Panique décoloniale chez les psychanalystes !

Plus de 180 psys, écrivains, artistes, intellectuels répondent aux 80 psychanalystes qui, la semaine passée dans une tribune, s’inquiétaient de l’emprise croissante des revendications identitaires et communautaristes. Initiative courageuse, celle de la pensée qui s'attaque à l'informe de la bêtise.

On a pu lire dans les pages du journal Le Monde le jeudi 26 septembre 2019 une curieuse tribune, signée par quatre-vingts psychanalystes, suivant ainsi à la lettre « l’exemple » des quatre-vingts intellectuels qui s’étaient insurgés contre une hégémonie supposée de la pensée décoloniale (Le Point, 28 novembre 2018). Moins d’un an plus tard, la critique s’est transformée, avec l’aide de ces nouveaux signataires, en une mise en garde générale à l’intention des sciences humaines et sociales, des universités et de tou.te.s les citoyen.ne.s, visant rien moins qu’à préserver les esprits d’une « emprise » qui les mettrait à la merci de « revendications totalitaires » niant « la spécificité de l’humain » en imposant l’« identitarisme », le « particularisme » et le « communautarisme ».

À l’heure où les pensées racistes circulent massivement et sans complexe dans l’espace public, où les discours d’extrême-droite et de celles et ceux qui les accompagnent ou les reprennent, ne cessent de promouvoir la lutte des races et les affirmations identitaires, où les « dérives sectaires» qui menaceraient « nos valeurs démocratiques et républicaines » en rattachant « des individus à des catégories ethno-raciales ou de religion » sont évoquées presque quotidiennement dans les médias et les partis, on pourrait presque ironiser que des psychanalystes aient voulu voir la bête immonde et le mal qui vient chez les représentants de la pensée « décoloniale ».

Passons aussi sur l’ignorance des rédacteurs de la tribune qui interprètent un questionnement scientifique d’abord sud-américain comme une idéologie politique et confondent études décoloniales, approches postcoloniales, intersectionnalité, multiculturalisme, « racialisme », autant de noms repoussoir, diaboliques, identifiables au risque de « totalitarisme » qu’ils promettent. Pourquoi enrôler la psychanalyse dans une croisade idéologique qui lui est étrangère ? À quoi aura servi plus d’un siècle de réflexion sur le transfert, le désir, les ruses de la raison et de la déraison, et la prise en compte de la singularité des sujets, si c’est pour en faire les victimes programmées d’une « emprise » maléfique et d’une manipulation mentale ?

La psychanalyse ne se réduit pas à ce discours outragé et outrancier qui donne le sentiment d’un rejet pur et simple du débat avec les courants critiques contemporains. Écoutons plutôt ce qui se dit là où elle s’exerce au lieu de céder à la panique morale anti-décoloniale. Car la clinique psychanalytique offre à ceux qui la pratiquent, analysant.e.s ou analystes, la possibilité de construire ensemble un champ de coexistence et de conflictualité où les manières toujours singulières de s’expérimenter soi-même comme désirant, dans le plaisir et la souffrance, s’entre-affectent. Faire exister cette hétérogénéité d’existences est l’exigence propre de cette pratique qui ne vit pas de dogmes mais de plus d’un siècle d’expériences et de récits de vie accumulés.

Le racisme n’est pas un problème moral, c’est une politique qui s’appuie sur des institutions, une expérience vécue quotidiennement par celles et ceux que les psychanalystes rencontrent. En démentir l’impact interdit d’en mesurer les conséquences sur la vie psychique. Il y a race à partir du moment où la diversité de trajectoires biographiques dépassant largement et depuis longtemps le cadre hexagonal est raturée ; c’est depuis cette prise en considération que la psychanalyse peut accéder aux logiques les plus intimes de la séparation et de la ségrégation. L’universalisme « humaniste » républicain érigé en idéal abstrait ne peut pas devenir le principe au nom duquel il serait légitime de se faire le censeur de la vie des autres, réduits à n’être plus des semblables.

Si les études décoloniales et postcoloniales inquiètent tant certains psychanalystes, à l’instar des études de genre il n’y a pas si longtemps, c’est qu’appliquées à notre société, elles en montrent certains impensés et contestent son grand récit national unitaire. Au lieu de se faire la complice de ce mauvais combat, et de favoriser le morcellement identitaire en réduisant l’inconscient au silence, la psychanalyse doit travailler à connaître et à reconnaître la plasticité du corps social en intégrant ces nouvelles perspectives critiques dans le projet, qui est le leur pour qui sait les lire, de déconstruire et de déjouer les assignations identitaires.

Voilà pourquoi nous pensons aussi que la psychanalyse doit être attentive aux lieux où s’expérimentent, toujours collectivement, d’autres subjectivations que celles promues par le modèle majoritaire, et où l’on peut entendre des paroles qui n’ont été ni instituées, ni authentifiées. Voilà aussi pourquoi il est nécessaire de s’intéresser aux circulations mondiales de la psychanalyse, aux séquences historiques et aux conjonctures politiques et culturelles dans lesquelles elle a pu être mobilisée dans des espaces imprévus et éloignés de ses foyers d’origine et où elle a, en retour, pu se laisser travailler de l’intérieur, par son dehors géographique et anthropologique. C’est à ce prix qu’elle pourra renouer avec sa créativité fondatrice et émancipatrice.

