Il y a 50 ans, une tragédie ouvrière occultée au cœur de la Suisse : Mattmark

Ce 30 août 2015 marque jour pour jour les 50 ans de la tragédie de Mattmark avec ses 88 victimes, dont 56 Italiens. Un glacier s’est effondré sur des baraques du chantier d’un barrage en haute montagne. Sa mauvaise réputation avait eu peu de poids face aux exigences de rentabilité et de délais de construction. La tragédie était en quelque sorte annoncée, mais personne n’allait en assumer la responsabilité.

Ce 30 août 2015 marque jour pour jour les 50 ans de la tragédie de Mattmark avec ses 88 victimes, dont 56 Italiens. Un glacier s’est effondré sur des baraques du chantier d’un barrage en haute montagne. Sa mauvaise réputation avait eu peu de poids face aux exigences de rentabilité et de délais de construction. La tragédie était en quelque sorte annoncée, mais personne n’allait en assumer la responsabilité.

1315 (bataille mythique de Morgarten), 1515 (bataille de Marignan), 1815 (Restauration et dernière étape de la constitution d’un territoire qui allait devenir plus tard, en 1848, un pays, la Suisse) : cette année 2015 est remplie de commémorations convenues, peu intéressantes pour les questions du présent et surtout marquées par leurs usages mythiques et identitaires, bien loin de toute rigueur historienne. Mais le demi-siècle de la tragédie de Mattmark aurait mérité davantage que la modeste et discrète commémoration dont il est l’objet. Il aurait mérité davantage que quelques articles de presse ponctuels (dont celui-ci qui souligne à juste titre que « les sacrifiés de Mattmark ont changé la Suisse »). Cette « Marcinelle oubliée » (du nom de la mine belge où une terrible catastrophe fit 262 victimes, dont une majorité d'Italiens, le 8 août 1956) est en effet méconnue et occultée, ce qui donne raison, après coup, au très beau texte du romancier Dino Buzzatti, publié dans le Corriere della Sera du 1er septembre 1965 [1], lorsqu’il écrivait :

« Regardez-les, à mesure que les secouristes les alignent par terre sur le dos, les uns à côté des autres. À présent ils ne rient plus, ils ne chahutent plus, ils ne demandent plus de spaghettis, ils n’invoquent plus la « mamma ». Les voilà couronnés de la mort la plus funeste et la plus cruelle. Dans un mois ou deux, dans un an, personne sur terre ne se souviendra plus d’eux : c’est la loi du temps qui passe. Mais pour le moment ils sont au-dessus de tout […]. Le déploiement continue peu à peu. […] C’est d’une main tremblante que le chef de chantier raye leur nom de son registre. Regardez-les pour la dernière fois. Ils sont terriblement beaux, non ? De vrais soldats ? »

En Suisse, les historiens n’ont guère intégré dans leurs travaux cet événement emblématique de la construction sociale de la prospérité helvétique dans l’après-guerre. Pour ce cinquantenaire, une équipe de chercheurs a en quelque sorte sauvé l’honneur et rendu possible un travail de mémoire en menant une recherche approfondie sur Mattmark qui intègre aussi bien les archives, la presse que les paroles des témoins. Leurs travaux sont synthétisés dans une publication en trois langues, dont l’ouvrage en français de Toni Ricciardi, Sandro Cattacin, Rémi Baudouï, Mattmark, 30 août 1965. La catastrophe, sorti pour ce 30 août (et dont nous rendons compte ici).

 

Fatalité ou responsabilités?

« La peine qui accable notre canton et notre pays tout entier est immense car il s’agit là, et de très loin, de la plus grande catastrophe survenue sur un chantier alpin.

Il serait donc profondément déplacé d’augmenter encore le chagrin des parents et des amis des victimes ainsi que de notre population en voulant à tout prix préciser des responsabilités qui en fait ne sont que pure imagination.

Les heures tragiques que nous vivons devraient plutôt nous inciter au recueillement et à méditer sur les dangers d’une nature qui ne supporte pas indéfiniment d’être malmenée par le progrès. »

Cet extrait du 31 août 1965 du quotidien Le Nouvelliste, journal valaisan francophone dominant dans le canton, est particulièrement significatif. Il évoque la fatalité et le danger de la nature potentialisé par le progrès. Mais il n’est pas question ici de faire rendre des comptes à quiconque. La mort au travail et du travail fait partie du paysage. Elle mérite bien sûr nos profonds regrets et notre compassion. Mais rien d’autre, en fin de compte que notre recueillement.

