Faut-il croire les historiens ? Une question en hommage à Pierre Laborie

Faut-il croire les historiens et les historiennes ? C’est la question que nous avons abordée ce printemps, au festival Histoire et Cité de Genève, avec François Godicheau et Nic Ulmi. C’est aussi la question qui émerge quand le débat historiographique dérape par des attaques sans fondement.

« Peut-on croire, faire croire que les travaux des historiens et historiennes permettent toujours d’atteindre la vérité du passé ? L’histoire relève de la transmission des faits et de leurs interprétations, même si ces deux niveaux ne sont pas toujours bien distingués. Les historiens et historiennes assument ainsi une responsabilité sociale dans l’analyse critique de leurs sources et à l’égard des acteurs du passé. » C’est par ces questions qu’était introduite une table ronde le 1er avril dernier à Genève dans le cadre du festival Histoire & Cité. Le choix des acteurs de l’époque considérée et de la nature des documents dont l’examen critique permet d’étudier ce passé ne découle pas d’un processus naturel, objectif et allant de soi. Les historiens et historiennes assument dès lors aussi une responsabilité sociale [1] par la manière dont ils mènent leurs enquêtes et leurs réflexions, mais aussi par la manière dont ils en rendent compte.

Dans sa préface à la nouvelle édition d’un ouvrage collectif d’une grande originalité sur les anarchistes et la guerre d’Espagne, Les fils de la nuit, d’Antoine Gimenez & Les Giménologues, François Godicheau souligne que « dans la quasi-totalité des livres d’histoire, l’auteur est un maître d’œuvre très prévoyant qui nous promène dans un édifice doté de tout le confort moderne, mais où nous ne sommes que des touristes. Impossible de s’asseoir dans un de ces fauteuils, de discuter avec les habitants de la maison ou de changer le cours de la visite : le récit nous amène d’un point A à un point Z. C’est agréable ; nous sommes pris en charge. À la fin, nous avons appris beaucoup ou peu, c’est selon ; nous sommes plus ou moins convaincus ; mais il manque quelque chose. Il est difficile de discuter avec un tel livre, ou alors il faut être soi-même historien et écrire un compte rendu critique, un article, un autre livre ». Parce qu’en effet, « rappelons-le : le passé est une réalité qui n’existe plus, qui est perdue à jamais, et dont les traces, pourtant si nombreuses parfois, sont ténues en comparaison de la richesse de la réalité d’alors, ces millions de couleurs, d’actes, de paroles, de consciences ». [2] Comment faire alors pour mesurer la vraisemblance, la justesse, l’authenticité d’une reconstruction, d’un propos sur le passé ? Les seuls titres académiques de l’auteur suffisent-ils pour nous en assurer alors qu’il y a des œuvres d’historiens amateurs tellement significatives qui se sont aussi révélées, ou qui sont devenues en fin de compte, de très grande qualité ? Non, pas vraiment. Dans le domaine de l’histoire du mouvement ouvrier, par exemple, des initiatives militantes ont d’abord été nécessaires pour faire développer une histoire longtemps négligée par les milieux académiques. La Suisse romande connaît ainsi la figure de Claude Cantini, historien « amateur » qui sut notamment interpeller l’Université de Lausanne pour le doctorat honoris causa qu’elle avait attribué à Benito Mussolini en 1937. Auteur de monographies locales, il a surtout publié des textes sur le mouvement ouvrier en Suisse romande et sur ses adversaires fascistes. Autre cas plus connu, et plus significatif, celui de Jean Maitron et de son dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français : il l'a initié au départ avec un doctorat, mais sans poste universitaire, avant d'obtenir plus tard une reconnaissance académique bien méritée [3].

