En Italie, un fascisme est déjà advenu, mais est-il encore à venir?

La récente commémoration antifasciste de la Libération du 25 avril en Italie a été à la fois l'occasion d'une grande mobilisation populaire et de comportements abjects de néofascistes qui ont célébré la figure de l'inique dictateur ou ont méprisé cette commémoration, à l'image du ministre de l'intérieur Matteo Salvini la comparant à un vulgaire et obsolète «derby» entre fascistes et communistes.

La récente commémoration antifasciste de la Libération du 25 avril en Italie a été à la fois l'occasion d'une grande mobilisation populaire et de comportements abjects de néofascistes qui ont célébré la figure de l'inique dictateur ou ont méprisé cette commémoration, à l'image du ministre de l'intérieur Matteo Salvini la comparant à un vulgaire et obsolète "derby" entre fascistes et communistes. Comme chaque année, pourtant, la fête a été belle, permettant de réaffirmer la nécessité et les fondements de l'antifascisme, mais entachée aussi par de la vulgarité, de l'occultation, de l'ignorance et surtout une inacceptable complaisance à l'égard d'un régime criminel dont il est vain et mensonger de vouloir minimiser la violence et la constance de son expression dès ses premiers instants.

La résonance des années trente et l'inquiétude à l'égard d'un retour des fascismes sont particulièrement fortes en ce début de XXIe siècle marqué par une domination d'idées néolibérales qui hésitent de moins en moins à s'accommoder de dérives autoritaires, et cela quels que soient leur effets potentiels, et par une régression de la pensée critique, alors que les échecs patents des projet progressistes, et même de projets libéraux qui se voulaient plus ouverts, y compris dans l'espace européen, ont été laminés par le diktat des marchés, de la finance et de l'orthodoxie ultralibérale. Face à la disparition des derniers témoins de la catastrophe de la criminalité de masse du nazisme et du fascisme, la question de la mémoire se pose désormais crûment si elle est comprise comme une alliance de la reconnaissance des souffrances des victimes et de leur mise en perspective par une analyse historienne produisant du sens et de la prévention pour le présent et l'avenir. Mais si c'est bien dans ce double sens qu'elle se pose, il y a dès lors au moins deux écueils qui se présentent à celles et ceux qui tentent d'y réfléchir. Un premier écueil fait penser au fameux point Godwin qui mènerait au bout d'un certain temps tout protagoniste d'une controverse sur ce qui relie le passé et le présent à assimiler son ou ses adversaires à la figure de Hitler (ou de Mussolini dans le cas de ce billet), un mode de raisonnement dont le déploiement sans nuance mènerait bien sûr à une impasse, ou aurait en tout cas peu de chance de produire de l'intelligibilité. Le second écueil consiste au contraire à refuser toute comparaison et à ne jamais voir aucun lien entre des théories et des pratiques raciales, répressives et dictatoriales du passé et du présent, comme si le déroulement de l'histoire n'était strictement composée que d'événements inédits, sans lien les uns avec les autres, selon une posture antiquaire dont l'érudition ne s'exprimerait qu'à la condition d'une mise à distance de temporalités et de contextes différents.

Barbara Cassin était interpellée récemment, le 19 avril 2019, sur France Inter sur l'état délétère de notre temps. Elle s'en est expliquée ainsi : "C'est une espèce de manière d'être soi, seulement soi, en croyant que c'est comme ça que l'on peut être soi, c'est-à-dire que, au fond, on connaît cela depuis toujours, faire une espèce d'équation entre langue, race, peuple, nation. C'est terrifiant, parce qu'il n'en sortira rien que du rance. On sait déjà où ça conduit. [...] Pauvre de nous, le seul antidote à cela, c’est la culture, la connaissance de l’histoire, et le goût. Il faut enseigner que juger par soi-même, c’est important. Et qu’on est plus libre qu’on le croit." Elle a ajouté plus loin, évoquant le nazisme et les phénomènes du présent, que ce n'était certes pas la même chose, mais qu'avec l'association langue, race, peuple, nation, elle avait "déjà entendu cela quelque part."

