Fête nationale suisse, insularité et subalternités

En Suisse, la fête nationale du Premier Août a été inventée à la fin du XIXe siècle pour réconcilier des forces bourgeoises qui s’étaient affrontées quelques décennies auparavant, mais qui devaient désormais faire face aux effets politiques de la question sociale et à l’affirmation des luttes ouvrières. Elle a donc une signification très conservatrice.

En Suisse, la fête nationale du Premier Août a été inventée à la fin du XIXe siècle pour réconcilier des forces bourgeoises qui s’étaient affrontées quelques décennies auparavant, mais qui devaient désormais faire face aux effets politiques de la question sociale et à l’affirmation des luttes ouvrières. Elle a donc une signification très conservatrice.

Le document historique appelé à devenir le prétendu acte fondateur du pays devait revêtir une dimension matérielle et scientifique, raison pour laquelle il a été renoncé à la légende de Guillaume Tell. Un pacte d’alliance médiéval daté des premiers jours du mois d’août 1291 a donc été choisi pour ce faire, exposé aujourd’hui dans un musée qui lui est consacré depuis les années 1930 à Schwyz. Mais il s’est finalement révélé être une copie et ne pas dater de l’année qu’il mentionne. Sans compter le fait qu’il évoque le renouvellement d’une alliance précédente : « C'est ce que, par le geste consacré, ils ont juré d'observer en toute loyauté, renouvelant par le présent traité le texte de l'ancien pacte corroboré par un serment »[1].

Et surtout, son interprétation officielle, qui lui attribue la prétendue fonction d’acte fondateur d’une Suisse qui n’a en réalité été constituée en État moderne qu’en 1848, est erronée sur le plan historique et s'inscrit dans la catégorie des mythes fondateurs.

Les contenus de ce texte sont toutefois significatifs. L’alliance défensive, entre soi, de trois vallées, l’engagement à ne jamais se soumettre à des juges étrangers (« nous avons juré, statué et décidé que nous n'accepterons et ne reconnaîtrons en aucun cas dans les dites vallées, un juge qui aurait payé sa charge de quelque manière, soit en argent, soit à quelque autre prix, ou qui ne serait pas de chez nous et membre de nos communautés »), mais aussi la promesse de s’en tenir à la décision de ceux qui, dans les communautés, sont les plus influents (« Si d'autre part un conflit surgit entre quelques uns, les plus sages des confédérés doivent intervenir en médiateurs pour apaiser le différend de la façon qui leur paraîtra efficace ») : tout cela revêt bien sûr une signification qui est propre aux mentalités de l’époque médiévale ; mais le choix d’un tel texte à la fin du XIXe siècle est pour le moins révélateur d’une option conservatrice et d’une manière très conformiste de se référer au passé pour justifier le présent. Ainsi, il s’agit sans doute ici d’affirmer une certaine forme d’indépendance, mais rien n’est dit en particulier des droits démocratiques de tous et de chacun.

Les milieux progressistes n’ont pas toujours apprécié cette fête du Premier Août ; toutefois, celles et ceux qui en proviennent et qui sont aux affaires, surtout dans les communes, s’en accommodent sans problème en tenant des discours étonnants, trouvant ainsi dans ce pacte de 1291 des principes d’ouverture au monde et de démocratie issus tout droit de leur fertile imagination. Car, malheureusement, il nous faut bien admettre que la lecture la plus conforme à la signification historique du pacte, ce qui fait justement qu’il vaudrait mieux y réfléchir à deux fois avant de lui trouver toutes sortes de vertus, est plutôt celle de l’extrême-droite, et en particulier celle de Christoph Blocher. Le tribun de l’UDC (la mal-nommée Union démocratique du Centre, le Parti suisse du peuple en allemand) a en effet récemment annoncé une opposition à tout crin de son parti, par voie de référendum, contre toute nouvelle prérogative européenne, et donc étrangère, dans la législation helvétique, aussi bien par la voie bilatérale que par tout autre voie :       

« En reprenant le droit automatique de l’Union européenne et en reconnaissant la Cour de justice de l’Union européenne comme instance suprême, toutes les lignes acceptables sont franchies. Il s’agit d’une stratégie délibérée visant au remplacement du droit national, sans que le législateur, le peuple en l’occurrence, n’ait quoi que ce soit à dire. C’est une adhésion à l’Union européenne par la petite porte. Il faut donc dire stop sans attendre, car si une telle disposition est reprise, Bruxelles ira encore plus loin.

