Une Journée de la mémoire troublée par un mésusage politique du passé

 La Journée de la mémoire du 27 janvier rappelle la découverte et la libération par l’Armée rouge, en 1945, du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Mais le fait que le Parlement européen ait cru bon d’y ajouter une journée dédiée aux victimes européennes du totalitarisme le 23 août, soit le jour de la signature du Pacte germano-soviétique, sème trouble et confusion.

 

La Journée de la mémoire du 27 janvier rappelle la découverte et la libération par l’Armée rouge, en 1945, du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Mais le fait que le Parlement européen ait cru bon d’y ajouter une journée dédiée aux victimes européennes du totalitarisme le 23 août, soit le jour de la signature du Pacte germano-soviétique, sème trouble et confusion.

 

Cette Journée de la mémoire du 27 janvier, instaurée depuis quelques années, a le mérite d’entretenir une attention nécessaire envers le travail d’histoire et de mémoire qui concerne la criminalité de masse du national-socialisme. Dédiée en même temps à la prévention des crimes contre l’humanité, elle ouvre aussi à une réflexion sur le présent et sur l’avenir du point de vue des droits humains.

 

Cette année, à Genève, la soirée organisée par le Département de l’instruction publique et le Théâtre Saint-Gervais, a été l’occasion d’évoquer le diplomate suisse Karl Lutz qui, avec d’autres, a sauvé la vie de milliers de juifs hongrois à Budapest. Une exposition lui est consacrée au Théâtre Saint-Gervais jusqu’au 10 mars 2012 (http://www.saintgervais.ch/). Elle a aussi permis d’entendre le très beau témoignage d’Annette Beaumanoir sur ses engagements et ses expériences. Entrée très jeune dans la Résistance, elle est, comme ses parents, une « Juste parmi les nations » pour avoir sauvé des enfants juifs. Mais elle a aussi été une militante communiste, avant de prendre ses distances en 1955, puis un soutien actif du FNL au temps de la guerre d’Algérie, ce qui lui a valu l’emprisonnement et l’exil [voir son livre Le feu de la mémoire. La Résistance, le communisme et l’Algérie. 1940-1965, Bouchene, 2009 ; ainsi que son témoignage filmé sur http://atelier-luca.com/fc/viewtopic.php?t=1027].

 

En France, une loi récemment adoptée introduit la pénalisation de « ceux qui ont contesté ou minimisé de façon outrancière […] l’existence d’un ou plusieurs crimes de génocide […] reconnus comme tels par la loi française ». Elle suscite beaucoup de questions, dont certaines sont pertinentes compte tenu des conditions de son adoption et des problèmes de fond que pose la qualification des crimes de masse. Mais elle est avant tout reliée à ce trait spécifique des génocides qui fait que leurs auteurs organisent d’emblée et sciemment la négation de leur crime.

 

Une autre décision politique suscite apparemment beaucoup moins de réactions. Le 2 avril 2009, le Parlement européen a en effet adopté le principe « que le 23 août soit proclamé « Journée européenne du souvenir » pour la commémoration, avec dignité et impartialité, des victimes de tous les régimes totalitaires et autoritaires ». Il était évidemment question de prendre ainsi en considération la mémoire des victimes du stalinisme dans les anciens pays communistes. Mais fallait-il pour autant procéder à cet amalgame au risque de relativiser la criminalité nazie ? Bien que ce texte prenne au préalable beaucoup de précautions pour rappeler qu’il ne revient pas à l’autorité politique de dire l’histoire, il n’en introduit pas moins une commémoration dont la signification est très marquée sur le plan idéologique. Elle se fonde explicitement sur un concept très discutable, et discuté, le totalitarisme, c’est-à-dire, dans un usage contemporain qui n’a plus rien à voir avec les réflexions nuancées de la philosophe Hannah Arendt, une assimilation, en les mettant sur le même plan, des régimes, et des crimes, fascistes et staliniens de tout le XXe siècle.

 

Les raisons du malaise que suscite cette décision du Parlement européen ne s’arrêtent pas là puisque la date du 23 août est aussi celle de l’insurrection des esclaves de Saint-Domingue, en 1791, et que l’UNESCO en avait déjà fait il y a plusieurs années une Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition.

 

De fait, cette décision sur la commémoration des victimes du totalitarisme a été appliquée pour la première fois en 2011 par la présidence polonaise de l’Union européenne (voir http://pl2011.eu/fr/content/journee-europeenne-de-commemoration-des-victimes-des-regimes-totalitaires-programme-des-ce-1). Elle n’empêche pas les historiens de faire leur travail. Mais elle induit beaucoup de confusion dans l’espace public. Comment enseigner et transmettre la complexité du XXe siècle à partir d’un concept aussi réducteur ? Comment faire connaître et comprendre l’histoire du phénomène communiste entre espoirs et trahisons ? Mais aussi, comment rendre compte du prix payé par le peuple russe pour mettre fin à la barbarie nazie qui gangrénait l’Europe ? Cette association du national-socialisme et du stalinisme sous le seul angle de leurs victimes ne permet pas de comprendre le XXe siècle et ses tragédies. Elle est non seulement une manipulation politique, mais elle constitue aussi un écran de fumée qui rend peu accessible l’intelligibilité du passé.

 

Cette Journée du souvenir du 23 août fragilise en définitive le sens de la Journée de la mémoire du 27 janvier qu’elle réduit de fait à une commémoration comme une autre, en fonction d’un certain relativisme post-moderne. Son introduction constitue un véritable mésusage politique du passé qui mériterait d’être débattu et contesté.

 

Charles Heimberg, Genève

 

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