Réédition et publication en français, 2017. Texte d'une conférence de 1995 Réédition et publication en français, 2017. Texte d'une conférence de 1995

En Italie, le succès de la Lega est effrayant. Ce mouvement d'extrême-droite est dirigé par une personnalité vulgaire et fière-à-bras, par ailleurs ministre de l'Intérieur, dont des comportements ne sont pas sans rappeler à certains égards les frasques mussoliniennes d'un autre temps, parfois même d'une manière tellement grotesque que cela suscite de vives réactions, comme à Forlì le 3 mai dernier. La question est donc forcément posée de savoir dans quelle mesure les horreurs du fascisme pourraient non pas se répéter telles quelles, mais advenir sous d'autres formes: question qui a d'ailleurs déjà été posée, notamment par Umberto Eco, avec son Ur-fascisme, dans Reconnaître le fascisme, qui évoquait, il y a un quart de siècle, un fascisme capable de toujours revenir sous toutes sortes d'apparences plus ou moins anodines. Il lui attribuait alors 14 archétypes qu'il ne faut bien sûr pas s'attendre à tous retrouver dans une même situation: un culte d'une tradition ancienne; un refus du modernisme et du rationalisme; un culte de l'action et une haine de la culture; une réduction de tout désaccord à une trahison; une peur, notamment raciste, de la différence; un appel à des classes moyennes frustrées et dévalorisées; le nationalisme comme défense face à des formes de complot international; une mise en exergue d'ennemis puissants, mais pas invincibles; une exaltation de la vie pour la lutte rejetant tout pacifisme ou empathie; un élitisme populaire qui méprise les faibles et crée des hiérarchies; un culte de l'héroïsme et de la mort; un machisme misogyne et paternaliste; une exaltation du peuple souvent antiparlementaire; et enfin une novlangue simplifiée et manipulatrice. 

L'Ur-fascisme d'Umberto Eco était présenté comme primitif et éternel. Or, si la réflexion historienne ne peut qu'être mal à l'aise avec cette notion d'éternité, son travail de comparaison met toujours à la fois en évidence des ruptures et des continuités, ce qui n'est pas contradictoire avec l'idée d'un fascisme générique, concept qui explique alors ces différents préfixes qui lui sont accolés: néofascisme, postfascisme, voire fascisme 2.0. Par ailleurs, l'idée que le fascisme puisse advenir sous de nouvelles formes reste à ce stade une inquiétude et une question. Les historiennes et les historiens savent que l'histoire ne se répète jamais de la même manière et que ce sont bien les différences, les changements, les évolutions, le jeu solidement imbriqué des ressemblances et des dissemblances qui sont au cœur de leurs questionnements. Cependant, ces historiennes et historiens ne sont pas non plus des antiquaires, c'est-à-dire des érudit-es qui ne tisseraient jamais de liens entre les espaces et les temporalités. "Toute ma vie, écrivait en effet le grand historien de l'Antiquité Arnaldo Momigliano, j’ai été fasciné par une catégorie professionnelle étonnamment proche de la mienne, dotée d’une vocation dont la sincérité est si transparente, d’un enthousiasme si compréhensible et dont, néanmoins, les buts ultimes demeurent profondément mystérieux : il s’agit de ces hommes qui s’intéressent aux faits historiques sans pour autant s’intéresser à l’histoire. […] Et il a ajouté plus loin: "Ainsi [nous est-il fourni] une introduction à la compréhension de la mentalité des antiquaires. […] L’interprétation d’objets isolés était leur exercice favori. Ils avaient une capacité d’apprécier des faits sans lien entre eux qui ne nous semble pas relever d’une recherche sérieuse." [Les fondations du savoir historique, Paris, Les Belles Lettres, 1992 (éd. or. 1990), pages 61 et 65].

À bien des égards, cette définition en miroir du travail de l'histoire légitime les questions suggérées par un Umberto Eco ou un Ugo Palheta, récent auteur d'une étude sur La possibilité du fascisme (2018), ou celle d'un fascisme, dans laquelle il évoque lui aussi avec prudence ce double écueil d'une assimilation trop rapide de toute forme d'autoritarisme à un fascisme, mais aussi d'une banalisation des dérives antidémocratiques du présent qui nous rendrait aveugles et complaisants, le cas échéant, devant la gravité de ce qui advient. Or, un travail de prévention des crimes contre l'humanité ne passe pas seulement par la connaissance de ceux qui sont déjà advenus, mais également par l'examen de toutes les situations successives qui, en amont, les ont rendus possibles; des manières aussi qui auraient pu faire advenir ce passé tragique autrement. C'est un travail d'histoire qui interroge le passé à partir du présent, et, le cas échéant, des inquiétudes qu'il suscite.

