Il y a 70 ans, l’exécution des frères Cervi

Le 28 décembre 1943, il y a soixante-dix ans jour pour jour, les sept frères d’une même famille et l’un de leurs camarades ont été froidement assassinés à Reggio Emilia par des fascistes dans le contexte du régime républicain de Salò, régime fantoche à la solde des troupes allemandes d’occupation.

Le 28 décembre 1943, il y a soixante-dix ans jour pour jour, les sept frères d’une même famille et l’un de leurs camarades ont été froidement assassinés à Reggio Emilia par des fascistes dans le contexte du régime républicain de Salò, régime fantoche à la solde des troupes allemandes d’occupation.

Les sept frères Cervi, Gelindo (né en 1901), Antenore (1906), Aldo (1909), Ferdinando (1911), Agostino (1916), Ovidio (1918), Ettore (1921) et leur compagnon Quarto Camurri (1921) ont été arrêtés le 25 novembre 1943 dans la ferme de la famille Cervi. Le père, Alcide Cervi, a également été arrêté ce jour-là, mais il a survécu. Les huit jeunes antifascistes ont été exécutés le 28 décembre 1943 au champ de tir de Reggio Emilia.

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La maison de la famille Cervi est aujourd’hui transformée en musée[1]. Au milieu des années cinquante, le Parti communiste avait tout d’abord investi cette histoire pour en faire un véritable mythe, une épopée incarnant la barbarie nazi-fasciste et ses crimes. L’écrivain Italo Calvino et le juriste Piero Calamandrei avaient joué un rôle actif dans cette construction mémorielle après avoir rendu visite à Alcide Cervi, le premier en évoquant cette histoire dans l’Unità en décembre 1953, le second en rédigeant le discours du président Luigi Einaudi qui reçut le père Cervi dans son palais du Quirinal un mois plus tard[2]. Le problème n’était pas d’inventer une martyrologie, la barbarie et ses victimes étaient bien là, mais de l’inscrire dans un récit militant et héroïque qui devait masquer le côté aventureux de la très courte période de clandestinité des frères Cervi. Ils avaient été des jeunes gens spontanément révoltés par l’occupation allemande et le retour du fascisme dans la plaine du Pô après le 8 septembre 1943. Ils avaient pris le maquis un peu trop vite, puis étaient revenus à la maison. Dès le mois de juillet précédent, ils s’étaient fait remarquer en organisant une grande spaghettata antifasciste dans le village de Gattatico pour fêter la chute (provisoire, mais ils ne le savaient pas) de Mussolini. L’un deux surtout avait été un véritable militant communiste, mais ils allaient tous le devenir dans un récit lissé et un peu reconstruit, une véritable épopée antifasciste.

L’un des gestes forts de cette opération mémorielle avait alors consisté à convaincre le père Cervi de réaliser un livre-témoignage avec un journaliste de l’Unità, Renato Nicolai, un véritable récit de mémoire publié en 1955, aujourd’hui réédité en italien (http://www.einaudi.it/libri/libro/alcide-cervi/i-miei-sette-figli/978885840828) et dont la seule traduction française de 1956 mériterait pour le moins aussi une réédition (http://data.bnf.fr/ark:/12148/cb324855299).

Dans ce récit, sorte de transcription d’un témoignage oral qui présente une dimension émotionnelle majeure, Alcide Cervi s’efforce de donner du sens à la tragédie qu’il porte en lui : « J’ai été élu à la commune de Gattatico et quand ils m’ont demandé quelle charge je voulais assumer, j’ai dit que je voulais l’entretien du cimetière. Je ne suis ni obsédé, ni paresseux, j’ai demandé cette charge parce que c’était comme avoir deux ministères : celui de la justice et celui de l’instruction. Je ne m’occupe pas seulement des mauvaises herbes et du nettoyage, je fais venir les enfants, les femmes, tout le monde, pour honorer les compagnons partisans qui sont tombés, et je défie le maréchal qui ne veut ni drapeaux, ni chants, et je parle toujours devant mes camarades morts. Je défends leur mémoire et j’enseigne aux jeunes. Tels sont mes deux ministères. »[3]

