25 juillet, le jour des "pastasciutte" antifascistes

Le 25 juillet 1943, la famille Cervi et d'autres ont organisé spontanément une "pastasciutta" sur la place du village de Campegine pour fêter la chute de Mussolini et ce qu'ils pensaient être la fin du fascisme. Ce geste est reproduit aujourd'hui dans la région et dans toute l'Italie pour affirmer l'actualité de l'antifascisme.

L'Associazione Nationale Partigiani d'Italia (ANPI) annonce pour cette année quelque 90 pastasciutte dans toute l'Italie. Cette pratique commémorative et d'affirmation démocratique, longtemps circonscrite à la région de Campegine et Reggio Emilia, a pris de l'importance ces dernières années alors que la sinistre montée de l'extrême-droite et du néofascisme en Italie rend d'autant plus actuelle et nécessaire sa dynamique antifasciste. Il n'est dès lors pas étonnant non plus qu'une municipalité de la Lega récemment élue, à Mirandola (province de Modène), prétende retirer son soutien à la manifestation sous prétexte qu'elle serait "anti" (pour l'extrême-droite, les prétextes les plus loufoques sont toujours bons à prendre pour s'attaquer aux droits des gens, en particulier des subalternes!). 

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Mais d'où vient cette tradition des pastasciutte antifascistes? Le 25 juillet 1943, peu après le débarquement allié en Sicile, Mussolini, qui avait été désavoué par le Grand Conseil fasciste, est destitué par le roi d'Italie. La nouvelle est accueillie avec une joie immense dans de nombreuses familles. Celle des Cervi, avec d'autres, organise spontanément une pastasciutta sur la place du village de Campegine, près de Reggio Emilia. Des pâtes in bianco (sans sauce, compte tenu des conditions économiques de l'époque) étaient offertes à tous!

via "Il fatto qutidiano" via "Il fatto qutidiano"

La famille Cervi est connue pour avoir été victime de la barbarie nazifasciste, les sept fils Cervi et l'un de leurs camarades, Quarto Camurri, ayant été arrêtés fin novembre, puis fusillés le 28 décembre 1943 en représailles d'une action partisane dans la région.

La famille Cervi La famille Cervi

Le drame des sept frères Cervi a eu tout l'écho qu'il méritait dans l'histoire et les mémoires. La maison familiale est aujourd'hui un musée et le récit du père, Alcide Cervi, intitulé I miei sette figli [Mes sept fils], est un classique de la narration antifasciste. Le succès récent des pastasciutte s'explique donc aisément dans un contexte où la grossièreté et la brutalité de l'extrême-droite font tellement de bruit en Italie. Il relève aussi, d'une certaine manière, de ce que Pierre Laborie a souligné en affirmant que l’événement est ce qui advient à ce qui est advenu…

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Cette histoire tragique est aussi significative pour ce qu'elle nous dit de l'histoire. Nous savons, nous, après coup, que l'enthousiasme affiché de la famille Cervi le 25 juillet n'était pas prudent, puisque le moment de la chute du fascisme n'était pas vraiment venu. Nous savons aussi que les frères Cervi ont pris très tôt le maquis face à la République nazifasciste de Salò établie en septembre 1943; et qu'ils ont été arrêtés après être revenus brièvement à la maison. Ainsi, leur histoire tragique ne nous parle pas seulement de la criminalité de masse des nazis et des fascistes; elle nous dit aussi quelque chose du présent du passé, de ses incertitudes; elle nous fait prendre conscience de ce qu'ont vécu les acteurs et actrices de l'histoire, du contexte incertain des décisions qu'ils ont dû prendre.

Cela dit, ces acteurs-là ne manquaient ni de détermination, ni de courage, ni d'espérances, ni d'horizons d'attente. Les membres de la famille Cervi étaient pionniers en matière de production agricole, ce dont il est beaucoup question dans le musée qui leur est consacré. Ils travaillaient avec l'un des premiers tracteurs de la région sur lequel Alcide avait installé une petite mappemonde pour se donner l'impression de parcourir le monde.

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Cette image associe avec force l'antifascisme à l'ouverture et à l'espérance.

Alors, le soir du 25 juillet, pastasciutta per tutti!

Charles Heimberg (Genève)

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