 

 

Signataires :

 

Kpêdétin Mariquian Ahouansou, anthopologue, EHESS

Pascal Anger, psychanalyste, psychothérapeute

Georgia Arapaki, psychologue clinicienne

Kader Attia, artiste, fondateur de La Colonie

Rebecca Attias, psychanalyste

Françoise Attiba, psychanalyste

Mathilda Audasso, psychologue, psychanalyste

Thamy Ayouch, psychanalyste, Université Paris Diderot

Ariella Aïsha Azoulay, Brown University

Paola Bacchetta, professor, University of California, Berkeley

Lucie Baudry, animatrice de GEM en Seine-Saint-Denis

Laila Benderra, pédiatre

Jalil Bennani, psychiatre, psychanalyste

Hourya Bentouhami, philosophe, Université Toulouse II Jean Jaurès

Annie Benveniste, anthropologue, Université Paris VIII

Sandra Boehringer, historienne, Université de Strasbourg

Livio Boni, psychanalyste, Collège international de philosophie

Philippe Borrel, réalisateur

Fabrice Bourlez, psychanalyste

Salima Boutebal, psychologue clinicienne, psychanalyste

Bernard Brémond, psychanalyste

Thomas Brisson, politiste, Université Paris VIII

Patrice Buxeda, psychanalyste

Viviane Candas, cinéaste

Marco Candore, comédien

Jean-Philippe Cazier, écrivain

Maxime Cervulle, maître de conférences, Université Paris VIII

Boris Chaffel, psychanalyste

Rébecca Chaillon, performeuse, féministe intersectionnelle

Pascale Champagne, psychanalyste

Gladys Chicharro, ethnologue

Julia Chierichetti, animatrice de GEM en Seine-Saint-Denis

Inès Claudios, psychanalyste 

Didier Cohen-Salmon, psychothérapeute

Lucette Colin, maître de conférences, psychologue, psychanalyste

Anny Combrichon,  psychiatre, psychanalyste

Juliette Corsy, psychologue clinicienne 

Lylian Couapel, animateur de la Trame en Seine-Saint-Denis

Marie Cousein, psychanalyste

Raffaela Cucciniello, psychologue, anthropologue

Thomas Cuvelier, psychologue clinicien

Julia Cyroulnik, psychologue clinicienne

Jeannette Daccache, psychanalyste

Françoise Dalbet, psychiatre, psychanalyste

Sandrine Dekens, ethnopsychologue, psychothérapeute

Mehdi Derfoufi, enseignant-chercheur

Pascal Dibie, ethnologue

Diane Dufour, directrice du BAL

Dominique Dupart, maîtresse de conférences en lettres modernes, Université de Lille

Raphaël Eddine, psychiatre

Jihan El Tahri, cinéaste et directrice de Big Sister Production

Thierry Fabre, essayiste, fondateur des Rencontres d’Averroès

Mireille Fanon-Mendès-France, Fondation Frantz Fanon, ex UN expert

Michel Feher, philosophe

Hassen Ferhani, cinéaste

Taieb Ferradji, pédopsychiatre

Jean Florence, psychanalyste

Florent Gabarron-Garcia, psychanalyste, maître de conférences, Université Paris VIII

Stéphanie Gaou, libraire

Ignacio Garate Martinez, psychanalyste

Dominique Gaucher, psychanalyste

François Gèze, éditeur

Isabelle Ginot, danseuse, Université Paris VIII

Jean-Christophe Goddard, philosophe, Toulouse II Jean-Jaurès

Hélène Godefroy, psychanalyste

Haud Guéguen, philosophe, Centre national des arts et métiers

Nacira Guénif, sociologue, Université Paris VIII

Momar Gueye, professeur de psychiatrie et de psychologie médicale, Université Cheikh Anta Diop, Dakar

Zelda Guilbaud, psychologue clinicienne

Nizar Hatem, psychanalyste, psychiatre

Charlotte Hess, performeuse

Remi Hess, anthropologue de l'éducation

Aliocha Imhoff, collectif Le Peuple Qui Manque

Rada Iveković, philosophe

Elias Jabre, chercheur en philosophie au LLCP, Université Paris VIII

Laurent Jeanpierre, politiste, Université Paris VIII

Kevin Journiac, psychiatre

Aurélia Kalisky, chercheuse, Leibniz Zentrum für Literatur- und Kulturforschung, Berlin

Pierre Kammerer, psychanalyste

Leslie Kaplan, écrivaine

Naruna Kaplan de Macedo, cinéaste

Tiphaine Karsenti, maîtresse de conférences en arts du spectacle, Université Paris Ouest Nanterre