Qu’allez-vous faire ?

Le pacte fédéral de 1291 ne reconnaît pas la prépondérance des juges étrangers. La loi-cadre prévue par le gouvernement doit donc être combattue par un référendum, la reprise du droit étranger blessant notre Constitution fédérale »[2].

La référence au pacte de 1291 et à son interprétation mythique joue ainsi un rôle très clair dans la dynamique politique contemporaine. Un souverainisme absolu, et conservateur, prévaut de toute évidence avec ce refus des juges étrangers. Il s'agit de refuser toute soumission de la législation suisse à la Cour de justice de l'Union européenne. Mais en réalité, même les droits humains n’échappent pas à ce diktat, alors même qu’ils dépendent du Conseil de l’Europe, et non pas de l’Union européenne*. Ainsi, nous dit en substance M. Christoph Blocher, restons entre nous, restons indépendants, mais surtout, soumettez-vous toutes et tous à ceux qui comptent le plus dans cette société insulaire…

Évidemment, l’actualité nous montre que de tels discours deviennent toujours plus problématiques dans le monde d’aujourd’hui, notamment sur les questions fiscales et bancaires. Et les propos contre les frontaliers qui sont ceux d’un autre mouvement populiste dans la région genevoise n'ont guère plus de sens. Mais cela n'empêche pas qu'ils rencontrent un certain succès auprès de la population.

Cette année encore, pour le Premier Août, de beaux discours solennels sont ainsi appelés à attribuer toutes sortes de vertus à une Suisse éternelle et venue de très loin, une Suisse imaginaire qui dispense ceux qui la promeuvent de toute réflexion critique sur les questions d’intégration et de droits humains, une Suisse à la prétention humanitaire dont les attributs identitaires disent tout autre chose.

Et, bien sûr, il n’est pas question qu’une seule commune de Suisse manque à l’appel de la tradition. Ce qui promet une belle brochette de mésusages du passé.

En attendant, à Genève, sur le plus grand pont du canton, le Pont-Butin construit dans la première moitié du XXe siècle, une plaque commémorative a disparu depuis quelque temps. Voici ce qu’on y lisait :

« À LA MÉMOIRE DES OUVRIERS VICTIMES DES TRAVAUX

Joseph Costa, Bernex, le 28 février 1919 ; Joachim Bourgeois, Allinges, le 28 novembre 1920 ; Charles Thierry, Fribourg, le 2 mai 1923 ; Robert Fromentin, Ormonts, le 10 juin 1926 ; Fritz Droz, Neuchâtel, le 12 octobre 1926. »[3]

Cette liste de cinq noms, et de leurs lieux d’origine, illustrait la réalité des migrations ouvrières de cette époque. Elle disait aussi le coût humain des grands travaux contemporains (coût encore plus élevé si l’on pense aux grands tunnels transalpins).

Cette histoire-là, bien sûr, n’occupe pas les discours officiels et ne donne lieu à aucune pratique commémorative. Ce qui est bien regrettable.

Des textes sur le thème des migrations du grand syndicaliste italien Giuseppe Di Vittorio (1892-1957) viennent par ailleurs d’être réédités[4]. Parmi eux, un texte publié en 1938 dans La voce degli Italiani, organe de l’Unione popolare italiana, que l’auteur dirigeait alors qu’il était réfugié antifasciste en France. Son titre (d’après ma traduction) : Le drame atroce de Bâle.