Publié en 2018 Publié en 2018

De la même manière que tous les génocidaires produisent d'emblée et dans la succession de leurs crimes des éléments susceptibles d'assurer leur négation envers et contre tout, tous les régimes fascistes, dans leur diversité, ont mis en place de quoi faire prévaloir une histoire de leurs exactions qui puisse être euphémisée, mystificatrice, complaisante, et parfois aussi négationniste à sa manière. Avec le fascisme mussolinien, l'imposture dominante consiste avant tout à laisser croire qu'un premier fascisme populaire n'aurait pas été si criminel et violent que cela, et aurait donné lieu à un consensus, seule l'alliance ultérieure avec le national-socialisme allemand ayant mené à la politique raciale, à la criminalité et à la catastrophe. Bien sûr, il s'agit-là d'un énorme mensonge qui insulte un mouvement ouvrier qui a été victime des exactions des fascistes avant même leur arrivée au pouvoir; et qui nie aussi la cruauté des violences d'un racisme colonial bien antérieur aux lois raciales de 1938, ce que l'historienne Marie-Anne Matard-Bonucci a souligné avec raison dans un chapitre important de son ouvrage Totalitarisme fasciste (2018), de même qu'elle a relevé ailleurs l'absence de l'équivalent pour l'Italie d'un procès de Nuremberg.

En Italie, un petit ouvrage de Francesco Filippi connaît un succès réjouissant. Son titre peut surprendre, "Mussolini a aussi fait de bonnes choses", mais son sous-titre est clair, "Les idioties qui continuent à circuler sur le fascisme". L'auteur, engagé dans une association organisant des voyages de mémoire dans les sites des anciens camps nazis, démonte efficacement une série de lieux communs qui alimentent la complaisance à l'égard du premier fascisme. Il souligne d'emblée que les fausses représentations du passé sont souvent rendues possibles par leur caractère rassurant. Par de nombreux exemples, il montre que cette propagande attribue à tort au dictateur toutes sortes de réalisations qui ont soit précédé les années du régime fasciste, soit relevé d'un processus de modernisation qui était alors aussi en cours dans bien d'autres pays. Mais surtout, il démonte le caractère mystificateur et l'usage manipulateur que le régime a fait de tout et n'importe quoi, en soulignant ses échecs patents, comme dans le domaine du logement. Enfin, et surtout, il évoque la violence constante du régime fasciste, ses pratiques et ses lois racistes qui ont précédé ses lois raciales et antisémites, pour forger l'image plus réaliste d'un pays soumis à une poigne de fer, d'un pays appauvri et provincialisé; et surtout d'un pays dont la population a d'emblée été victime de toutes sortes de crimes et de souffrances, mais dont l'entraînement dans la guerre a amplifié le plus lourd bilan humain de toute l'histoire italienne.

Publié en 2019 Publié en 2019

Dans son ouvrage Qu'est-ce que le fascisme?, écrit en 2002, l'historien Emilio Gentile tenait deux types de propos plutôt contrastés. Il soulignait tout d'abord que l'on pouvait "étudier l'histoire du fascisme d'en bas ou d'en haut, de gauche ou de droite; [...] se focaliser sur l'aspect politique institutionnel, social, économique ou anthropologique; [...] donner du relief aux individus, aux groupes ou aux masses; [...] choisir pour perspective une période plus ou moins longue [...]. Ce qui compte, finalement, c'est la capacité de l'historiographie à nous conduire vers une connaissance toujours plus réaliste et complexe de la nature du fascisme dans ses multiples aspects, comme phénomène situé dans le temps et dans l'espace, non pas comme la simple dénomination verbale d'une entité métahistorique qui transcende le temps et l'espace." Toutefois, il affirmait plus loin que "l'interprétation proposée dans ce livre ne relègue pas le problème du fascisme dans un passé lointain et révolu, au même titre que le féodalisme. Elle impose, au contraire, d'étudier le fascisme comme l'aspect essentiel d'un problème tout aussi dramatique et potentiellement tragique, et actuel, à savoir la vulnérabilité de la démocratie libérale face au défi de mouvements qui réussissent à mobiliser les passions collectives au nom d'idéologies intégristes et intolérantes, brutales et agressives." [Éditions Gallimard-folio, pages 459-460 et 464-465].