Le Musée Cervi est aujourd’hui un lieu assez extraordinaire. C’est un lieu de mémoire authentique tout à fait emblématique de l’antifascisme, mais qui ne se réduit pas pour autant à un récit lisse et militant. En effet, la criminalité nazi-fasciste ayant frappé très vite la famille Cervi, son histoire est dénuée d’épisodes héroïques de combat. En outre, ce contexte rural nous ramène forcément à l’histoire de cette famille catholique, qui n’était pas particulièrement engagée, ni communiste, à l’exception du jeune Aldo, mais qui était très active dans une démarche autodidacte de rationalisation et de modernisation de la production agricole. Le père Cervi avait ainsi été l’un des premiers paysans de la région à acquérir un tracteur, juste avant la guerre. Sur cet engin qui faisait sa fierté, il avait installé une mappemonde pour avoir l’impression de parcourir le vaste monde alors qu’il savait bien qu’il ne quitterait jamais sa terre, entre Gattatico et Campegine. La narration du musée Cervi part donc de ce tracteur et mêle de manière intelligente la tragédie antifasciste à cette quête de modernisation rurale[4]. Elle montre ainsi comment le fascisme a aussi tué l’intelligence et combien il a en réalité combattu la modernité progressiste, la sienne (de modernité) n’étant qu’une vaste tromperie.

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Dans le dernier numéro de L’Histoire (n° 395, janvier 2014, p. 98), Pierre Assouline s’en prend à tort à la « Commémorationnite ». Prolongeant la logique englobante et simplificatrice des pourfendeurs de lois mémorielles de Liberté pour l’Histoire[5], il met dans un même sac et sans aucune distinction toutes les commémorations en espérant un appel des historiens à leur boycott. Il me semble au contraire que toutes les commémorations ne se valent pas. Que certaines permettent mieux que d’autres, en rendant des problématiques du passé visibles dans l’espace public, de susciter un véritable travail d’histoire. Que certaines aussi ont plus de sens que d’autres en relation avec des inquiétudes du présent.

C’est assurément le cas du souvenir de la mort des sept frères Cervi. Le rappel de ce crime prend en effet tout son sens en relation avec au moins trois phénomènes marquant notre temps : l’affirmation dans plusieurs pays européens de mouvements d’extrême-droite particulièrement violents et décomplexés dont l’Aube dorée en Grèce est l’exemple le plus connu, mais de loin pas le seul ; l’effacement préoccupant dans les mêmes pays de la ligne de démarcation entre la droite démocratique et l’extrême-droite populiste et identitaire ; les réécritures de l’histoire et les sédimentations en cours de la mémoire qui mènent à occulter la notion d’antifascisme, notamment en associant les deux guerres mondiales du XXe siècle dans une même commémoration et une même signification seulement patriotique.

Cette journée du 28 décembre 2013 a donc du sens en regard de toutes ces préoccupations relatives au temps présent.

Il n’en ira pas forcément de même dans trois jours à Genève, ville qui affirme sa vocation internationale mais ne trouve rien de mieux à commémorer que la Restauration de son passé, le 31 décembre 1813. Ce jour-là, en effet, des troupes autrichiennes ont mis fin à une période française, mais elles ont aussi remis les clés de la ville aux anciennes élites patriciennes. Dès lors, à l’approche de ce bicentenaire annoncé, la question se pose de savoir si l’indépendance sans la démocratie constitue une thématique et une signification suffisantes pour en faire une célébration locale. Ou si, au contraire, la démocratie et les droits humains allant si peu de soi dans le temps présent comme dans nos horizons d’attente, il n’y aurait pas mieux à faire en termes de références au passé pour le présent et pour l’avenir.

Encore une fois, toutes les commémorations ne se valent pas et il y a lieu de les examiner de cas en cas. D’où l’attention qu’il vaut la peine de porter aujourd’hui au souvenir des sept frères Cervi et de leur camarade tués par le fascisme.

Charles Heimberg (Genève)

 


[1] Voir http://www.fratellicervi.it/.

[2] Lire à ce propos Sergio Luzzatto, http://www.ilsole24ore.com/art/SoleOnLine4/Tempo%20libero%20e%20Cultura/2010/04/italo-alcide-mito.shtml.

[3] Alcide Cervi, I miei sette figli, Turin, Einaudi, 2010 (édition originale 1955), p. 9.

[4] À côté du musée, situé dans la ferme de la famille Cervi, une grange a aussi été transformée en Bibliothèque-archive Emilio Sereni, du nom d’un grand historien italien de l’agriculture.

[5] Voir http://www.lph-asso.fr/. Le point de vue englobant de cette association est contesté à juste titre par le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, le CVUH, qui prône au contraire une véritable analyse critique, de cas en cas, des interactions entre histoire et mémoires : http://cvuh.blogspot.ch/.

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