Certes, la question se pose de savoir si les passeurs d’histoire « amateurs » se situent dans une histoire militante, avec tous ses écueils, ou dans une histoire engagée qui leur fasse exercer une fonction d’auxiliaires d’intelligibilité, pour reprendre une heureuse formule de Nicolas Offenstadt [4]. Par ailleurs, interroger le rapport de l’historien à son objet d’étude ne pose pas tant un problème de distance à son égard qu’un problème de rigueur scientifique, de transparence et d’honnêteté intellectuelle. Une œuvre majeure comme le très grand livre d’Alain Dewerpe sur le crime d’État de Charonne de 1962 n’est pas entachée, mais est en réalité enrichie, par le fait que sa mère figurait parmi les victimes de cette répression. C'est pourquoi l’auteur informe son lecteur du fait « que ce projet de piété filiale relève aussi de la commémoration savante. [En effet, ajoute-t-il,] si être le fils d’une martyre de Charonne ne donne aucune lucidité, il n’interdit pas de faire son métier d’historien ». [5]

Il en va de même pour une autre enquête trop méconnue dans le monde francophone, d’histoire orale cette fois, sur le massacre nazi de Civitella Val di Chiana en Toscane, menée par Leonardo Paggi et Giovanni Contini dans des travaux qui ont notamment introduit le concept de mémoire divisée, c’est-à-dire une mémoire dont les éléments contrastés, qu’il n’y a pas lieu de réunir d’une manière prescriptive, peuvent s’exprimer dans un même espace, mais à des échelles différentes [6]. Leonardo Paggi figurant parmi les rares rescapés de ce massacre, il était bien placé pour percevoir le sens et les fonctions de la coprésence de mémoires contrastées sur ces deux échelles géographiques que sont l'espace de la République italienne antifasciste d’après-guerre et celui des parents, survivants et descendants de Civitella qui ont pleuré et continuent de pleurer leurs disparus en se demandant pourquoi leur territoire n’a pas été épargné, comme ceux alentour, par des faits de guerre et l'effroyable criminalité nazie

 

Les enjeux de l’histoire du temps présent

Alors que François Godicheau nous incite avec raison à réintégrer les acteurs et à sortir d’un récit canonique de la guerre d’Espagne fondé sur un prétendu équilibre des fautes, alors qu’il insiste à juste titre sur l’importance de faire reconnaître la souffrance de toutes les victimes sans tomber dans une équidistance ou un relativisme, la même question, qui inclut celle des témoignages et de leur examen critique, paraît tout aussi brûlante pour des fait plus récents. Il est ainsi étonnant de voir l’un des auteurs de référence de l’histoire du temps présent, Henry Rousso, dont les analyses critiques à l’égard du développement contemporain des mémoires et de leurs abus ne manquent pas d'intérêt, fustiger sans nuances les historiens qui travaillent avec les témoins, une partie du monde universitaire développant selon lui « une véritable idéologie du témoignage qui magnifie le témoin et la victime, sacrifie leur parole, affiche une fausse humilité à leur égard laquelle masque, de mon point de vue, un objectif scientifique dont l’objectif n’est pas, comme dans tout populisme, le désir de défendre la cause des « oubliés de l’Histoire » mais bien celui plus ou moins conscient de parler - fort - à leur place » [7]. Une telle affirmation péremptoire, compte tenu de sa gravité, aurait nécessité pour le moins des exemples précis qui puissent être évalués et discutés, surtout de la part d’un spécialiste de l'histoire du temps présent, celle justement pour la construction de laquelle joue encore un rôle cette présence des témoins, apport potentiel qui nécessite aussi une posture critique. Cette stigmatisation de la présence des témoins dans le travail d'histoire ignore largement leur importance dans des situations d'occultation de l'histoire et des mémoires, comme celle qui s'observe par exemple dans l’État espagnol vis-à-vis des crimes franquistes. En outre, un tel recours au concept ambigu et polysémique de « populisme » est peu rigoureux, et surtout malintentionné parce que dépréciatif. Faut-il donc « croire » un historien reconnu lorsqu’il s’adonne ainsi à de tels propos ?

