Mercredi 1 Septembre 2021 : Kaboul sous terreur

J’ai dix-huit ans. Je n’ai jamais couvert mes cheveux. J’ai trente ans. Cela fait dix ans que je me suis rendue compte que j’avais de belles jambes. J’aime les femmes. Mon amoureuse est partie dans une autre ville, chez des gens de sa famille. Qui ne savent pas de nous. Je suis célibataire et je suis enceinte. On ne dort plus. Personne ne dort à Kaboul.

J’ai dix-huit ans. Je n’ai jamais couvert mes cheveux. Et je suis souvent allée au coiffeur. J’adorai ça. Le salon que je connaissais s’est fermé. Les photos de la vitrine disparues. Certains disent que les propriétaires ont pu fuir au Pakistan, d’autres affirment qu’ils ont été assassinés. Il y a trois ans, pour la première fois, j’ai peint mes ongles. Mon oncle a dit que j’étais une pute. Je lui ai dit, Ce n’est pas possible parce que je t’aime. Il a ri. J’ai enlevé le vernis dès qu’ils sont rentrés à Kaboul. On sort plus, on a peur. Ma sœur aînée fait la crâneuse. Elle meurt de trouille comme tout le monde, mais avant-hier elle nous a toutes maquillées, ma mère, mes autres sœurs et les cousines qui s’enferment avec nous à la maison. On a mis des robes. On a beaucoup rigolé. Puis on a beaucoup pleuré. On craint ce que peuvent dire les voisins sur nous.

J’ai trente ans. Cela fait dix ans que je me suis rendue compte que j’avais de belles jambes. Alors, je me suis mis en jupe. Je ne sortais pas avec les jupes dans la rue. Pour sortir je mettais un long manteau. Mais en arrivant chez des amis, parfois ailleurs, je restais en jupe. C’était provocant, un jeu, et j’aimais ça. Maintenant jouer c'est interdit. J’ai enterré mes jupes dans le jardin. J’ai eu peur de les brûler et qu’on vienne demander ce qui se passait.

J’aime les femmes. Mon amoureuse est partie dans une autre ville, chez des gens de sa famille. Qui ne savent pas de nous. Je vis seule actuellement. Cela faisait dix jours que je ne sortais pas. J’avais faim. Sortir sans être accompagnée d’un homme est plus que dangereux. Il y a celles qui se sont faites tuer. Un ami est venu hier pour savoir comment j’allais. Il était très proche du chanteur Fawad Andarabi assassiné il y a quelques jours parce que la musique est interdite. En plus il est Panshir, ceux qui ont résisté avec des armes aux talibans. Si l’on le découvre on l’égorge. Il m’a porté un voile intégral. Il avait raison, je n’en avais pas. Malgré l’effroi, on est sorti faire des courses. C’était nécessaire. On a encore un peu d'argent liquide. Les prix s'envolent. Je garde mon ami à la maison. Pour l’instant je n’ai pas où aller. Lui non plus. Mon amoureuse allait voir qu’est-ce qu’elle pouvait faire. J’ai très peur. Des hommes de ma famille disaient que je devrais être lapidée.

Votre président est un clown. Comment veut-il sécuriser une zone à Kaboul maintenant que les militaires américains sont partis ? Comment la diplomatie va solutionner ce que les armes ont eu du mal à garantir ? Pourquoi il n’a pas proposé cela lorsqu’ils étaient tous là, Américains, Français, Anglais et d’autres ? Qui sécuriserait cette zone ? Les talibans qui étaient aux check points et qui ont permis aux fous de l’Etat Islamique de passer pour faire l’attentat à l’aéroport ? Votre président me fait penser à Tintin : avec sa touffe de cheveux entre les deux tempes, toujours impeccablement habillé, propre sur lui dans des circonstances les plus invraisemblables, sentimental et sans aucune affectivité. Il a dit qu’il ne nous laisserait pas tomber, nous, les femmes afghanes. C’est vraiment très gentil de sa part. C’est en deçà du mensonge. Des mots irréels, qui ne servent à rien. L’intelligence inutile, rouillée.

Je suis célibataire et je suis enceinte. Si je vais à l’Hôpital pour accoucher et, s’il y a de la place, j‘aurai une femme comme médecin. Et après ? Comme je n’ai pas de mari qu’est-ce qu’ils feront de moi ? et de mon enfant, enfant maudit selon eux ? et de la doctoresse qui aurait accepté de faire l’accouchement ? Un de vos hommes politiques a dit que la promesse n’engage que ceux qui croient à ceux qui la font. Nous ne sommes pas des imbéciles, nous aimons notre pays et nous étions heureux de pouvoir faire circuler notre musique, notre folklore, nos peintres, nos penseurs. Toute une jeunesse qui a eu le courage, oui le courage parce que le danger n’a jamais cessé d’exister, de vivre la vie vivante dont on nous disait assurer le pari. Et maintenant ? Je connais un jeune architecte d’immense talent qui est parti en Mai et il fait la plonge dans une ville d’Europe. Et tous ceux qui ont du fuir précipitamment sans aucun document attestant leurs études, ou leur carrière, qui ont laissé au pays des manuscrits, des projets, des documents qui constituaient leur être ? Pourquoi disperser tous ces femmes et tous ces hommes qui étaient le creuset d’un nouveau pays qu’on nous avait invité à inventer ? Pourquoi on ne les regroupe pas dans un seul lieu pour qu’ils continuent leur invention commune, pour qu’ils préservent et nourrissent, ensemble, notre langue, nos rêves, notre humour, notre histoire ? Aux Etats-Unis il y a bien un quartier qui s’appelle Chinatown, non ? Pourquoi pas un lieu qui s’appellerait Le Nouvel Afghanistan ?

Je suis institutrice. J’ai quatre filles. Elles sont toutes allées à l’école, les deux aînées à l’Université. Nous sommes terrées à la maison. On attend. On ne sait pas quoi. On ne dort plus. Personne ne dort à Kaboul.

Je ne sais plus comment parler. Les mots sont devenus fragiles, cassables, stériles. Comment faire avec les mots lorsqu’on nous a repris ceux qui nous avaient été donnés. J’ai fait disparaître mes robes, mes pantalons, mon rouge à lèvres. Je sors en voile intégral. Et je suis muette. Les mots peuvent me trahir, les mots sont devenus dangereux. Dans les rues de Kaboul il y a un silence monstrueux.

 

Ces vignettes ont été imaginées à partir d’un ensemble de réflexions sur des informations diverses.

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