Élise Vigier : une créatrice de formes

« Le binôme de Newton est aussi beau que la Venus de Milo. Ce qui se passe c’est que peu de gens s’en rendent compte. » (Fernando Pessoa) Question : dans le monde où nous vivons y a-t-il possibilité de comprendre que l’invention d’une nouvelle forme est un puissant acte politique ?

La pièce Le Monde et son contraire, de Leslie Kaplan, a été jouée à la Comédie de Caen, après quinze jours de présence aux Plateaux Sauvages à Paris. Le spectacle était invité Samedi 25 Septembre dernier à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine, IMEC, à Caen, à l’occasion de l’exposition Le Fleuve dédiée à la présence de l’œuvre de Franz Kafka dans les publications françaises, depuis la première traduction jusqu’aujourd’hui.

Le spectacle est la dernière mise-en-scène en date d’Élise Vigier, qui est aussi associée à la direction de Marcial Di Fonzo Bo à la Comédie de Caen. Le texte de Leslie Kaplan, spécialement écrit pour l’acteur Marc Bertin, raconte le rapport qu'entretient un acteur qu’on dit ressembler à Kafka à l'écrivain, acteur pour qui la lecture de La Métamorphose fut une expérience transformatrice, et qui se laisse mené par ses associations aux expériences de sa vie, sociale et intime, semblables à celles écrites par le génial Pragois.

Le texte est un monologue. Élise Vigier  aurait pu se contenter du matériel précieux et rare qu’elle avait à sa disposition : la vigoureuse écriture de Leslie Kaplan et l’acteur hors norme qu’est Marc Bertin – aucun doute que cette conjonction aurait été capable de nous bouleverser profondément. Mais cela ne lui convenait pas. Élise Vigier, comme ceux avec qui elle travaille depuis des décennies, a une autre nervure de l’âme. Pour elle, donner à un texte le respect qu’il mérite c’est accepter qu’il pose à la metteuse-en-scène qu’elle est une question sur le théâtre.

Et, ici, Élise Vigier va inventer une forme qui subvertira de manière radicale le traitement scénique habituellement donné au monologue. Elle fera d’un monologue un spectacle théâtral plein d’actions, d’événements, un spectacle qui célèbre la joie du jeu. À partir des fils rouges du texte de Kaplan, Vigier navigue dans des polysémies vers l’ouvert ; la scène, célébrant l’écriture, convoque la magie du théâtre et c’est la fête de l’intelligence de la vie où l’humour donne la main au politique pour figurer les réponses possibles au tragique de l’existence.

Un exemple d’invention, très fort celui-ci, parmi beaucoup d’autres : dans sa mise-en-scène le personnage de l’acteur a un double danseur, l’aérien Jim Couturier, qui parfois fait la vermine, parfois le vautour ou, tout simplement, nous donne la légère présence du corps. Et ces passages entre la vermine, le vautour et la légère présence du corps, Couturier les réalise d’une manière fluide, continue ; rien n’est fabriqué, l’idée d’origine s’intègre, s’incarne, et ce qui compte c’est ce que le mouvement figure. L’insertion d’un danseur viendra théâtraliser, donc proposer une interprétation, sur (si ma mémoire est juste) un innommé, une absence, dans l’œuvre de Kafka : la présence du corps propre en mouvement, du corps comme lieu de plaisir. Cette greffe théâtrale du corporel éclaire d’une manière hallucinante et dévastatrice le rappel de notre dette : chaque mot écrit par Franz pour bâtir du Kafka puise les muscles de sa force dans un déni des exigences du corps réel : celles de son sommeil, de sa sexualité et, pour finir, celles de sa maladie.

J’avais déjà mentionné ici le travail de mise-en-scène réalisé par Élise Vigier pour Harlem Quartet à partir du texte de James Baldwin. Je faisais, alors, un rapide inventaire des questions pour lesquels on devrait trouver une réponse scénique, une représentation :

Je suis optimiste parce que je suis vivant. Vivre avec la peur au ventre. Comment ne pas répondre à la haine par la haine ? La guerre est déclarée. Nous sommes tous libres de vivre dans nos ghettos. Eliminer le vivant de la face de la terre. Tu as déjà tué un nègre dans ta vie ? Pas encore ? Comment représenter au théâtre l’excellence d’un ancien combat politique dans ce temps de misères ?