Et pourtant, la question des responsabilités s’est immédiatement posée. Sur fond de lutte des classes et de confrontations sociales. Et parmi les immigrés italiens de Suisse, des tensions se sont exprimées d’emblée à ce propos. Par exemple, la Colonie libre italienne de Genève a refusé de s’associer à une souscription en faveur des victimes, comme en témoigne ce communiqué du 10 septembre 1965 [2] :

« Les membres de la Colonie libre italienne de Genève, réunis en assemblée extraordinaire, en date du 8 septembre 1965 :

- ayant examiné l’invitation adressée par la Fédération des C.L.I. [Colonies libres italiennes] en Suisse en date du 31.8.1965 à souscrire en faveur des victimes italiennes de Mattmark ;

- ayant constaté les circonstances dans lesquelles le drame est survenu, sur la base surtout des déclarations émanant de savants de renom dont il résulte clairement que la tragédie pouvait être évitée ;

- considérant qu’une souscription faite dans de telles conditions ne serait qu’une insulte à la misère et à l’état d’abandon dans lequel est laissé notre émigration et auxquels on chercherait ainsi encore une fois à remédier en renonçant à de l’argent durement gagné et par la pitié du peuple pour aider les proches des victimes à oublier leur douleur ;

- étant donné que des cas d’accidents mortels au travail dus à l’absence de mesures de sécurité se répètent continuellement (le dernier en date pour le canton de Genève concerne l’ouvrier italien de 52 ans Giovanni Colella, mort à Carouge en date du 1.9.1965 écrasé sous le mur d’une maison en démolition) ;

décident

par conséquent de ne pas adhérer à cette initiative en invitant la Fédération des C.L.I. en Suisse à prendre fermement position pour que les responsables, s’il y en a, soient sévèrement jugés, mais surtout pour faire que des situations comme celle de Mattmark ou d’autres homicides blancs [3] ne se répètent plus comme par le passé.

- ils demandent en particulier qu’une Commission d’enquête italienne (comme le réclamait déjà le Congrès de Lausanne des C.L.I. en Suisse des 20/21 mars 1965) soit constituée et invitée en Suisse pour examiner les conditions de vie et de travail de nos compatriotes et que, sur la base de cette enquête, des accords soient stipulés qui garantissent davantage de sécurité au travail et de dignité humaine à nos émigrés.

L’assemblée extraordinaire des membres de la Colonie libre italienne de Genève »

Six ans et demi plus tard, après une longue enquête, un procès d’une semaine (du 22 au 29 février 1972) a abouti à un acquittement général pour les personnes inculpées d’homicide involontaire. Le 17 avril, les justifications  de la décision rendues publiques ont considéré qu’une « avalanche de glace constituait une possibilité trop lointaine pour être raisonnablement prise en considération » [4]. Cette décision invraisemblable n’a pas manqué de susciter les plus véhémentes protestations. Nous n’en citerons qu’une ici, provenant de l’Italie, non pas de L’Unità, le journal du Parti communiste italien qui avait régulièrement dénoncé le drame évitable de Mattmark, mais du très bourgeois Corriere della Sera :

« Face à un verdict tel que celui du tribunal de Sion, on ne peut qu’être perplexes et bouleversés. Ce tribunal est parvenu à acquitter tous les accusés en dépit des nombreuses dépositions attestant de divers signes prémonitoires de la catastrophe. […] Si l’inertie face à de tels avertissements ne relève pas de la négligence, j’ignore où on peut trouver des marques de négligence. Mais ce qui laisse, je ne dis pas perplexes, mais stupéfaits, c’est le fait d’avoir voulu s’acharner sur les descendants des victimes au point de les condamner à payer une partie des frais de procédure […]. Je ne crois pas que dans un pays d’Europe des six, ou bientôt des neuf, une telle décision puisse être prononcée. Il est certain que la Suisse, si elle souhaite un jour faire partie de la Communauté Européenne, devra changer sa législation en profondeur ainsi que les lois concernant les accidents du travail et les responsabilités qui s’y rapportent. Elle devra aussi faire en sorte de modifier l’esprit avec lequel elle entend administrer la justice quand il s’agit de travailleurs non suisses, ou de leurs survivants » [5].

Aujourd’hui, même si des progrès ont bien sûr été réalisés, la mort au travail et du travail continue de marquer l’actualité, en Suisse comme ailleurs. Quant au cynisme des autorités helvétiques dénoncé ici à juste titre, il fait partie d’une histoire sociale enfouie et occultée qu’il s’agit de mieux faire connaître.

Charles Heimberg (Genève)

 

Ouvrages de référence :

Toni Ricciardi, Morire a Mattmark. L’ultima tragedia dell’emigrazione italiana, Rome, Donzelli editore, 2015, 172 pages.

Toni Ricciardi, Sandro Cattacin, Rémi Baudouï, Mattmark, 30 août 1965. La catastrophe, Genève et Zurich, Seismo, 2015, 174 pages.

D’autres informations sur la recherche de ces auteurs sont disponibles ici.

 

 


[1] Reproduit aux pp. 98-100 du livre de Ricciardi, Cattacin et Baudouï.

[2] Archives du Collège du Travail, Genève, Fonds "organisations". Je remercie Patrick Auderset de m’avoir signalé ce document. Version française selon ma propre traduction.

[3] En italien, la « mort blanche » désigne la mort au et du travail.

[4] Cité p. 150 du livre de Ricciardi, Cattacin et Baudouï.

[5] Interview avec Lionello Levi Sandri, Corriere della Sera, 7 octobre 1972. Reproduit p. 157 du livre de Ricciardi, Cattacin et Baudouï. Lionello Levi Sandri avait été Commissaire européen pour les affaires sociales dans les années 1960.

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