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Billet de blog 30 oct. 2022

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Marche sur Rome. Un centenaire sans quiétude

Le centenaire de la marche sur Rome survient dans un contexte qui est préoccupant. Notamment avec la récente intronisation d'une présidente du Conseil néofasciste en Italie. Mais le sens possible de cet événement n'est pas d'aller chercher dans le présent des signes de sa répétition. Parce que c'est un autre après-guerre qui a produit le néofascisme dont Meloni ne s'est pas départie.

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Le centenaire de la marche sur Rome tombe à un moment étourdissant dans lequel les crises s'ajoutent aux crises, les dénis s'ajoutant aussi aux dénis. Le problème majeur du dérèglement climatique et social planétaire entraîne en quelque sorte tous les autres puisque ses causes ont quelque chose à voir avec ce qui provoque zoonoses et pandémies, mais ne sont pas non plus sans lien avec la remise en cause des droits humains et la montée tendancielle de l'extrême droite.

Il tombe aussi presque jour pour jour au moment de l'investiture en Italie d'une présidente du Conseil néofasciste à la tête d'une coalition orientée vers l'extrême droite grâce à une loi électorale inique qui lui attribue une très large majorité des sièges à partir de 44% des voix, et de 28% de l'électorat compte tenu d'un taux d'abstention inédit. Cette investiture émerge dans un contexte de crise structurelle très profonde de la gauche, ou du peu qu'il en reste, mais surtout de déni majeur et d'occultation de l'histoire dans un pays dont les élites dominantes ont renoncé à l'indispensable distanciation civile et mémorielle à l'égard de la dictature criminelle qu'il a connu. Un contexte de brouillage qui se déploie de la banalisation systématique du fascisme et de ses horreurs à la puissante euphémisation consistant à qualifier de "centre-droit" les forces politiques de droite et d'extrême droite qui viennent de remporter les élections.

Des affiches sauvages ont émergé dans la Capitale à l'occasion du centenaire de la marche sur Rome. Source: https://www.repubblica.it/

En réalité, le sens premier de ladite marche sur Rome, qui a été mythifiée, se trouve surtout dans la décision du roi, en accord avec les élites dominantes, de nommer Mussolini à la présidence du Conseil. C'est cela qui compte le plus, et qui correspond à la date du 30 octobre qui est aussi celle du vrai défilé des fascistes dans les rues romaines. En outre, cette date de 1922 n'est qu'une étape de l'émergence du régime fasciste: elle suit la fondation des fasci de 1919 et précède l'affermissement du régime de 1925 et les lois fascistissimes de 1926 qui constituent le débouché paradoxal de la crise consécutive à l'assassinat du socialiste Giacomo Matteotti en 1924.

Ce qui est inquiétant pour le présent n'est sans doute pas le risque de voir revenir le régime du Ventennio tel qu'il était. Les enjeux de mise en péril des droits humains sont évidemment plus complexes et plus subtils. Cependant, les circonstances de la prise du pouvoir sont toujours à bien examiner en prenant en compte l'incertitude qui a marqué le présent de tous les protagonistes du passé.

Dans ce sens, il y a lieu de prendre toute la mesure de la banalisation du danger fasciste au moment de sa première émergence. Et d'en tirer peut-être quelques enseignements en relation avec la montée actuelle de l'extrême droite.

"Comment la classe politique italienne a-t-elle pu laisser faire de tels changements ? Par ignorance ou par acceptation ? En se focalisant sur la position antisocialiste du fascisme, elle n'a pas vu que le fascisme était aussi fondamentalement antidémocratique et antilibéral. Beaucoup se concentrèrent sur les débats parlementaires ou sur les personnalités politiques et leurs actions, en oubliant ou en négligeant l'ampleur des changements qui se produisaient alors dans le pays. C'est davantage à l'étranger, et de manière assez précoce, que l'ampleur de ces transformations politiques fut reconnue, même si la Seconde Guerre mondiale allait en effacer le souvenir." (Giulia Albanese, "La marche sur Rome: mise en scène ou vraie prise de pouvoir?", L'Histoire, mars 2022).

Les significations du fascisme

Parmi les mots du mal, le mot "fascisme" est sans doute l'un de ceux dont l'usage dans le présent est le plus particulièrement complexe. Il revêt en effet deux significations différentes, et probablement aussi toutes les nuances possibles sur un continuum entre les deux.

