissements prudents et quelques nuances, Abrahams dresse ainsi un portrait passablement négatif de la Résistance en prenant tout ou partie de ces documents pour argent comptant.

Les ouvrages d’Abrahams et de Barbier se situent l’un et l’autre dans un courant qui dénigre la Résistance, ses valeurs, ses actes et son rôle dans la guerre. Celui de Claude Barbier sur Habère-Lullin banalise les crimes du national-socialisme et de ses alliés par un relativisme sans nuance. Ces propos, encore peu audibles il y a quelque temps, s’inscrivent désormais dans un air du temps qui est inquiétant, observable dans plusieurs pays européens. Ils ont notamment pour logique de susciter notre compassion pour toutes les victimes de la guerre, cet événement sanglant dont tout le monde a souffert, mais en négligeant l’analyse critique des mécanismes qui ont en réalité produit différentes catégories de victimes, en fonction des conditions historiques propres à chaque situation. En procédant de la sorte, ils contribuent à effacer la dimension antifasciste dans l’analyse historienne de la Seconde Guerre mondiale.

 

Comment aborder l’histoire d’un opprobre ?

En introduisant l’une de ses fameuses émissions télévisées en plan fixe diffusées en Suisse romande, celle qui introduisait une histoire de la Commune de Paris le 17 avril 1971 dans le contexte d’un autre centenaire, Henri Guillemin a bien exprimé cette difficulté de se situer entre quête de vérité et transmission d’un passé traumatique. Il a souligné que l’honnêteté de l’historien importait davantage que sa prétendue objectivité. « Je voudrais tout d’abord vous apporter quelques citations, s’est-il exclamé. Il y en a une de Chateaubriand, dans Les mémoires d’outre-tombe, et qui m’a toujours frappé, il dit : Faites attention à l’histoire que l’imposture se charge d’écrire ! Simone Weil, d’autre part, qui a dit : Croire à l’histoire officielle, c’est croire des criminels sur parole ; et enfin, il y a Victor Hugo, dans un texte très peu connu, c’est dans Toute la lyre, ça s’appelle « Aux historiens », et il dit deux choses aux historiens, il leur dit : Dites le vrai ! Cela veut dire : Ne mentez pas ! Dites le vrai ! Mais d’autre part, il ajoute : Ne nous racontez pas un opprobre notoire comme on raconterait n’importe quelle histoire ! Cela veut dire quoi ça ? Cela veut dire que l’objectivité, dont on parle toujours en histoire, ce n’est pas possible. Pourquoi ? L’objectivité, cela veut dire considérer les faits comme des objets. Comment voulez-vous que l’on considère comme des objets une histoire humaine, une aventure humaine, des choses qui nous concernent tous. Alors, je dirais que l’impassibilité est impossible devant une histoire comme celle de la Commune, qui est une histoire affreuse, vous savez, une histoire atroce. Mais si l’impassibilité est impossible, la loyauté est le premier devoir. Alors, c’est ce que je vais essayer de faire, une histoire véridique, de ne pas vous cacher ce qui peut me gêner dans cette histoire-là, qui n’est certes pas toujours belle, mais enfin, en m’appliquant à être avant tout honnête. »[ix]

Dans son texte des années de guerre publié à titre posthume, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, Marc Bloch, grand historien résistant, assassiné par les Allemands, invitait de son côté à ne pas confondre les rôles respectifs, bien différents, du savant et du juge. « Il existe deux façons d’être impartial, écrivait-il : celle du savant et celle du juge. Elles ont une racine commune, qui est l’honnête soumission à la vérité. Le savant enregistre, bien mieux, il provoque l’expérience qui, peut-être renversera ses plus chères théories. Quel que soit le vœu secret de son cœur, le bon juge interroge les témoins sans autre souci que de connaître les faits, tels qu’ils furent. Cela est, des deux côtés, une obligation de conscience qui ne se discute point ». Mais « un moment vient, cependant, où les chemins se séparent. Quand le savant a observé et expliqué, sa tâche est finie. Au juge, il reste encore à rendre sa sentence. »[x]

Dès lors, qu’est-ce que l’opprobre dans les faits du passé, comment le raconter et comment éviter, face aux situations les plus atroces, d’entrer dans des logiques de sentence et de jugement ? Comment s’en tenir autant que possible à la posture d’auxiliaire d’intelligibilité que l’historien Nicolas Offenstadt situe dans un espace intermédiaire entre les deux écueils de la position d’expert et de l’option militante[xi]? Ou alors, pour le dire un peu autrement, en reprenant une formule de Pierre Laborie, comment l’historien peut-il « être à la fois un sauve-mémoire et un trouble-mémoire »[xii] ? Vastes questions. Très vaste débat. Établir les faits qui peuvent l’être, croiser des sources, y compris entre documents d’archives et témoignages, laisser ouvert l’éventail des possibles dans l’analyse de la complexité du passé, questionner des documents et des témoignages sans occulter leurs éventuels aspects contradictoires ou dérangeants, tenir compte de l’ambivalence et des contradictions parfois inconscientes des acteurs, mais aussi, dans ce cas, s’en tenir à un minimum d’empathie à l’égard de celles et ceux qui ont combattu le nazisme et qui en ont été victimes, tels sont quelques principes parmi d’autres qui pourraient y contribuer.

