Dans la pandémie, l’expérience de l’incertitude

La crise sanitaire majeure liée à la maladie Covid-19 suscite beaucoup de regards en arrière, vers des situations précédentes. Il est toutefois prudent de se méfier de ces «leçons» du passé trop vite invoquées. En effet, l’enseignement principal de cette crise en lien avec la pensée historienne réside peut-être dans l’intensité de cette expérience de l’incertitude qu’elle nous fait vivre.

Quand on exerce, à l'école ou ailleurs, le métier de la transmission de l’histoire au service de la construction d’une intelligibilité du passé et du présent, comment réagir aux inquiétudes du temps et comment tenter d'éclairer la crise sanitaire majeure liée à la maladie COVID-19 ? Parmi celles et ceux, confiné-es, à qui cette question s’est posée, il en est qui ont rapidement évoqué des épidémies du passé dans une perspective comparatiste, non sans parfois tomber dans des récits anachroniques ou téléologiques. Mais pas toujours. Le travail effectué par exemple avec compétence par l’équipe d’Actuel Moyen Âge constitue une belle source d'informations sur le passé qui n'écrase pas pour autant l'effet du temps, la dissemblance de ce passé. "Toute épidémie ressemble à une autre, mais toute épidémie est singulière", souligne pour sa part, et avec raison, Vincent Barras au cours d'une intéressante conférence en ligne. Par ailleurs, dans un texte incisif, Guillaume Lachenal et Gaëtan Thomas font surtout valoir, dans le même sens, l'idée que l'histoire n'a pas forcément de "leçons" à donner, en s'appuyant sur l’œuvre de Marc Bloch pour qui l'histoire est d'abord la science du changement et des différences.

Mais il y a quand même, il y a toujours, des faits du passé dont la connaissance peut être utile pour le présent si on s'y réfère d'une manière raisonnée. Alors que nous entrions, le 17 mars dernier, dans un confinement plus sévère ou plus souple selon les pays, l'épidémiologiste Antoine Flahault a expliqué dans un entretien filmé qui présente bien la problématique posée par cette crise comment il pouvait, dans son domaine, tirer des enseignements du passé pour le présent sans tomber dans des anachronismes ou des mésusages du passé. Il a mentionné par exemple une étude comparant la réaction de deux villes américaine dans le désarroi de la pandémie de la grippe de 1918-1919. Entre Pittsburgh et Saint-Louis, les mesures prises ont été à peu près les mêmes, les seules possibles, celles que nous connaissons bien désormais: limitation des mouvements des individus et des rassemblements, fermeture des écoles et des lieux publics, etc. Toutefois, appliquées durant une cinquantaine de jours dans un cas, plus tôt et trois fois plus longuement dans l'autre, la différence de mortalité par habitant a finalement été de huit contre trois (dès 13'38''). De même, la nature des courbes épidémiques observées ou le fait qu'une deuxième, voire une troisième, vagues puissent survenir sont des éléments utiles à prendre en compte. Cependant, plutôt qu'à prédire ce qui va advenir, ces informations servent surtout à affronter d'une manière plus rationnelle l'incertitude de chaque nouvelle situation de pandémie, en prenant toujours bien la mesure de sa spécificité et, le cas échéant, de son caractère inédit et inconnu.

Dès lors, la pensée historienne qu'il est utile de mobiliser à l'école comme dans sa vie de tous les jours pourrait-elle apporter quelque chose à la compréhension de ce qui nous arrive? Et quel pourrait être cet apport?

Je voudrais essayer ici de réfléchir à cette question en partant d'une grammaire du questionnement de l'histoire scolaire qui a été élaborée pour la didactique de l'histoire et la formation des enseignant-es dans cette discipline. C'est une manière de concevoir l'enseignement et l'apprentissage de l'histoire non pas seulement par un récit fermé à ingurgiter tel quel, mais comme un questionnement éclairé conçu à partir de croisements successifs d'une thématique du passé avec l'une des composantes du regard spécifique que l'histoire porte sur les sociétés humaines; soit un aspect de la pensée historienne comme par exemple la comparaison, la périodisation, l'analyse des interactions entre histoire et mémoire, la contextualisation, la prise en compte de pluralités d'échelles, et d'autres encore. Pour ce faire, j'évoquerai trois aspects résultant de ces croisements possibles à partir de la pandémie en cours. Le premier concerne le lien social et les inégalités qui marquent les sociétés humaines et qui s'exacerbent en situation de crise. Le deuxième porte sur la nécessaire pluralité des focales d'observation sur les échelles de l'espace et du temps. Enfin, et surtout, le troisième souligne l'importance de la notion d'incertitude pour celles et ceux qui vivent ce moment, une incertitude dont l'expérience peut nous faire mesurer ce qu'a pu être celle des protagonistes du passé dans toutes sortes d'autres circonstances.