La première est celle de l'expérience historique du Ventennio, prise pour elle-même, au sens strict, sans lien avec d'autres expériences, dans l'étroitesse d'une perspective strictement antiquaire au sens où l'entendait l'historien Arnaldo Momigliano ("L’interprétation d’objets isolés était [l']exercice favori [des antiquaires]. Ils avaient une capacité d’apprécier des faits sans lien entre eux qui ne nous semble pas relever d’une recherche sérieuse", in Les fondations du savoir historique, Paris, Les Belles Lettres, 1992 [1990], pp. 61 et 65). C'est la posture d'une certaine historiographie traditionnelle et conservatrice; et celle aussi, dans l'absolu, des héritiers et héritières de cette expérience et de leur double jeu.

La seconde est fondée sur l'idée d'un fascisme primitif éternel, d'un danger constant pour les droits humains auquel ne jamais cesser de prendre garde. Il a été théorisé par Umberto Eco dans une conférence de 1995 dans laquelle il fournit une série de critères dont tout ou partie caractériserait cet "Ur-fascisme" dans la durée: le culte de la tradition, un refus du modernisme qui s'en prend surtout aux Lumières, un irrationalisme privilégiant l'action pour l'action, une conception du désaccord comme trahison, une peur profonde de la différence, l'appel à des catégories déclassées, un nationalisme fondé sur la peur de l'autre et la xénophobie, une énonciation rhétorique de la force de l'ennemi, une valorisation de la guerre, un mépris pour les faibles, une exaltation des héros, du machisme, un antiparlementarisme démagogique et une "novlangue", pauvre de syntaxe, mais apte à mobiliser touts les éléments susmentionnés (Umberto Eco, Reconnaître le fascisme, Paris, Grasset, 2017 [1997]).

Cette définition très large du fascisme est bien sûr contestable tant ce n'est jamais l'assimilation de tout dans tout qui permet de produire de l'intelligibilité. Mais elle a la vertu de nous alerter sur des continuités potentielles. Il est d'autant moins possible de la rejeter en bloc que cette posture peut mener en même temps à des euphémisations fort discutables, comme lorsque l'historien Marc Lazar se contente de qualifier Fratelli d'Italia, le parti de Giorgia Meloni, d'"ultraconservateur, et même réactionnaire", ce qui ne favorise pas la clarté des faits et des débats qu'ils suscitent (à lire dans sa synthèse ""Fascisme". Un mot-valise bien explosif", L'Histoire. Collections, n° 96, 2022, pp. 122-126).

Entre ces deux significations du mot "fascisme", notamment parce que l'expérience du Ventennio ne se représentera pas dans les mêmes conditions et que ce n'est pas sa répétition stricto sensu qui a à nous préoccuper, un dilemme prévaut. Il est situé au cœur même du travail d'histoire et de sa pratique de la comparaison, entre continuité et rupture, autour du devenir ultérieur de ces expériences, et donc autour de la notion de changement.

L'histoire ne repasse pas les plats, mais elle n'en relève pas moins de continuités troublantes. Les chemises noires sont fort éloignées de notre vie contemporaine, mais les composantes potentielles de l'Ur-fascisme revêtent une actualité qui peut, qui doit, nous préoccuper, du moins pour une grande partie d'entre elles. Il n'est pas rigoureux, et il est sans doute contre-productif du point de vue de la prévention des crimes contre l'humanité qui seraient à venir, de dénoncer à tous propos un retour du fascisme. Mais il est hasardeux, et sans doute dangereux pour les droits humains, d'euphémiser et de banaliser des processus en cours qui pourraient déboucher sur des formes de "fascisation" de la société, de remise en cause des conquêtes démocratiques issues de la lutte contre les fascismes.

Dès lors, comment faire la part des choses?

En premier lieu, en termes de prévention, dans nos manières de questionner le passé pour éclairer le présent, notre attention devrait se porter d'abord et surtout sur les temps initiaux des expériences historiques fascistes, sur les circonstances qui les ont rendues possibles, qui leur ont permis de s'engager.

En deuxième lieu, bien sûr, il s'agit d'examiner les continuités, les conditions de sortie de ces expériences antidémocratiques et ce qu'il en est advenu sur le plan du travail de mémoire, afin de distinguer les différentes situations qui se présentent.

Enfin, il paraît surtout important de considérer le fascisme comme une possibilité qui pourrait venir, comme un possible qui nous pend au nez et dont il n'y a aucune raison de penser que nous en serions protégés à tout jamais (voir Ugo Palheta, La possibilité du fascisme. France, la trajectoire du désastre, Paris, La Découverte, 2018, ainsi que ce compte rendu de Nicolas Patin).