« Notre édition d’hier a publié une correspondance de Bâle qui jette l’émigration italienne dans le deuil, toutes les émigrations, et suscitera quelques frémissements de pitié et d’indignation chez tous les hommes de bon cœur.

Cette correspondance, dans sa froide simplicité, dénonce un drame atroce destiné à jeter une lumière crue sur le calvaire douloureux, et presque toujours ignoré, de l’émigration, spécialement de l’émigration italienne.

Un vieil Italien d’environ 70 ans, Giovanni Cadorin, qui était seul, pauvre et sans travail, a été contraint de demander de l’aide et de l’assistance à une institution suisse de bienfaisance.

La police helvétique est intervenue et lui a signifié un décret d’expulsion de la Suisse et l’ordre de le remettre aux autorités italiennes à la frontière. De bons amis italiens intervinrent, récoltèrent 50 francs pour le pauvre vieux et firent intervenir un avocat en sa faveur.

Inflexible, sans pitié, inhumaine, la police suisse ne voulut pas entendre raison. Et la veille du bref délai qui lui avait été accordé, deux agents s’emparèrent du vieil italien pour le conduire de force à la frontière.

Pendant le trajet, le pauvre Cadorin parvint à distraire un instant l’attention des deux agents et se tua à leurs pieds, à coups de pistolet.

La mort plutôt que la frontière italienne !

Tel est le fait brutal qui nous fait trembler d’indignation et de colère.

 Et il y a aussi un petit détail qui montre ce drame dans toute son horreur : Giovanni Cadorin avait émigré en Suisse depuis bien 47 ans.

47 ans de travail : toute une vie active, une longue vie de travailleur !

Il était jeune, sain, vigoureux, il était rentable ; il produisait un profit maximal. Il était toléré, avec toujours une épée de Damoclès derrière le dos. Il était toléré !

Et puis, devenu vieux, faible, fatigué, réduit à ne plus pouvoir produire le même profit, il est laissé sans travail, sans pain. Il croit à la philanthropie, le pauvre Cadorin, et il se rend dans un institut de « bienfaisance »… Et la police arrive, qui l’expulse, le chasse, pauvre reste d’humanité qui n’est même plus capable de produire un profit !

Pingre moraliste et très « chrétienne » bourgeoisie suisse : à travers le drame de Giovanni Cadorin, c’est ta « morale », ton essence, ta condamnation qui sont écrites. »

Pour Giuseppe Di Vittorio, ce drame personnel de Giovanni Cadorin était d’abord celui de toute l’émigration italienne, et pas seulement de celle qui s'était dirigée vers la Suisse. Mais il n’en reste pas moins qu’entre renvois forcés de requérants d’asile et retraites tronquées de migrants ayant longtemps travaillé en Suisse, ce texte des années trente peut aussi nous faire réfléchir au présent helvétique et à ce qu’y vivent les plus subalternes. Entre deux Premier Août…

Charles Heimberg, Genève

 * Précision du 7 août 2013


[1] Il existe de multiples traductions de ce texte écrit en latin. Celle-ci est une version anonyme distribuée à Genève le 1er août 1996 par le Comité d’Organisation de la Ville de Genève, p. 13.

[2] Entretien avec Christoph Blocher, vice-président de l’UDC suisse : Consolidation de la voie bilatérale : « Il faut dire stop sans attendre », propos recueillis par Edgar Bloch à Berne, jeudi 18 juillet 2013. Voir : http://www.blocher.ch/fr/articles/consolidation-de-la-voie-bilaterale-il-faut-dire-stop-sans-attendre.html.

[3] Charles Heimberg, « Introduction au dossier Victimes du travail », Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier, Lausanne, Editions d’en bas et AEHMO, n° 20, 2004, pp. 5-6.

[4] Giuseppe di Vittorio, Le strade del lavoro. Scritti sulle migrazioni, sous la direction de Michele Colucci, Rome, Donzelli Editore, pp. 43-45 pour le chapitre dont des extraits sont reproduits ci-après.

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