Incertitude. In: Martin Anota, "Covid-19 : les scénarios du FMI pour la récession mondiale", Blog "À la marge", "Alternatives économiques", 15.4.20. Incertitude. In: Martin Anota, "Covid-19 : les scénarios du FMI pour la récession mondiale", Blog "À la marge", "Alternatives économiques", 15.4.20.

 

Premièrement, une tragédie sociale

Toute histoire humaine est une histoire sociale, au sens large du terme, parce que toute histoire des sociétés humaine interroge des notions comme le lien social, la solidarité, les inégalités ou les formes de domination. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'avec la pandémie, nous sommes servis. La mortalité du virus touche des soignant-es et des salarié-es précaires. Le confinement lui-même est profondément inégalitaire. Le télétravail est impossible pour les plus défavorisés, celles et ceux notamment qui ont assuré et assurent des tâches de première nécessité, non seulement dans le domaine des soins, mais aussi dans ceux de l'entretien, du nettoyage, du transport ou de la distribution. Les conditions matérielles du confinement sont elles aussi très inégalitaires et font exploser les conséquences délétères d'une existence dans des logements trop étroits, vétustes ou insalubres. Beaucoup le payent cher sur le plan psychologique ou de leur santé, car tout le monde n'a pas eu la possibilité d'aller se confiner dans une résidence secondaire.

L'opposition entre la défense de la préservation de la santé, et de la vie, de la population et celle des intérêts économiques n'a pas vraiment de sens. La pandémie que nous subissons est à la fois un drame sanitaire et un drame social. Et ces deux aspects du même drame touchent en priorité les plus défavorisé-es. Les pressions indécentes qui se sont exercées et s'exercent de plus en plus sur les décideurs politiques pour faire redémarrer au plus vite l'économie au risque de relancer la pandémie, voire de provoquer une deuxième vague encore plus meurtrière, ne relèvent en rien de préoccupations sociales. Dans les deux hypothèses - un déconfinement contrôlé avec un risque limité de seconde vague, parce qu'il n'y a pas de risque zéro, ou un déconfinement accéléré avec un risque accru de seconde vague -, ce sont toujours les catégories les plus fragiles qui souffriront le plus. C'est incontestablement cette crise sanitaire inédite qui a terrassé tout le système économique, mettant une très grande partie de la planète à l'arrêt, et c'est encore cette même crise qui pourrait avoir encore plus gravement les mêmes effets si la gestion collective de la pandémie était trop hasardeuse et se laissait trop conditionner par des pressions économiques à courte vue. Les milieux qui veulent relancer au plus vite leurs profits auront probablement les moyens de s'en sortir s'ils parviennent à faire payer les plus défavorisé-es. Mais c'est une lutte des classes exacerbée qui s'annonce avec la crise économique à venir, une lutte sociale pour remettre de la solidarité dans les rouages, mais aussi une lutte écologique pour ne pas repartir sur les mêmes bases antérieures et ne pas laisser remettre en question les maigres engagements pris en matière de protection de la planète.

Et que dire du déconfinement qui nous est annoncé? En ce jour d'une fête des travailleurs et des travailleuses du 1er Mai qui est forcément un peu glauque dans les circonstances présentes, il est utile de rappeler la revendication-phare qui a été au cœur de cette manifestation à ses débuts: la journée des 8 heures, soit 8 heures de travail, 8 heures de sommeil et 8 heures de loisirs. Pour la période à venir, nous aurons donc le travail, pour celles et ceux qui auront encore du travail, peut-être le sommeil, pour celles et ceux qui n'en sont pas privés par l'inquiétude, mais nous n'aurons ni de vrais loisirs, ni la culture, ni la sociabilité. Et nous ne pourrons rien y faire.

Couverture de "L'Assiette au Beurre" du 28 avril 1906. Illustration de Jules Grandjouan pour le 1er Mai. Couverture de "L'Assiette au Beurre" du 28 avril 1906. Illustration de Jules Grandjouan pour le 1er Mai.

