Cette année, en Suisse, la fête nationale est particulièrement malvenue

En Suisse, la fête nationale du Premier Août se réfère à une légende qui voudrait que ce pays soit né au Moyen Âge. C'est pour faire oublier qu'il est né à l'issue d'une courte guerre civile en 1847-1848. Mais cette année, cette fête est plus problématique que jamais face à une initiative de l'extrême-droite.

En Suisse, la fête nationale du Premier Août se réfère à une légende qui voudrait que ce pays soit né au Moyen Âge. C'est pour faire oublier qu'il est né à l'issue d'une courte guerre civile en 1847-1848. Mais cette année, cette fête est plus problématique que jamais alors que la campagne est engagée contre une initiative de l'extrême-droite qui entend faire prévaloir le droit suisse sur le droit étranger, celui des droits de l'homme.

Cela fait maintenant des années que chaque fête du Premier Août donne l'occasion de répéter inlassablement que le sens de cette célébration où seuls comptent l'indépendance et le refus de l'étranger n'est pas digne des enjeux démocratiques du temps présent. Malheureusement, ces propos ne sont guère audibles dans la société helvétique face à une pensée dominante, et complaisante, qui va bien au-delà d'une simple conformité aux habitudes sociétales qui sont installées : comme l'illustre un récent éditorial de la presse écrite qui, malgré toutes les réticences constatées, en conclut encore et toujours à cette affirmation irrationnelle : "la Fête nationale reste une promesse universelle" (sic). Or, tout au contraire, les nuages de plus en plus sombres qui menacent les droits humains dans plusieurs pays européens et dans bien des endroits du monde rendent de plus en plus discutables ces célébrations patriotiques qui ne relèvent d'aucune dimension démocratique, et surtout d'aucun événement historique fondateur d'un système politique fondé sur la préservation des droits humains. Déjà, en 1991, lors d'un prétendu 700e anniversaire de la Confédération Helvétique, un discours critique s'était exprimé à ce propos, mais en vain. La tradition, une fois inventée, récemment inventée, est trop forte, et il est loisible de lui faire dire n'importe quoi.

Paru en 1990. Illustration d'Exem. Paru en 1990. Illustration d'Exem.

 Cette fête nationale est née une première fois en 1891, pour un 600ème anniversaire qui était aussi le premier, puis de manière plus durable à partir de 1899. Il s'agissait de remplacer des légendes incertaines, et la figure potentiellement rebelle et non-documentée de Guillaume Tell, par un pacte d'alliance parmi d'autres concernant trois vallées menacées par la puissance des Habsbourg. Ce document dûment conservé dans des archives est dès lors choisi comme symbole de la prétendue naissance médiévale de la Suisse, mais d'une Suisse encore réduite à ces trois vallées. Il s'agissait en même temps de faire oublier la courte guerre civile de 1847, pourtant à l'origine de la naissance de l'État fédéral moderne en 1848, au moment de la réconciliation de ses anciens adversaires marquée par l'entrée d'un conservateur lucernois dans le gouvernement fédéral en 1891. La force téléologique de la mythologie de l'origine médiévale ferait le reste en postulant la continuité prétendument évidente de l'agrégation ultérieure d'une série d'autres vallées ou cantons, jusqu'à une formation territoriale de 1815 qui n'a pourtant pas encore fait pour autant de la Confédération Helvétique un véritable pays.

 

Pourquoi cette célébration est si malvenue en 2018

Cette année, cette fête nationale est particulièrement problématique. En effet, l'Union Démocratique du Centre (UDC), ce parti d'extrême-droite qui porte si mal son nom en français, qui est malheureusement représenté au Conseil fédéral (le gouvernement de coalition permanente de la Confédération Suisse), a lancé et fait aboutir une initiative populaire particulièrement outrancière intitulée "Le droit suisse au lieu de juges étrangers (initiative pour l’autodétermination)". Cette modification de la Constitution fédérale entend faire prévaloir le droit suisse sur le droit étranger, ce qui pourrait aboutir à ce que la Suisse se désengage de la Convention européenne des droits de l'homme, une réalité que les initiants assument parfaitement quoi qu'ils en disent quand cela les arrange. Il est par ailleurs révélateur de constater que durant la période de récolte des signatures, c'est le thème du refus des juges étrangers qui prévalait, alors qu'aujourd'hui, au début d'une campagne qui va mener au vote de cette initiative le 25 novembre 2018, c'est la notion d'autodétermination qui semble prendre le dessus.

Mais d'où vient cette thématique des juges étrangers? Précisément de ce Pacte des premiers jours d'août 1291 que la tradition inventée a défini comme prétendu acte de fondation de la Confédération suisse. Elle est ainsi située à l'origine même de cette fête nationale du Premier Août, quelles que soient les traditions complémentaires de feux, lampions, pétards et discours patriotiques en tous genres qui l'accompagnent.

Or, avec cette initiative extrêmement grave dirigée contre les juges étrangers et le droit international, l'UDC a franchi une ligne rouge qui impose désormais de qualifier ce parti de ce qu'il est, une formation d'extrême-droite. En effet, l'UDC s'en prend ainsi potentiellement aux droits démocratiques fondamentaux construits sur les ruines de la Seconde Guerre mondiale dans le cadre des Nations unies et du Conseil de l'Europe, ce qui est tout à fait inacceptable.

La campagne contre cette initiative de l'UDC qui s'en prend aux droits humains vient d'être lancée en vue du vote du 25 novembre 2018, avec notamment un appel de personnalités romandes de diverses provenances. Certes, l'UDC paraît isolée, tous les autres partis politiques et de nombreuses associations combattant son initiative, de même que les milieux économiques et syndicaux. L'histoire récente a pourtant montré que la dimension émotionnelle de ce genre de campagnes identitaires recelait une bonne part d'incertitude. En outre, la banalisation de l'UDC, de ses campagnes racistes récurrentes et de sa nature d'extrême-droite n'aide pas à faire prendre conscience du danger qu'elle représente pour le respect des droits humains. C'est la raison pour laquelle, en cette année 2018, cette célébration du Premier Août particulièrement malvenue devrait pour le moins être mise à distance.

Charles Heimberg (Genève)

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