Près de 20 ans plus tard, dans son dernier ouvrage non-traduit, Chi è fascista? (2019), alors que les idéologies brutales en question se sont largement amplifiées à l'extrême-droite, Emilio Gentile s'en tient désormais à un fascisme encore plus étroitement situé dans le temps et l'espace et se démarque par conséquent de toute idée de fascisme générique. Il compare même à des astrologues celles et ceux qui s'inquiètent d'un fascisme qui adviendrait à nouveau (page 7). Plus surprenant encore, il prétend aussi qu'il n'y aurait même pas non plus, par exemple, de libéralisme ou de socialisme génériques dans l'histoire humaine: "En fait, la généricité est un attribut exclusif du fascisme : il n'y a pas de "jacobinisme générique", de "libéralisme générique", de "bolchevisme générique", de "socialisme" générique. Et c'est précisément cette généricité qui permet la persistante récurrence [...] de l'enquête visant à découvrir qui est fasciste." (traduction, page 39). Si la critique d'un fascisme "éternel" a sa raison d'être, et si des mésusages de la notion de fascisme peuvent en effet produire des formes de relativisme, cette posture d'ensemble d'occultation de tout élément de continuité possible dans les processus politiques n'en est pas moins des plus discutable pour une science sociale qui interroge le passé à partir du présent, et qui cherche à produire de l'intelligibilité pour le présent et l'avenir.

Le contexte italien d'aujourd'hui, avec son gouvernement associant extrême-droite et démagogie conservatrice, mène à une nette détérioration de la place de l'histoire dans la société, notamment à l'école et au niveau de l'examen national de maturité. Pourtant, le besoin d'histoire, d'une histoire rigoureuse et ouverte au dialogue, capable de mieux faire comprendre le présent et les horizons de ses possibles, et prenant en compte aussi bien les dissemblances que les continuités, n'a peut-être jamais été aussi grand. C'est dans ce contexte que trois personnalités, l'historien Andrea Giardina, le romancier Andrea Camilleri et l'ancienne déportée et sénatrice à vie Liliana Segre ont lancé un appel intitulé L'histoire est un bien commun, sauvons-la!, rejointes depuis par de nombreux autres signataires parmi lesquels des historiennes et historiens de référence. Nous en reproduisons ci-après une traduction de quelques extraits.

Charles Heimberg (Genève)

Annexe

"L'histoire est un bien commun, sauvons-la!

L'histoire est un bien commun. Sa connaissance est un principe de démocratie et d'égalité entre les citoyens. C'est une connaissance critique non uniforme, non homogène, qui rejette le conformisme et vit dans le dialogue. L'historien a certes ses propres idées politiques, mais il doit les soumettre à ce que les sources et les débats mettent en évidence, il doit les comparer avec les idées des autres en procédant à leur diffusion.

[...]

Dans de nombreuses sociétés contemporaines, des sentiments de rejet et de méfiance à l'égard des "experts" sont très répandus, quel que soit leur secteur, la médecine comme l'astronomie, l'économie comme l'histoire. La communication simplifiée typique des réseaux sociaux a ainsi donné naissance à la figure du contre-expert qui représente une opinion que l'on présume issue du peuple, une sorte de sagesse mystique qui s'appuie sur des champs de vérité que professeurs, enseignants et experts cacheraient pour protéger des intérêts et des privilèges.

Les dangers qui en découlent sont dès lors sous les yeux de tous : des faits largement documentés sont niés ; des contre-histoires imaginaires sont construites ; des idéologies funestes ressuscitent au nom d'un prétendu dépassement des idéologies. Toutes ces distorsions cachent cependant un besoin d'histoire et font aussi naître de sensibilités authentiques, des curiosités, des désirs d'exploration qui ne sont pas satisfaits ailleurs. Il est donc nécessaire de renforcer l'engagement, de renouveler les mots, de trouver des voies de contact, de multiplier les lieux de rencontre pour la transmission du savoir.

[...]

Pour cette raison, des citoyens de diverses orientations politiques, mais unis par un sentiment d'alarme partagé, en appellent au gouvernement et aux partis, aux institutions publiques et aux associations privées pour que soit protégé et promu ce bien commun qui s'appelle l'histoire.

[...]

Andrea Giardina [historien]
Liliana Segre [ancienne déportée et sénatrice à vie]
Andrea Camilleri [romancier]"

Publié dans La Repubblica du 26 avril 2019.

Voir aussi les nombreuses adhésions ultérieures à cet appel.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.