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Billet de blog 3 avr. 2017

Marcial Di Fonzo Bo et Elise Vigier aux Abbesses: un théâtre citoyen

Le néolibéralisme est une horreur mais le théâtre est une fête. La mise-en-scène : le grand plaisir de l’intelligence. La cruauté du monde et la subtilité des grands acteurs.

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C’est la deuxième fois que Marcial Di Fonzo Bo et Elise Vigier s’occupent de nous faire comprendre par le théâtre ce que veut dire la société néolibérale dans laquelle nous vivons. La première c’était à Chaillot, en 2014, à travers la pièce de Martin Crimp La République du Bonheur. Cette fois-ci c’est grâce à un texte de Petr Zelenka, Vera, qui raconte l’ascension et la chute d’une femme d’affaires – le travail de Karin Viard dans le rôle titre est admirable.

Faire comprendre par le théâtre. Que veut dire cette phrase ? Ça veut dire qu’il y a ceux qui pensent en écrivant, d’autres en faisant de la peinture, ou du cinéma, de la couture, de la cuisine, etc. Et il y a ceux qui pensent en faisant du théâtre. Cela ne court pas les rues, mais quand ça se passe, alors là le cœur danse la samba.

Posez-vous la question : comment faire un spectacle de théâtre sur cette horreur que nous vivons quotidiennement : Hollande Valls Macron, l’assassinat en direct du peuple Grec, la précarité du travail, l’uberisation de l’existence ? Certes, beaucoup ont fait déjà un gigantesque travail de décryptage sur ce cauchemar, mais comment mettre cela en scène ? (Cf. Ce cauchemar qui n’en finit pas de Pierre Dardot et Christian Laval).

Di Fonzo Bo et Vigier, homme et femme de théâtre, font du credo brechtien un outil d’orfèvre : on va au théâtre pour avoir du plaisir. Et ils ont, l’un et l’autre et ensemble, une longue pratique de la joie et de la passion de jouer. Elle vient de loin, cette joie et cette passion, du temps où ils étaient à l’école de Rennes, puis fut et c’est le groupe Lucioles, avec Pierre Maillet, Frédérique Lolièe (deux géants de la scène), puis actuellement c’est la Comédie de Caen.

Le texte de Petr Zelenka est simple et brutal. Les manières du néolibéralisme ne sont pas celles du scoutisme : d’une minute à l’autre tu es viré, tu n’as plus accès à ton bureau, ni à ton ordinateur, tu ne peux plus parler à personne, ton badge est désactivé, tu es dehors, dans la rue, coupé de tout ce qui a été ton univers – parfois pendant des années. Marcial Di Fonzo Bo et Elise Vigier sont absolument respectueux du texte, ils suivent son déroulement. C’est aux acteurs, au talent absolu des acteurs – Marcial lui-même, Pierre Maillet, Helena Noguera, Lou Valentini et Rodolfo de Souza – que revient la charge de mettre cette horreur à distance, d’introduire de la subtilité dans cette matière compacte et rigide, aux acteurs de faire jaillir, grâce à des mini détails, ce qui reste de vie dans cet univers mécaniquement fonctionnel, mortifère. À la fin de la représentation, quand les six acteurs viennent saluer le public, on se rend compte, miracle, de l’étonnante multiplication des rôles.

Il y a du burlesque dans le traitement donné par les directeurs aux personnages, parfois même du cirque. Il y a aussi les perruques de Cécile Kretschmar, les costumes de Anne Schotte, la scénographie de Marc Lainé et Stephan Zimmerli, les vidéos de Romani Tanguy et Quentin Vigier ; bref, un collectif de travail. Et la conséquence de tout cela c’est que nous avons toute la latitude pour penser ce que nous est présenté sur scène : l’inconsistance de toute cette vitesse, cette agitation, cette tension insomniaque, la gratuité du cynisme et le non-sens de la méchanceté – l’ennui de tout ça. Di Fonzo Bo et Vigier ont aussi un grand respect des spectateurs ; ils les considèrent comme des sujets capables d’avoir une pensée sur la vie qu’ils mènent et un jugement sur le monde dans lequel ils vivent. Leur mise-en-scène est une fête d’intelligence, harmonie des grandes trouvailles et des petits riens, magie du théâtre,  et comme ils s’adressent avec humour et joie à l’intelligence du spectateur, on reconnaît sans s’identifier les conduites, les choses, les sentiments, ou plutôt leur absence ; c’est un enseignement, on donne des noms aux expériences qu’on connaît, on devient plus vivants, plus légers. Di Fonzo Bo et Vigier proposent ici, dans la maturité de leur art, un théâtre citoyen, populaire. – Je suis sûr que ce spectacle pourra être montré dans n’importe quelle salle de fête, dans n’importe quelle bourgade de France ou de Navarre, et que le public sortira reconnaissant et heureux d’avoir pu, en s’amusant, se trouver plus intelligent pour réfléchir sur les temps de misère que nous traversons.

Un dernier mot sur Karin Viard. Une leçon sur comment un acteur construit son personnage. Tout ce qu’elle fait est juste, précis, d’un réalisme exemplaire. Elle réussit pleinement la ligne que les deux directeurs ont donnée à sa Vera : plus elle traverse les pertes, plus elle nous devient proche, plus elle se rend réelle - et plus Karin Viard, toute en nuances, laisse émerger la force de la beauté de la femme qu’elle est.

Je pense à Hannah Arendt qui parlait de la fragilité des affaires humaines. J’ai idée que pour Marcial Di Fonzo Bo et Elise Vigier, c’est dans cette fragilité que réside la première résistance qu’on peut opposer au projet de faire de nous des automates. Et l’éphémère du théâtre sait accueillir et célébrer ce type de matériau délicat.

 Vera, de Petr Zelenka

du 23 Mars au 8 Avril 2017   

au Théâtre des Abbesses (Théâtre de la Ville)

31 Rue des Abbesses, 75018 Paris

Téléphone : 01 42 74 22 77

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