Le risque d'une seconde vague de la pandémie encore plus meurtrière que la première, et son ampleur possible en l'absence d'un pilotage prudent du déconfinement, posent encore une question cruciale pour la conception du lien social prévalant dans une société, celle du statut en son sein des plus fragiles, des plus pauvres, des plus âgé-es. Pour bien comprendre une société, il est toujours important de se demander comment elle a traité ou comment elle traite ses plus marginaux dans ses zones d'ombre. Federico Dotti l'a fait avec des objectifs pédagogiques dans le cadre d'une exposition aujourd'hui en ligne à propos des indigent-es, des aliéné-es et des détenu-es à Genève au XIXe siècle. Il faudrait le faire aujourd'hui pour l'équivalent contemporain de ces catégories, mais aussi pour les exilé-es de la migration, et pour les aîné-es, notamment celles et ceux qui se trouvent dans des maisons de retraite. Il est d'ailleurs révélateur de constater à quel point cette question préoccupe peu certains expert-es ou représentants des milieux de la droite ultra-libérale ou de l'extrême-droite qui poussent à la reprise économique coûte que coûte. Pour ne prendre qu'un exemple, les propos d'un professeur de l'École polytechnique fédérale de Zurich évoquant en Suisse une courbe pandémique "trop aplatie" et des "considérations médicales à courte vue" sont particulièrement glaçants.

 

Deuxièmement, une crise des échelles et des focales d'observation

La crise pandémique que nous traversons interroge également la question des échelles et des focales d'observation. Sur le plan de l'échelle spatiale, elle voit resurgir les États-nation comme première et véritable échelle de la gestion de la pandémie. Mais tout montre en même temps que cette focale n'est ni adéquate, ni surtout suffisante, tant il est vrai qu'il faudrait pouvoir travailler simultanément en la matière sur plusieurs des focales possibles. En particulier, le comportement de ce virus dans ces premières semaines, avec la rapidité de sa propagation sur le plan mondial, en lien avec la globalisation et l'intensité des transports aériens, et le fait que cette propagation ne se soit pas déroulée, pour l'instant, de façon homogène, mettent en évidence le rôle central, reconnu et contraignant que devrait pouvoir jouer l'Organisation mondiale de la santé.

Parce que rien n'est simple dans cette pandémie liée à la maladie COVID-19, la question de l'échelle spatiale s'y mêle encore à celle de l'échelle temporelle et de la périodisation. Pour cette première phase, et heureusement, rien n'est arrivé tout à fait en même temps, ni sur le plan géographique, ni sur le plan chronologique. Ainsi, les mécanismes de la prise de conscience ont eu de la peine à s'enclencher à des instants T comme celui de la seconde quinzaine de février au cours de laquelle la crise s'est emballée en Lombardie sans que grand-monde ne prenne la mesure de sa gravité aussi vite que nécessaire dans les pays voisins. En outre, il est beaucoup reproché à l'OMS de n'avoir pas réagi assez vite, mais la réalité des faits montre surtout qu'elle n'a pas été entendue et qu'elle a été limitée par le fait de n'avoir aucun pouvoir contraignant vis-à-vis des États.

Malgré les consignes contraires de l'OMS, ces États ont d'ailleurs fermé leurs frontières et ont un peu trop géré la crise chacun pour soi alors qu'il est évident que cette pandémie et son ampleur sont un produit de la mondialisation. En Suisse, de vieux modèles comme la mobilisation de l'Armée, de la Protection civile ou de l'Administration des douanes ont été mobilisés sans être particulièrement convaincants alors qu'il n'y avait ni masques, ni solutions hydrauliques à disposition de la population; et alors que les régions les plus touchées par la pandémie n'auraient pas pu faire face à la crise sanitaire sans leur personnel soignant frontalier qui doit chaque jour passer la frontière. Qui plus est, dans la région de Genève, qui vient d'inaugurer un réseau ferroviaire transfrontalier, cette fermeture de la frontière apparaît comme une véritable régression symbolique.

Aujourd'hui, après que les confinements aient tous été nationaux, le bref préalable des zones rouges de Codogno et Vò en Italie mis à part, la perspective des déconfinements, qui ont tous été conçus, présentés, et sont discutés, voire contestés, à l'échelle nationale, montre partout, même dans un État centralisé comme la France, que leur gestion ne peut pas, ne peut plus, être complètement uniforme sur une échelle nationale. Le traçage des nouveaux cas, par exemple, nécessite un maillage plus fin du territoire. Et le pilotage de la crise doit tenir compte des modes de circulation du virus sur une focale également plus fine, qui devrait même traverser des frontières nationales dans certains contextes régionaux.