Nicole Khouri, sociologue

Yala Kisukidi, philosophe, Université Paris VIII

Jan Kopp, artiste

Meltem Kutanehci-Roger, psychanalyste

Pascal Laëthier, psychanalyste

Jacinto Lageira, philosophe, critique d’art

Léopold Lambert, rédacteur en chef de The Funambulist

Laurie Laufer, psychanalyste

Isabelle Launay, professeure, études en danse, Université Paris VIII

Karima Lazali, psychanalyste

Daniel Lê, artiste, enseignant, Université Picardie Jules Vernes, co-fondateur du collectif Suspended spaces

Jean-Jacques Lebel, artiste, fondateur de l’Association Polyphonix

Olivier Lecour Grandmaison, universitaire

Maël Le Garrec, philosophe

Camille Lequitte, psychologue clinicienne

Guy Lérès, psychanalyste

Silvia Lippi, psychanalyste

Seloua Luste Boulbina, philosophe

Chowra Makaremi, anthropologue, CNRS 

Gilles Manceron, historien 

Gorana Manenti, psychanalyste

Patrice Maniglier, philosophe, Université Paris Ouest Nanterre

Malika Mansouri, psychanalyste, Université Paris Descartes

Valérie Marange, psychanalyste, philosophe

Olivier Marboeuf, auteur, commissaire d’exposition

Anne Marijnen, poilitiste, Université Paris VIII

Mathilde Martinot, interne en psychiatrie, Paris

Cécile Meinioux, psychanalyste, psychiatre

Sophie Mendelsohn, psychanalyste

Salomé Mendes-Fournier, psychologue clinicienne

Sabrina Merabet, psychologue clinicienne

Florence Mery, psychanalyste

Claire Mestre, psychiatre, co-rédactrice en chef de la revue l'Autre

Hélène Molière, psychanalyste

Pascale Molinier, professeure de psychologie sociale, Université Paris XIII

Clarisse Monsaingeon, animatrice de GEM et de la Trame en Seine-Saint-Denis

Clémence Moreau, psychologue clinicienne

Marie-Rose Moro, professeur de pédopsychiatrie

Christophe Mugnier, animateur de la Trame 93

Aline Namessi, psychologue clinicienne

Antonio Negri, philosophe

Amélie Nenez, psychologue clinicienne

Pascale Obolo, cinéaste, membre fondatrice de la revue d’art Afrikadaa

Heitor O’Dweer de Macedo, psychanalyste

François Parfait, artiste, professeure, Université Paris I Panthéon-Sorbonne

Anne Parian, psychanalyste

Julien Pallotta, professeur agrégé en philosophie

Stefania Pandolfo, professeur d'anthropologie, Université de Californie, Berkeley

Sophie Pechberty, psychiatre

Benjamin Penet, animateur de GEM en Seine-Saint-Denis

Vincent Perdigon, psychiatre, psychanalyste

Michel Plain, psychanalyste

Marianne Ponthus, psychologue

Patricia Porchat, psychanalyste, Universidade Estadual de São Paulo

Elsa Poverel, psychologue clinicienne

Luiz Eduardo Prado de Oliveira, psychanalyste

Kantuta Quirós, curator, théoricienne de l’art

Esteban Radiszcz, psychanalyste, Université du Chili

Nadia Rafif, directrice plaidoyer ONG internationale santé

Guillaume Raimbault, psychologue clinicien, psychanalyste

Jérémie Retière, psychologue clinicien

Matthieu Renault, philosophe, Université Paris VIII

Fabrice Riceputi, enseignant, historien

Tania Roelens, psychanalyste, psychiatre

Amir Rog, psychanalyste

Bruno Rossignol, psychanalyste

Alain Ruscio, historien

Julie Sabatier, éducatrice spécialisée SAVS en Seine-Saint-Denis

Majid Safouane, psychanalyste

Marie-Caroline Saglio, anthropologue et psychologue

Anne-Laure Salasca, psychologue clinicienne

Rasha Salti, curatrice, écrivaine

Violeta Salvatierra, praticienne et chercheuse en danse

Beatriz Santos, psychanalyste, Université de Paris Diderot

Gricelda Sarmiento, psychanalyste

Felwine Sarr, Duke University

Joséphine Sauvaire

Valentin Schaepelynck, sciences de l’éducation, Université Paris VIII

Alexandra de Séguin, psychiatre, psychanalyste

Guillaume Sibertin-Blanc, philosophe, Université Paris VIII

Nathalie Sibony, psychologue

Eric Sietot-Laffon, machiniste, Opéra de Paris

Laurence Sietot-Laffon, danseuse, Opéra de Paris, Paris VIII

Christelle Taraud, historienne féministe

Sarah Tessarech, orthophoniste

Fatoumata Timite, psychologue clinicienne

Fatoumata Tym Sow, psychologue clinicienne, psychothérapeute

Alexandre Vaillant, animateur de la Trame en Seine-Saint-Denis

Eric Valette, artiste, professeur des universités, Université de Picardie Jules Verne

Françoise Vergès, militante féministe décoloniale, auteure

Elodie Vermont, psychanalyste, psychologue clinicienne

Christiane Vollaire, philosophe, chercheuse associée au CNAM

Candela Zurro, psychanalyste

(Tribune publiée dans le journal Libération, le 04 octobre 2019)

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