Mais il y a pire encore. Reprenant ce qu’il avait déjà écrit dans un volume de mélanges offert à l’historienne Jacqueline Sainclivier [8], mais dans une version remaniée et plus incisive incluse dans son dernier ouvrage, Henry Rousso s’en prend à Pierre Laborie à propos d’une controverse qui les oppose depuis longtemps, mais cette fois dans des termes qui n’ont plus guère à voir avec l’expression de divergences scientifiques ou d’un débat historiographique.

Une double page du dernier ouvrage d'Henry Rousso, "Face au passé" Une double page du dernier ouvrage d'Henry Rousso, "Face au passé"

Le propos concerne en premier lieu la dépréciation actuelle de l’image de la Résistance dans la vulgate scientifique dominante et la posture critique à cet égard du dernier ouvrage de Pierre Laborie, Le chagrin et le venin [9] qui déconstruit des idées reçues sur la période de l’Occupation, en particulier le mythe résistancialiste. Henry Rousso est d’un autre avis, et c’est évidemment son droit ; mais il n’y va pas avec le dos de la cuillère lorsqu’il associe la posture de Pierre Laborie à celle de François Hollande s’apprêtant à « réécrire l’histoire sur mesure » pour lutter contre un prétendu « déclinisme historique » ; et même, bien plus grave, bien plus insupportable, à celle du gouvernement conservateur polonais s’en prenant à l’historien Jan T. Gross, auteur « d’une série d’ouvrages majeurs sur la complicité des Polonais » durant la « Solution finale » [10]. Là encore, la charge est non seulement outrancière et incompréhensible, mais elle n’est surtout guère argumentée. Elle est en tout cas sans réel fondement puisque Pierre Laborie n’a par exemple jamais attaqué ni dénoncé le film Le chagrin et la pitié de Marcel Ophuls pour lui-même. Il a en réalité analysé de manière critique les effets ultérieurs de sa réception. Sa critique de la notion de résistancialisme renvoie en outre au problème posé par une image négative très répandue du rôle de la Résistance, laquelle a été contestée à juste titre par d'autres spécialistes de cette question [11]. Et la lecture attentive de ce livre de Pierre Laborie, Le chagrin et le venin, avec toute sa finesse d’analyse, suffit à démontrer que le propos critique du grand historien qu’il a été n’a strictement rien à voir avec quelque réécriture arbitraire de l’histoire que ce soit.

Ces charges d’Henry Rousso entachent la crédibilité de ses deux derniers ouvrages.

Au contraire, l’œuvre du regretté Pierre Laborie, disparu ce printemps, est encore présente et disponible qui permet à tout un chacun de nourrir son intérêt pour la lente construction d’une véritable intelligibilité du passé [12]. Deux de ses derniers textes sont ainsi consacrés au silence, à ses vertus potentielles et à l'importance de l'intégrer à l'analyse historienne. L’un nous rappelle que « dans un pays occupé, en situation de contrainte, et plus encore sous la terreur, d’innombrables raisons amènent à choisir de se taire. Elles renvoient au sens que chacun donne à son propre silence dans une opinion collectivement exprimée par le silence. Elles ne permettent pas de réduire le consensus supposé du silence à une interprétation et une signification univoque. C’est en s’efforçant de saisir la fonction que le silence remplit dans le contexte mouvant où il se manifeste qu’il faut en chercher le sens. » [13] L’autre évoque en même temps l’« humilité indispensable à l’historien pour tenter de comprendre l’étrangeté d’un temps qui fut, par nécessité, celui de la dissimulation, des masques, des faux-semblant, des façades en trompe-l’œil, des stratégies d’évitement et autres codes de connivence. Un monde resté familier par l’illusion de sa proximité et ses remémorations, mais pourtant éloigné du nôtre, immensément, en tout. Un monde irréductible à la lecture de ce qu’il affiche. Un univers dont une part de vérité restera hors d’atteinte sans la recherche patiente de clés d’intelligibilité en partie perdues, sans un effort d’invention dans l’usage des catégories pour penser autrement ce passé, autrement que dans des seules continuités. Humilité, encore, non comme posture, mais comme boussole, pour aider à se libérer des prismes et des certitudes du présent, parfois de leur arrogance. Pour aider à penser ce passé dans la construction et les héritages d’une longue histoire, à lui donner de l’intelligibilité, sans le dessaisir de son étrangeté. » [14]

Une belle leçon d'histoire !

