È buon per me se la mia vita intera
mi frutterà di meritare un sasso
che porti scritto: non mutò bandiera.
Il était né à Livourne en 1929, dans l’Italie fasciste, et avait refusé de faire le service militaire dans l’Italie républicaine. Il s’est exilé en Suisse où il est devenu infirmier en psychiatrie. Parallèlement, il s’est engagé dans les milieux libertaires et syndicaux, tout en développant, en autodidacte, des travaux d’histoire critique en dehors des sentiers battus.
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Son parcours est tellement riche et multiple qu’il est difficile de le résumer. Quatre axes principaux de ses travaux et interventions peuvent toutefois être mentionnés, malgré des recoupements possibles et l’impossibilité d’être exhaustif.
Le premier concerne l’antifascisme constant de l’émigré italien. C’est le thème qui a donné lieu aux ouvrages monographiques marquant le plus sa bibliographie, ainsi qu’à un combat emblématique contre le doctorat honoris causa attribué en 1937 par l’Université de Lausanne à Benito Mussolini, un diplôme scélérat toujours pas désactivé aujourd’hui. Il s’est montré en quelque sorte précurseur dans la désignation de ces « irresponsables », pointés aujourd’hui par l’historien Johann Chapoutot, ces figures de la bourgeoisie qui ont parfois préféré par intérêt immédiat les affres du fascisme à la préservation du droit et des droits.
Le deuxième a trait à l’histoire du mouvement ouvrier et des luttes sociales, y compris l’antifascisme. Il est marqué symboliquement par un article pionnier dans la presse syndicale sur l’histoire de la grève générale de 1918 en Suisse. Ses contributions sur ce thème portent par exemple sur l’histoire des immigrés italiens ou sur des mouvements sociaux. Ils ont été notamment publiés dans les Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier de l’AÉHMO (Association pour l’étude de l’histoire du mouvement ouvrier). D’autres articles sur les antifascistes ont trouvé leur place dans la presse de l’immigration italienne en Suisse.
Le troisième porte sur son parcours professionnel d’infirmier en psychiatrie, là aussi initié par son engagement syndical. Il développe dans quelques textes une posture réflexive critique sur sa pratique professionnelle, pour dénoncer les abus hiérarchiques de l’institution psychiatrique, faire valoir le point de vue subalterne soignant face au paternalisme médical, mais aussi s’inquiéter des droits des patients. Une fois à la retraite, il a aussi participé, avec Jérome Pedroletti et Geneviève Heller, à un travail sur l’histoire de la profession infirmière fondé sur un recueil de témoignages d'anciens collègues. Une autre manière d'être passeur d'histoire.
Le dernier axe est plus difficile à cerner, mais c’est le plus prolixe, celui de la chronique. Le Cantini chroniqueur, infatigable narrateur des zones d’ombre du pouvoir et des contradictions de la pensée dominante, peut se lire dans toutes sortes de publications, celles en particulier du monde libertaire, dont il a été un compagnon de route, ou celles de la Libre Pensée. Sa soif de (faire) savoir et comprendre a porté sur d’innombrables sujets, y compris sur l’histoire locale de sa commune de résidence, Forel-Lavaux.
L’histoire d’en bas de Cantini est marquée par de la curiosité, de la rigueur intellectuelle et une centration sur les archives et les documents, dont il a été un dénicheur émérite. Son histoire critique est moins centrée sur les témoignages que sur les sources écrites, mais avec une immense capacité de déterrer le cas échéant les plus gênantes pour les dominants afin de les interpeller. C’est ainsi qu’il a pu soulever certaines questions en amont, avant même qu’elles se posent fortement dans l’espace public, comme pour les connivences des autorités et des élites économiques suisses avec les fascismes. Il a en outre eu la bonne idée de déposer des traces de ses investigations et activités aux Archives cantonales vaudoises, ainsi qu’au Centre international de recherche sur l’anarchisme (CIRA) de Lausanne.
