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Billet de blog 5 janv. 2022

L'absentéisme, un problème de vocabulaire dans la pandémie

Les mots du mal sont souvent difficiles à manier. Au cours de l'actuelle pandémie, fallait-il user d'un langage militaire pour décrire les manières d'affronter le virus? Faut-il vraiment désigner comme « négationnistes » les propos qui remettent en cause sa dangerosité? En particulier, après l'avoir applaudi aux balcons, est-il judicieux d'évoquer un prétendu « absentéisme » du personnel soignant?

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Chronique pour mémoires

Les mots du mal sont souvent difficiles à manier. Au cours de l'actuelle pandémie, avec ses vagues et ses variants, fallait-il user d'un langage militaire pour décrire le manières d'affronter le virus? Faut-il vraiment désigner comme "négationnistes" les postures qui relèvent de la banalisation, de la réassurance forcée, ou du "rassurisme", et surtout d'un déni irrationnel à l'égard de la dangerosité de cette pandémie? En particulier, après l'avoir applaudi aux balcons, est-il judicieux d'évoquer un prétendu "absentéisme" du personnel soignant? Les mots sont importants, toutes les expressions ne sont pas toujours inoffensives et y réfléchir n'est pas inutile, surtout dans un telle crise.

Par sa longueur et sa constante incertitude, la pandémie a suscité des récits officiels visant à la fois à en expliquer les ressorts et à obtenir l'acceptation de certains comportements requis dans la population. La gestion sanitaire restant inscrite dans une échelle nationale, ces récits ont présenté ci et là des caractères particuliers comme le martial et très autoritaire "Nous sommes en guerre" d'Emmanuel Macron ou la déconcertante formule "Il faut agir aussi vite que possible, mais aussi lentement que nécessaire" du ministre suisse de la santé Alain Berset (et de quelques autres), prononcée dans un contexte de sortie de semi-confinement en avril 2020 et qui fait aussi écho à son attentisme actuel.

Mais ce ne sont pas ces récits que nous allons examiner ici.

D'autres narrations et contre-narrations de la pandémie dans l'espace public ont relevé, et relèvent, de la loi Godwin par des comparaisons exacerbées et nauséabondes entre mesures sanitaires et crimes de masse du nazisme. Rappelons que le principe du point Godwin, ou loi Godwin, considère que « Plus une discussion en ligne se prolonge, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de un ». Longueur et incertitude de la pandémie ont ainsi mené à ce que ce maximum de probabilité aboutisse à de constantes et répugnantes assimilations. Nous n'allons pas reprendre ici le vaste catalogue de ces outrances "antivax" et "antipasse" qui ne se sont pas contentées, qui ne se contentent pas, de galvauder à tort et à travers la notion de "liberté". Mais seulement souligner la gêne que peut susciter aussi, quasiment en miroir, l'usage du mot "négationnisme" pour désigner toutes ces expressions de banalisation, de réassurance forcée, de "rassurisme" ou de déni à l'égard de la pandémie. Très courant en italien et en castillan, régulièrement observable aussi en français, l'usage de ce mot le vide en réalité de son sens en amalgamant potentiellement des oppositions aux vaccins et mesures sanitaires qui peuvent être très différentes, entre questionnements et inquiétudes légitimes, peurs irrationnelles et délires complotistes, un amalgame qui est aussi un problème en soi.

L'"absentéisme" des absent-es par nécessité

Parmi d'autres mots courants de la pandémie, c'est l'expression "absentéisme" que nous voulons interroger ici. Elle est en effet de plus en plus couramment utilisée, en lien avec un récit de l'action contre la pandémie qui met l'accent, pour l'essentiel, sur le seul objectif d'éviter une explosion du système hospitalier et des soins intensifs. Dès lors, les nombreuses absences de membres du personnel soignant pour cause de pandémie poseraient problème et constitueraient même l'une des causes potentielles de ladite explosion. Au moment d'écrire ces lignes, en Suisse, en France et alentours, la 5e ou 6e vague caractérisée par le variant Omicron qui est en train de remplacer le Delta suscite de l'inquiétude par l'ampleur de son déferlement dans la population, l'impréparation manifeste et parfois l'attentisme des autorités concernées. L'incertitude quant à la modération possible et espérée de la virulence de ce nouveau variant n'efface pas la menace et la crainte d'une vague déferlante. Ainsi les mises à l'isolement et quarantaines de personnes contaminées ou cas contact sont-elles raccourcies pour ne pas paralyser la société, son économie, ses écoles et son système de santé. Le mot "absentéisme" est ainsi constamment utilisé dans tous les commentaires, surtout dans les médias mais pas seulement, sans désigner toujours la même chose selon qu'il s'agisse de toutes les absences en général, des absences directement liées à la crise de ces derniers mois ou des absences soudain très nombreuses pour cause de contamination en masse au moment où flambe la vague Omicron...