Bien nommer les choses

L'ouvrage susmentionné d'Ugo Palheta contribue à la réflexion sur la nécessité de bien nommer les choses, sur l'usage complexe des mots du mal. Il attribue aux fascismes un projet visant la « régénération d’une ‘communauté imaginaire’ considérée comme organique […] par purification ethno-raciale, par l’anéantissement de toute forme de conflit social et de toute contestation… » (p. 31). Il écarte avec raison le terme de "populisme", qui est utilisé à tort et à travers, et qui n'éclaire en aucune manière cette complexité. Et il souligne aussi l'importance qu'il y a de ne pas euphémiser les réalités en renonçant à écarter trop facilement le mot "fascisme".

La situation italienne, avec l'arrivée au pouvoir d'une coalition de droite et d'extrême droite, et d'une présidente du Conseil issue d'un parti néofasciste, est particulièrement révélatrice à cet égard. En effet, c'est un véritable lessivage idéologique et médiatique qui a mené l'Italie à renoncer purement et simplement à nommer ce qui lui arrive. Toute la presse, tous les médias utilisent le terme "centre-droit" pour désigner cette coalition et évitent soigneusement les termes de "fascisme" et d'"extrême droite" pour désigner le parti qui est désormais en tête, Fratelli d'Italia, avec pourtant son symbole emblématique de la flamme tricolore près d'un cercueil qui est celui du Duce.

Dès lors, comment nommer cette mouvance et ces diverses composantes de l'extrême droite?

Comme le souligne l'historien Carlo Greppi, "le débat sur le légitime usage public de l'histoire s'est envenimé autour du préfixe éventuel - "post", "néo", "pro", "para", "crypto" - qu'il faudrait mettre devant le lemme "fascisme" pour faire référence à l'actualité et notamment à la vague noire et (entre 2019 et 2020) à la vague noire-verte représentée par la Ligue souverainiste/nationaliste de Matteo Salvini" ("Cent’anni di cose buone", Jacobin Italia, Ventidue, n° 16, 2022).

En amont de ce débat, soulignons d'abord la pertinence de l'usage de ce lemme, quel qu'en soit le préfixe, son absence participant d'une euphémisation qui produit davantage de brouillard que de clarté. Oui, il y a bien, compte tenu de leurs histoires respectives et de leurs postures contemporaines, quelque chose de fasciste dans Fratelli d'Italia ou le Rassemblement national, même s'il serait non moins réducteur et embrouillant de les assimiler sans autre aux expériences fascistes de l'entre-deux-guerres.

S'agissant de l'Italie, de sa coalition de droite et d'extrême droite, dans laquelle deux formations d'extrême droite prévalent, et du parti premier classé aux dernières élections, Fratelli d'Italia, l'histoire à faire est davantage celle de l'après-Ventennio que celle du Ventennio proprement dite. Le Mouvement social italien et son dirigeant historique Giorgio Almirante, malgré l'interdiction constitutionnelle de reconstruction du parti fasciste, ont été clairement fascistes de l'immédiat après-guerre jusqu'en 1953. Après un succès électoral substantiel, ils sont ensuite devenus néofascistes. Leur slogan fondamental, et particulièrement ambigu, a dès lors été constamment le suivant: "Ni renier, ni restaurer " (le fascisme).

De ce point de vue, l'usage de la formule "post-fasciste", s'il a au moins la vertu d'expliciter la présence d'une dimension fasciste, n'en demeure pas moins problématique. Par analogie, la post-vérité, c'est le mensonge. La post-modernité, c'est l'écueil du relativisme et de la confusion des esprits. Mais alors, qu'est-ce que le post-fascisme? N'est-il pas à craindre que l'usage de ce terme soit lui aussi la source de nombreuses confusions?

De son côté, la formule "néofasciste" est déjà beaucoup utilisée pour désigner des ultras, des agitateurs, des groupuscules et des protagonistes du terrorisme noir. Mais nous parlons plutôt ici d'un néofascisme institutionnel qui n'a pas suffisamment renoncé à ses origines historiques et dont nous ne savons pas à quoi il peut mener, jusqu'où il peut aller. Reconnaître et désigner les différentes forme de néofascisme, c'est donc aussi ne pas occulter les porosités, les potentielles ambiguïtés entre ces mouvances.

Ainsi, l'option la plus rigoureuse est plutôt de qualifier le parti de Giorgia Meloni de néofasciste. Mais à condition de souligner aussi que "parler de racines fascistes, un siècle après la marche, est un peu exagéré. Parler de racines enfoncées dans l'histoire de ce qui était aussi, mais pas seulement, le parti néofasciste ne l'est pas. Le parti qui a remporté les élections n'est pas celui de Mussolini et ne lui ressemble même pas. C'est le parti de Giorgio Almirante" (Andrea Colombo, "FdI, la rifondazione missina nel segno di Giorgio Almirante", Il Manifesto, 26 septembre 2022).

Charles Heimberg (Genève)

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