Auparavant je m’étais attardé sur l’invention dans les co-mise-en-scène avec Marcial Di Fonzo Bo pour Dans la république du bonheur : le néolibéralisme est une horreur mais le théâtre est une fête. La mise-en-scène : s’amuser à dejouer les dangers de la bêtise. La cruauté du monde et la subtilité des grands acteurs. Ensuite, sur Le royaume des animaux, portrait inquiétant et opportun des sociétés actuelles, ou M comme Meliès, qui représente ce que le cinéma doit à la scène théâtrale. Mais je ne me suis pas encore attardé sur l’immense création de formes que fut la trilogie Toute ma vie j’ai été une femme, Louise elle est folle et Déplace le ciel.

Cette trilogie part de et sert encore les textes de Leslie Kaplan, elle-même grande créatrice de formes, un livre une forme. Ici, Élise Vigier codirige avec Frédérique Loliée - la collègue, l’âme sœur, la complice. (Et, de mon point de vue, à part son talent de directrice, la plus grande actrice en circulation en France. J’y reviendrai en Novembre, au moment de la reprise de Richard III de Shakespeare à la Comédie de Caen, lorsque je parlerai de l’enseignement donné par Marcial Di Fonzo Bo dans son interprétation du personnage. Elle y transforme, merveille merveille, la Reine Margaret en clocharde de la monarchie). Les trois spectacles, deux desquels dans l’espace conçu par l’infatigable intelligence poétique d’ Yves Bernard, auront comme forme le suivi des associations, central dans la construction de ces textes kaplanniens, suite d’associations qui sera prolongée dans un rythme qui donne la ville et le monde selon le tempo d’un rap dans toutes ses octaves, ses paillettes, ses misères et ses tristesses. Et pour cela, selon les besoins de la forme, seront convoqués le cirque, la commedia dell’arte, le burlesque, le mélodrame, le western … Il s’agit d’être fidèle à un postulat théâtral de base : que tout soit émergence, au présent, l’émerveillement de l’imprévu, le hasard de l’inattendu, l’enchantement du monde vu par le regard d’un enfant.

Élise Vigier et ses amis m’ont réconcilié avec le théâtre : Marcial Di Fonzo Bo, Marc Bertin, Frédérique Loliée et Yves Bernard, déjà cités, plus Bruno Geslin, Camille Faure, Cécile Kretschmar, David Comello, Nicolas Mesdom, Philippe Marteau, Pierre Maillet, Romain Tanguy, Teddy Degouys, Valérie Schwartz, et beaucoup d’autres … Arrivant en France, en Septembre 1968, je venais d’un Théâtre, le Brésilien, qui fédérait alors toute la vigueur des pratiques de recherche dans le champ de la culture, en prolongement de la création de Brasilia par le Président Juscelino Kubitschek : l’architecture avec Oscar Niemeyer, Sérgio Bernardes et Lucio Costa et beaucoup d’autres ; la bossa nova avec Vinicius de Moraes, Antonio Carlos Jobim, Baden Powell, Chico Buarque, Caetano Veloso, Maria Betania, Nara Leão, Gal Gosta, Carlos Lira, Sérgio Ricardo, et beaucoup d’autres ; la littérature avec Clarice Lispector, João Guimarães Rosa, Carlos Drumond de Andrade, João Cabral de Melo Neto, Fernando Sabino, Paulo Mendes Campos, Gianfresco Guarnieri, Oduvaldo Vianna Filho, Ferreira Gullar et beaucoup d’autres ; le cinéma novo avec Glauber Rocha, Carlos Diegues, Joaquim Pedro, Nelson Pereira dos Santos et beaucoup d’autres ; plus les sciences sociales, l’historiographie, la philosophie, la psychanalyse et l’importance de la prise en compte de la dimension de l’inconscient pour penser. Excusez du peu. Tout ce monde vivait ou séjournait souvent à Rio. Et à Rio il y a la plage. La plage, ce lieu démocratique d’une anthropologie tropicale : on drague toutes les pratiques de pensée, on étudie, pour éventuellement approfondir après, tous les corps. Tout ce monde se fréquentait et chacun suivait passionnément les productions des autres.

