En Suisse, le repli jusqu'à n'en plus pouvoir?

Le contexte pandémique et ses incertitudes voient se développer, en Suisse comme ailleurs, mais avec une acuité particulière en Suisse, un sentiment de repli sur soi. Bien sûr, la circulation persistante du coronavirus ne favorise guère déplacements, échanges et ouvertures. Mais faut-il pour autant qu'autorités et médias en rajoutent à ce point pour nous limiter à cet espace national?

Le contexte pandémique et ses incertitudes voient se développer, en Suisse comme ailleurs, mais avec une acuité particulière en Suisse, un sentiment de repli sur soi et d'enfermement plus ou moins volontaire. Bien sûr, la circulation persistante du coronavirus ne favorise guère déplacements, échanges et ouvertures. Mais faut-il pour autant qu'autorités et médias en rajoutent à ce point pour valoriser l'espace national et nous asséner des propos casaniers sous prétexte de sauver le secteur du tourisme? Et bien sûr, avec la fête nationale du Premier-Août, une fête inventée à la toute fin du XIXe siècle dont la signification est éminemment conservatrice, ce sentiment d'une communication insistante s'amplifie encore...

Le quotidien Le Temps a consacré ce 31 juillet toute son édition à un dossier sur l'identité suisse avec cette formule malheureuse en titre: "La Suisse aura 729 ans demain". Bien que très inégal, très masculin aussi, peu critique vis-à-vis des dominants et bien souvent complaisant à l'égard de toutes sortes de clichés qui permettent d'occulter les réalités politiques et sociales de la Confédération Helvétique, ce dossier informe tout de même les lecteurs et lectrices, à la page 37, du fait que cette fête nationale est une invention tardive. Dans le cadre d'un entretien, l'historien Jean-Daniel Morerod explique ainsi non seulement le caractère mythique de ces récits fondateurs, mais aussi le fait qu'ils ont également existé ailleurs.

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Il est certes intéressant d'évoquer des caractéristiques identitaires de la Suisse comme l'attachement à la commune d'origine ou aux dialectes, mais est-il vraiment utile de les signaler si ce n'est pas pour montrer le contraste qu'induit le fait que le pays dont il est question soit en même temps l'un de ceux dont l'économie est la plus externalisée? Une double page évoque ainsi le pouvoir suisse, en signalant dans le titre que "Le président de la Suisse n'existe pas", ce qui est vrai en 2020 puisque c'est une femme, mais propose six portraits d'hommes de pouvoir établis en Suisse qui sont à la tête d'organisations internationales: Peter Maurer, du CICR; Klaus Schwab, du World Economic Forum de Davos; Thomas Bach du CIO; Gianni Infantino, de la FIFA; Christoph Franz, de Roche; et Paul Bulcke, de Nestlé. Là, évidemment, il n'est plus question de commune d'origine ou de dialecte. Mais il est apparemment possible d'en faire des marqueurs symboliques sans rien interroger du reste de la mythologie identitaire de la Suisse qui présente une constante dualité entre business et humanitaire, entre repli cynique et esprit d'ouverture au monde.

La pandémie Covid-19 a forcément provoqué des replis dans tous les pays, surtout dans sa période initiale où il a fallu prendre des mesures drastiques dans l'urgence. Mais on a pu observer d'emblée, et c'est encore le cas, que l'échelle nationale n'était pas forcément toujours la plus adaptée pour combattre le virus sans trop plonger la société dans une crise sociale et économique. En outre, les fermetures de frontières ont provoqué des effets absurdes pour leurs proches habitants à l'échelle de métropoles comme celle de Genève, et leur application stricte aurait été catastrophique pour les hôpitaux et les activités économiques de première nécessité.

Depuis la fin du semi-confinement en Suisse, médias et autorités diffusent constamment des messages pour promouvoir des vacances en Suisse, avec ou sans lien avec la situation sanitaire, comme si ce pays était soudain devenu un objet de marketing; comme si des conquêtes sociales en termes de libre circulation des personnes, de loisirs et d'accès à la culture dans le vaste monde, ne devaient plus avoir cours; et comme si la solidarité avec toutes les victimes économiques de la pandémie devait s'arrêter aux frontières.

Certes, la crise de la Covid-19 a bien montré l'importance pour tous les pays ou régions de mieux assurer leur indépendance en matière de matériel de protection ou de soins. Elle a remis enfin en question les logiques perverses de la globalisation ultralibérale et leurs conséquences possibles. Mais cela ne signifie pas pour autant qu'il faille en revenir à des enfermements souverainistes et identitaires. Dès lors, les restrictions provoquées par la pandémie n'ont rien de positif et c'est la hâte d'en sortir qui l'emporte.

La société suisse risque d'ailleurs de payer très cher cette complaisance à l'égard d'un certain sentiment national laissant de côté la diversité culturelle, l'ouverture à l'autre et la solidarité au-delà des frontières. Les circonstances font en effet qu'une nouvelle initiative populaire du parti d'extrême-droite UDC (Union Démocratique du Centre en français, Parti Populaire Suisse en allemand) qui vise à restreindre l'immigration en Suisse en abolissant la libre circulation des personnes, et en dénonçant par conséquent les Accords bilatéraux avec l'Union Européenne, sera soumise au vote de la population et des cantons le 27 septembre 2020. L'acceptation par une double majorité des électeurs et électrices d'une part, des cantons d'autre part, serait une véritable catastrophe pour la société helvétique qui se retrouverait dès lors complètement isolée. Certes, les milieux économiques, de même que les organisations syndicales, mènent campagne contre cette initiative. Mais la situation extraordinairement inédite et inquiétante provoquée par la crise sanitaire, ses effets économiques, notamment pour les plus précaires, et la profonde incertitude qui en découle rendent l'issue de ce scrutin particulièrement hasardeuse; d'autant plus que la campagne sera courte et que l'on entend fort peu les milieux progressistes avancer les arguments qui seraient nécessaires en termes de droits humains fondamentaux. Dès lors, dans cette ambiance un peu étrange de repli national et de promotion de valeurs locales et conservatrices, une occultation de l'histoire et une perte de la mémoire concernant tous les effets bénéfiques pour la société d'apports extérieurs de toutes sortes, grâce en particulier à la circulation des personnes, pourraient s'avérer très dommageables dans une période qui s'annonce déjà compliquée en soi.

Charles Heimberg (Genève) 

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