Il faudrait distinguer d'abord la notion d'absences ou de taux d'absences de celle d'absentéisme, afin de mettre à distance une connotation péjorative marquante, qu'elle soit assumée ou pas. Et de bien désigner ce dont il est question: des absences par nécessité.

Mais quels sont les sens contemporains de ce mot, sans remonter à son origine anglaise qui désignait l'absence chronique de nobles qui étaient de grands propriétaires terriens et délaissaient l'exploitation de leurs terres?

ABSENTÉISME

Mot "rattaché au français s'absenter, être absent (alors que l'on devrait être présent) en parlant des travailleurs." (Le Robert historique)

"Irrégularité répétée et non justifiée dans la fréquentation des lieux de travail. L’absentéisme scolaire. On constate dans cette entreprise un fort taux d’absentéisme." (Dictionnaire de l'Académie française)

"Manque habituel ou systématique d'assiduité à son lieu de travail." (Dictionnaire du Centre national de Ressources textuelles et lexicales)

Ces définitions qui se complètent évoquent un comportement collectif de transgression répétée et désignent les travailleurs, mais aussi les élèves, comme leurs acteurs privilégiés. Ce qui montre bien combien ce terme d'"absentéisme" n'est ni neutre, ni anodin. Ainsi, parler d'absentéisme plutôt que d'absences ou d'indisponibilité, c'est suggérer une responsabilité plus ou moins coupable qui serait à mettre en quelque sorte sur le dos des salarié-es concerné-es.

C'est la raison pour laquelle l'usage du terme est particulièrement problématique s'agissant de soignant-es qui affrontent la pandémie depuis des mois en subissant les effets délétères des logiques de marchandisation et de restriction qui ont marqué la santé publique ces dernières années.

Il l'est aussi, soit dit en passant, s'agissant d'enseignant-es qui se trouvent depuis quelque temps au centre de la circulation du virus, qui touche de plus en plus les enfants et les adolescent-es, sans être suffisamment protégés par des aménagements de salles assurant leur aération ou la mise à disposition de masques protecteurs comme les FFP2.

Une autre référence intéressante nous vient d'une encyclopédie italienne qui propose une définition un peu plus élargie de l'absentéisme:

"Indifférence, désintéressement, notamment face aux devoirs civiques, aux problèmes politiques et sociaux ou en tout cas aux questions d'intérêt commun, collectif, de la part soit d'un citoyen individuel, soit de forces politiques et d'hommes ayant des responsabilités gouvernementales."

Cette définition, qui ne vise pas directement les salarié-es, renforce la dimension de jugement moral que porte ce terme, avec de nouveaux mots-clés comme "indifférence" et "désintéressement" s'agissant de "devoirs civiques" et d'"intérêt commun".

Mais revenons aux travailleurs et travailleuses.

Dans un texte de référence de Claude Veil, un pionnier de la psychopathologie du travail, l'ambiguïté du terme "absentéisme" est soulignée d'emblée. "Elle conduit à une confusion constante entre absence délibérée et absence, inévitable, d'une certaine marge de salariés malades ou empêchés" alors qu'il vaudrait mieux s'en tenir à "une proportion d'absences parmi un groupe de salariés".

Dans la conclusion de ce texte, l'auteur nous offre une synthèse qui désigne l'absentéisme comme un phénomène social, une sorte de variable d'ajustement et de révélateur non pas tant de ce que vivent les salariés, mais plutôt des réalités, et des problèmes, qui concernent l'organisation de leur travail.