Les questions posées par Claude Barbier mériteraient sans doute d’autres développements pour enrichir l’intelligibilité de ce passé tragique. Malheureusement, il a préféré s’ériger en juge et contribuer ainsi à une sorte de brouillage mémoriel. Il fait mine d’être un trouble-mémoire, mais il nous impose le trouble sans la mémoire, et loin de l’histoire. Cette posture est peut-être dans l’air du temps, raison pour laquelle l’auteur a trouvé des encouragements politiques et financiers au plan local. Mais il y a vraiment lieu de mettre à distance une telle manière de traiter du passé. Il s’agit par là de préserver l’histoire et les mémoires de cette époque tragique, mais aussi celles de ces acteurs et de ces actrices qui ont contribué il y a soixante-dix ans à la faire déboucher sur d’autres perspectives que cette Europe brune et bottée que d’aucuns ont servie avec tellement de zèle.

Reste alors un enjeu de taille, celui de la transmission. En laissant de tels mésusages de l’histoire se répandre sans autre dans l’espace public, c’est en réalité toute la transmission de ce passé traumatique qui se trouve menacée. En effet, comprendre et faire comprendre les tragédies du XXe siècle et leur complexité aux nouvelles générations ne serait plus guère possible si nous nous en tenions à ces mises à plat, à ce relativisme, à ces simplifications caricaturales qui ignorent aussi bien l’ambivalence que la pluralité des postures et des parcours, à cette stigmatisation de la Résistance négligeant sciemment ce qu’elle a réalisé pour mieux l’inscrire dans le sombre tableau d’une société glauque, avec comme premier effet de banaliser les actes criminels de tous les fascismes. 

Charles Heimberg (Genève)

 


[i] Claude Barbier, Crimes de guerre à Habère-Lullin, Saint-Julien-en-Genevois, La Salévienne, 2013.

[ii] Ibid., p. 14.

[iii] La Sept, 1992. Première partie : La fureur de la guerre civile, http://www.youtube.com/watch?v=Gvky2Y0k9j4 ; seconde partie : Les circonstances d’une Justice, http://www.youtube.com/watch?v=UwcQfmR82ug, consulté le 14 janvier 2014.

[iv] Claude Barbier, Crimes de guerre…, op. cit., p. 177.

[v] Pierre Laborie, Le chagrin et le venin. La France sous l’Occupation, mémoire et idées reçues, Paris, Bayard Centurion, 2011. Voir aussi un entretien dans Libération : http://www.liberation.fr/societe/2011/01/29/on-se-sert-de-la-resistance-tout-en-la-denigrant_710839, consulté le 14 janvier 2014.

[vi] Claude Barbier, Crimes de guerre…, op. cit., p. 348. La référence utilisée est Christopher R. Browning, Des Hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne, Paris, Les Belles Lettres, 2002.

[vii] Paul Abrahams, La Haute-Savoie contre elle-même, 1939-1945. Les Hauts-Savoyards vus par l'administration de Vichy, Saint-Julien-en-Genevois & Thonon-les-Bains, La Salévienne & Académie chablaisienne, 2006.

[viii] Ibid., pp. 12-13 & 346.

[ix] Voir http://www.rts.ch/archives/tv/culture/dossiers-de-l-histoire/3448487-la-revolution-francaise.html , consulté le 14 janvier 2014. C’est à tort qu’il est question dans le titre de la Révolution française. Il s’agit bien d’une introduction à l’histoire de la Commune de Paris (avec un propos qui, certes, part de la Révolution française).

[x] Marc Bloch, L’Histoire, La Guerre, la Résistance, Paris, Quarto Gallimard, 2006, p. 947 (texte rédigé en 1942).

[xi] Nicolas Offenstadt, « Histoire et historiens dans l’espace public », in Christophe Granger (dir.), À quoi pensent les historiens ? Faire de l’histoire au XXIe siècle, Paris, Autrement, 2013, pp. 94-95.

[xii] Entretien avec Pierre Laborie, recueilli par Sylvain Gland & Cécile Vast, La lettre de la Fondation de la Résistance, N° 74, septembre 2013, p. 32.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.