Mais c'est aussi pour ce qui va advenir qu'une pluralité de temporalités s'impose autour de cette crise. Sommes-nous donc partis pour nous en tenir à des règles d'hygiène et de distanciation physique pour trois mois, six mois, un an, deux ou trois ans? Pour quand la possibilité réaliste d'un vaccin efficace se profile-t-elle? Entre six et douze, entre douze et dix-huit mois? L'évolution de la crise va-t-elle être linéaire ou marqué par de nouvelles vagues pandémiques? Les questions sont multiples et elles témoignent de l'incertitude du présent.

 

Troisièmement, une expérience intense de l'incertitude

Qu'il s'agisse de l'évolution de la pandémie ou de la crise économique qui s'annonce, les commentaires les plus pertinents sont sans doute aujourd'hui ceux qui parviennent à un moment donné à reconnaître que l'on ne sait pas ce qui va arriver, même si beaucoup d'hypothèses plausibles sont possibles. Cette incertitude est anxiogène dans la mesure où, a priori, nous sommes tous concerné-es par les conséquences possibles de cette crise, au moins sur le plan sanitaire. Mais cette expérience de l'incertitude peut aussi être mobilisée en tissant des liens entre passé et présent, tant il est vrai que le travail d'histoire consiste notamment à prendre la mesure du présent du passé, à considérer cette ignorance de l'avenir qui génère de l'incertitude, alors que notre regard rétrospectif sur le passé s'exerce en toute connaissance de la suite des événements, de ce qui est advenu ultérieurement.

Toute enquête historienne nécessite un travail de contextualisation. Tout travail d'histoire consiste à se plonger dans la différence du passé, dans un univers mental distinct du nôtre et dans un présent qui n'est pas passé pour celles et ceux qui le vivent. Tous les acteurs et actrices de ces présents du passé ont fait des choix, ont pris éventuellement des risques, ont peut-être fait des paris sur l'avenir, sans connaître la suite de ce qui allait leur arriver. Travailler sur cette incertitude dans laquelle ils ont baigné permet d'éviter autant que faire se peut le biais téléologique par lequel notre compréhension du passé se fait trop déterminer par ce que nous savons de ce qu'il est devenu. Cette réflexion est importance pour défataliser l'histoire et éviter de l'inscrire dans des contraintes qui ont été construites après coup. Elle ne vise pas à euphémiser le passé et ses crimes éventuels, et surtout pas à les relativiser. Mais elle permet une observation dense par laquelle il est possible d'interroger au plus près les marges de manœuvre et les espaces d'initiative des hommes et des femmes du passé.

De ce point de vue, le fait de vivre aujourd'hui l'intensité de l'expérience de l'incertitude face à la crise pandémique permet de mieux comprendre la nature du travail d'histoire. Faute de donner du sens à cette crise majeure, à cette période insensée, c'est une manière indirecte de se demander comment pouvoir mieux travailler sur le sens du passé.

Mais l'expérience de l'incertitude, c'est aussi la nécessité de faire face à de la désinformation et à des certitudes trop vite affirmées qui nous embrouillent. C'est là bien sûr un domaine dans lequel la science historienne et sa méthode critique peuvent jouer un rôle. Dans ce moment de crise et de grande incertitude, les données scientifiques sont indispensables pour tenter de comprendre ce qui se passe. Toutefois, elles sont elles-mêmes plurielles, parfois contradictoires, et d'autres fois sujettes à caution. Une posture critique reste ainsi nécessaire, tout en sachant en même temps qu'un abus de posture critique peut nous mener paradoxalement à endosser des affirmations erronées, voire des théories du complot ou des infox. Ce travail est d'autant plus difficile quand les principales sources d'information, les principaux médias, se montrent incapables d'informer le débat démocratique, comme cela a notamment été relevé en Suisse. La distinction des différentes catégories de sources d'information et le croisement de plusieurs d'entre elles qui paraissent fiables restent donc au cœur de cette quête raisonnée d'informations pour essayer de comprendre ce qui nous arrive, faute de pouvoir vraiment lui donner du sens.

Charles Heimberg (Genève)

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