"L’absentéisme est un comportement psychosocial universel, toujours important, et parfois si massif qu’il désorganise complètement le travail industriel ou administratif, mais si méconnu que l’on éprouve des difficultés à le définir avec précision. A fortiori, sa mesure et l’évaluation de ses conséquences se révèlent malaisées. Mais toutes les études sérieuses aboutissent aux mêmes conclusions : l’absentéisme est un des témoins les plus sensibles de l’adaptation des travailleurs à leur tâche et des satisfactions qu’ils y trouvent, un des symptômes les plus significatifs des conflits de motivations, et, tout compte fait, constitue l’un des mécanismes les plus souples de la régulation de l’activité humaine. Il ne fait donc aucun doute que l’on doit en observer attentivement la grandeur, les modalités et les fluctuations. Mais il ne convient pas de raisonner sans nuances, ni – prenant l’effet pour la cause – de chercher à n’agir que sur l’absentéisme au lieu de porter l’essentiel de l’effort sur ses causes. Certains présupposés sont toxiques pour la santé mentale. Ce sont des illusions dangereuses que de croire que l’absentéisme pourrait disparaître totalement, que de l’assimiler abusivement à une faute morale, que de refuser d’en reconnaître les multiples implications. Toute absence traduit une relation déterminée entre un individu et la situation à laquelle il est confronté. [...] En la matière, contrairement à l’opinion courante, ce ne sont pas les données propres aux travailleurs qui jouent le plus grand rôle, mais bien des éléments qui dépendent de l’entreprise (caractéristiques des postes de travail, degré d’organisation, techniques de commandement, modalités de la promotion, etc.)."

Cette idée de variable d'ajustement se retrouve aussi dans un beau livre de Fanny Gallot qui porte sur les luttes syndicales et le travail féminin en France à la fin du XXe siècle et tout ce qu'il y a de spécifique dans la condition ouvrière au féminin (En découdre. Comme les ouvrières ont révolutionné le travail et la société, Paris, La Découverte, 2015, notamment "L'obsession du temps", pages 13-30). Elle y souligne que, même si elle peut parfois s'effectuer par des tentatives d'autoréduction des cadences, la plupart du temps, "la réappropriation du temps par les ouvrières se situe au niveau du temps de travail et se traduit par de l'absentéisme". Cet absentéisme féminin, abondamment dénoncé par le patronat, est considéré comme un droit pour les syndicalistes. Pour Danièle Kergoat, "l'absentéisme est toujours une tentative de réintégration de sa propre vie" (tiré d'un article réédité dans le 1er chapitre de ce livre). Il apparaît donc en quelque sorte comme un mode de régulation possible de la surcharge liée à la double journée de travail, à l'usine et au foyer. Et il est ainsi à la fois révélateur d'une souffrance sociale et vecteur d'une possible réappropriation de son temps et de soi.

Mais, bien entendu, ce n'est vraiment pas là ce dont il est question dans la crise pandémique actuelle.

Dans ce moment chaotique et contraint, nulle réappropriation en vue.

Conclure à un peu de décence

Si la notion basique d'absence du lieu de travail est bien incluse dans les significations multiples du mot "absentéisme", ce n'est pas ce sens-là qui domine dans les usages multiples, et récurrents, du terme.

D'une manière générale, les dimensions, stigmatisantes ou parfois libératrices, de désintéressement, d'abandon ou de résistance, qui peuvent être associées à la notion d'absentéisme sont véritablement hors-sujet pour des salarié-es qui sont en première ligne dans la crise pandémique actuelle, en particulier le personnel soignant, mais aussi les enseignant-es, les salarié-es des services et de l'alimentation, etc.

Dès lors, il n'y a pas à hésiter, ce qui se passe aujourd'hui sur des lieux de travail ne saurait être stigmatisé et n'a aucune chance de libérer de quoi que ce soit. Dans ce moment contraint, il ne s'agit que d'absences, que d'absences forcées par les circonstances.

Il faudrait donc avoir la décence d'éviter ce terme d'absentéisme.

Charles Heimberg (Genève)

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