À l’époque, au Brésil, le théâtre fédérait toutes ces pratiques musicales, poétiques, politiques. Et ce fut le théâtre qui a infléchi toute la musique populaire vers le politique : pendant la dictature militaire, et jusqu’à 1968, où il y a eu un coup d’état dans le coup d’état, les chanteuses et les chanteurs brésiliens faisaient de leurs spectacles et de leurs chansons une tribune d’un discours poético-politique. Aux commandes, Augusto Boal et le travail qu’il a réalisé au Théâtre de Arena de São Paulo. Le nombre d’acteurs exceptionnels formés par Boal au Brésil exigerait des pages. Il y a aussi José Celso Martinez Correa et son Teatro Oficina dont le montage du Rei da Vela (Le Roi de la Chandelle) sera avec le spectacle Opinião de Boal (celui-ci juste après le coup d’état de 1964) les deux références majeures du théâtre brésilien contemporain.[1] Il y a eu aussi le formidable laboratoire de formation de João Augusto à Salvador de Bahia ; l’interprétation par Othon Bastos du cangaceiro Corisco, dans le film de Glauber Rocha Deus e o Diabo na Terra do Sol ( Le Dieu noir et le Diable Blond), donne une idée du type d’acteur qu’on formait à l’époque dans le pays. – Voilà ce que la dictature militaire a voulu détruire, comme la plupart des gouvernements actuels craignent que la joie de la fête et la jouissance de la liberté, présentes dans toute création, deviennent le ferment de contre pouvoirs.

Revenons à Élise Vigier et ses collectifs. Le sens de sa pratique de recherche, comme le sens du travail des grandes figures du théâtre au long de l’histoire, c’est d’inventer, en la renouvelant toujours, la forme d’un théâtre populaire. C’est quoi un théâtre populaire ?

Le théâtre populaire au lieu de supposer le spectateur comme un idiot qui ne veut rien savoir, content dans le confort de son ignorance, part du principe que le citoyen qui vient au théâtre attend, par celui-ci, de mieux connaître le monde dans lequel il vit. Il s’agit donc, pour le directeur et son équipe, de prendre à bras le corps les complexités des enjeux qui nous traversent à une époque donnée pour faire en sorte que leurs représentations sur scène soient exposées et nommées simplement, ceci grâce à la magie du jeu des acteurs et des dispositifs scéniques et, surtout, grâce au plaisir de pensée que cet ensemble engendre.

Une telle création requiert un long travail et c’est toujours l’œuvre d’une communauté de désirs, d’engagements, de responsabilités, joies et soucis partagés. Une telle création exige une très grande présence dans la cité, souvent un minutieux travail de reconnaissance des codes qui circulent, clichés utilisés pour faire groupe et éviter l’angoisse. Cette reconnaissance viendra transformer cette langue usuelle et usée en outils permettant de nommer les expériences douloureuses ou heureuses, plus souvent douloureuses, du triste monde dans lequel nous vivons.

Le théâtre populaire est un espace de rencontre qui, comme toute rencontre, nous redonne le sens et le courage de vivre, nous remplit d’espérance et de l’allégresse de l’enfance, rend l’existence plus légère, les questions plus simples, les réponses possibles.

Le grand enseignement donné par le théâtre à ceux et celles qui le pratiquent : faire bien son travail est la condition première pour réaliser le rêve d’un monde vivable.

[1] La forme théâtrale proposée par Boal dans Opinião marquera pour toujours ce que se fera par la suite dans la scène du théâtre brésilien. À lépoque, Opinião est devenu le lieu de réconfort et d’espoir où tous ceux et celles qui pensaient se retrouvaient chaque soir. Le spectacle était donné dans une salle aménagée dans un centre commercial ; il y avait les fauteuils et un immense espace autour. C’est dans cet espace où tous les soirs de représentation environ une centaine de personnes en plus se tenait debout pour entendre les chansons et les textes magistralement agencés par Boal et Oduvaldo Vianna Filho. Pour ceux qui aiment la musique brésilienne, et pour ceux qui veulent en avoir un exemple, voici un lien pour la mise-en-scène d’ Opinião. Maria Betania est la chanteuse. Elle a 17 ans. Elle vient d’arriver de Bahia avec son frère aîné, condition exigée par son père pour qu’elle fasse le voyage à Rio. Son frère, Caetano Veloso. La musique et les paroles de la chanson sont de João do Vale, un homme qui vient du sertão, qui n’a jamais étudié l’harmonie ou la composition, qui, comme la plupart des chansonniers nordestinos n’a rien d’autre que son… génie. Nordestinos : une population très pauvre, souvent misérable. La musique chantée par Maria Betania, Carcara, est devenu le premier hymne de résistance à la dictature militaire

Voici le lien : https://www.youtube.com/watch?v=Yr4bs92Hv74

 

 

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