Qu’est-ce que l’histoire savante ? En quoi un historien autodidacte est-il en mesure de la pratiquer ? Cantini l’a évoqué lui-même en 2006 dans un entretien avec l’historien Michel Busch qui l'interrogeait sur la possibilité d'associer, ou de trouver complémentaires, deux ouvrages parus en 1992 aux Éditions d’en bas de Lausanne, sur une thématique proche, mais pour deux périodes différentes : Les avant-gardes réactionnaires. La naissance de la nouvelle droite en Suisse. 1890-1914, d’Hans Ulrich Jost, professeur à l’Université de Lausanne et celui de Cantini, Les ultras. Extrême droite et droite extrême en Suisse, les mouvements et la presse de 1921 à 1991. Voici sa réponse :
« Si l’on veut, d’un côté l’histoire savante, de l’autre un travail artisanal qui a consisté à inventorier des informations éparses, mais appartenant au domaine public, puis à leur conférer un sens en les insérant dans une perspective historique. »
Cette phrase fait écho à la nature de l’histoire critique, sociale et du mouvement ouvrier, et à son évolution, d’abord impulsée par ses propres protagonistes, puis trouvant aussi une certaine place dans la recherche académique. Mais à quelles conditions l’histoire d’en bas peut-elle produire de la connaissance et de l’intelligibilité ? Et comment peut-elle être suffisamment investie, si elle peut l'être, par le monde universitaire ? La distinction entre histoire académique et histoire d'en bas est-elle toujours claire ? N'est-elle pas poreuse ? Ne dépend-elle pas d'abord de la posture de chaque auteur ou autrice? C’est en se posant ces questions que la singularité du travail de Cantini se donne pleinement à voir.
Pour conclure cette brève évocation, c’est encore à lui qu’il nous faut donner la parole. Il avait terminé en 2003 un exercice d’ego-histoire en revendiquant à la fois son « côté militant » et son « honnêteté intellectuelle » ; et par la citation de trois vers du poète toscan du premier XIXe siècle Giuseppe Giusti, reproduits en exergue de ce texte, afin de mettre en garde contre « les trop nombreuses girouettes d’hier et d’aujourd’hui ». Leur traduction approximative est la suivante : « Et tant mieux pour moi si ma vie entière / devait suffire à me valoir une pierre / portant l’inscription : il n’a pas changé de camp. »
Ces vers, il nous les a signalés, et, parce qu’en effet, il n’a rien lâché, ils lui sont dus.
Charles Heimberg (Genève)
Références mentionnées de Claude Cantini :
Pour une histoire sociale et antifasciste : contributions d’un autodidacte, textes choisis et présentés par Charles Heimberg, Éditions d’en bas, 1999 [avec une bibliographie partielle et l’évocation des archives de Cantini aux Archives cantonales vaudoises par Gilbert Coutaz et au CIRA par Marianne Enckell. L'ouvrage comprend son article sur la grève générale de 1918 en Suisse].
[Avec Jérôme Pedroletti & Geneviève Heller], Histoires infirmières : Hôpital de Cery sur Lausanne, 1940-1990, Éditions d’en bas, 2000.
« Comment je suis devenu “historien” », in Atelier H., Ego-histoires : écrire l’histoire en Suisse romande, Alphil, 2003, pp. 173-182.
« L’histoire d’en bas. Propos de Claude Cantini recueillis par Michel Busch », in Luttes au pied de la lettre, 1976‑2006, Éditions d’en bas, 2006, pp. 87-94.
D'autres hommages à Claude Cantini:
- Tiré du site Renverse.co: "Hommage à Claude Cantini, historien autodidacte et militant antifasciste", https://www.infolibertaire.net/hommage-a-claude-cantini-historien-autodidacte-et-militant-antifasciste/
- Dans 24 Heures, quotidien lausannois: https://www.24heures.ch/claude-cantini-lhistorien-antifasciste-decede-a-97-ans-975756296481
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