Charles Heimberg (Genève)

 

[1] Terme repris d’un dossier qui reste d’une grande importance dans l’historiographie française, paru dans la revue Diogène, « La responsabilité sociale de l’historien ». Paris, Gallimard, n° 168, 1994.

[2] Antoine Gimenez & Les Gyménologues, Les fils de la nuit. 1. Souvenirs de la guerre d'Espagne, Paris, Libertalia, 2016, pp. 12 et 15

[3] De Claude Cantini, voir Pour une histoire sociale et antifasciste. Contributions d’un autodidacte, Claude Cantini, Lausanne, Association pour l’Étude de l’Histoire du Mouvement ouvrier et Éditions d’en bas, 1999. À Jean Maitron et son entreprise éditoriale, Edwy Plenel a rendu un bel hommage dans son récent Voyage en terres d’espoir, Paris, Éditions de L’Atelier, 2016.

[4] Nicolas Offenstadt, « Histoire et historiens dans l’espace public », in Christophe Granger (dir.), À quoi pensent les historiens ? Faire de l’histoire au XXIe siècle, Paris, Autrement, 2013, pp. 94-95.

[5] Alain Dewerpe, Charonne, 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’État, Paris, Gallimard, folio-histoire, 2006, p. 19.

[6] Voir notamment Leonardo Paggi, Storia e memoria di un massacro ordinario, Rome, Manifestolibri, 1996 ; ainsi que Giovanni Contini, La memoria divisa, Milan, Rizzoli, 1997 ; et aussi Charles Heimberg, « Usages publics de l’histoire, mémoire divisée et subjectivité: les réflexions récentes des historiens italiens », Le cartable de Clio, Le Mont-sur-Lausanne, LEP, n°1, 2001, pp. 39-51, en particulier 46-48, numéro disponible en ligne.

[7] Henry Rousso, La dernière catastrophe. L’histoire, le présent, le contemporain, Paris, Gallimard, 2012, p. 254.

[8] Henry Rousso, « De la résistance, du résistancialisme et des historiens », in Patrick Harismendy & Luc Capdevilla (dir.), L’engagement et l’émancipation, Ouvrage offert à Jacqueline Sainclivier, Rennes, Presses universitaires de Rennes, pp. 309-322. L’article et son ton paraissent d’autant plus étonnants dans un tel livre collectif qu’il contient aussi une belle contribution de Pierre Laborie évoquée ci-après.

[9] Pierre Laborie, Le chagrin et le venin, La France sous l’Occupation, mémoire et idées reçues, Paris, Bayard, 2011 (2e édition, Gallimard, folio histoire, 2014).

[10] Henry Rousso, Face au passé. Essais sur la mémoire contemporaine, Paris, Belin, 2016, pp. 150-151.

[11] Notamment par François Marcot dans « Comment écrire l'histoire de la Résistance ? », Le Débat, 2013/5 (n°177), pp. 173-185, disponible ici.

[12] Voir en particulier ici un hommage d’Olivier Loubes et Annelise Rodrigo, Pierre Laborie, un historien « trouble-mémoire », site Mondes Sociaux, Magazine de Sciences Humaines et Sociales, 2013, mis à jour en 2017.  

[13] Pierre Laborie, « Éloquence du silence », in Patrick Harismendy & Luc Capdevilla (dir.), L’engagement…, op. cit., pp. 333-341, 340 pour la citation.

[14] Pierre Laborie, Le chagrin…, op. cit., 2014, pp. 301-302, en conclusion d’une postface inédite intitulée « D’un silence l’autre… », pp. 283-302.

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