La mort, le fait et la peur

À partir du 1er juin, les parents qui n’envoient pas leurs enfants à l’école alors que celle-ci peut les accueillir ne pourront plus bénéficier du dispositif de chômage partiel. La violence de cet énoncé. Le mépris qu’il recèle. Le projet de meurtre qu’il annonce. Alors, quelle place donner à la mort dans tout cela ?

La livrée de Monsieur Goliadkine.

Présentons les éléments dont nous disposons.

D’un côté nous avons :

- Les hommes et de femmes qui composent ce gouvernement ne savent pas ce qui est un fonctionnement démocratique des institutions, n’ont pas de pensée. Certes, cette affirmation est (malheureusement) devenue depuis des années déjà pour nous, citoyens, d’une banalité affligeante. Mais qu’est-ce qu’on dit lorsqu’on proclame pas de pensée ? Cela veut dire qu’ils sont des imbéciles, à savoir : des hommes et des femmes incapables de produire un récit sur l’expérience qu’ils traversent. Mais alors comment peuvent-ils prendre des décisions ?

Ils ne les prennent pas. Ou plutôt, s’ils les prennent, très vite ils les désavouent, puis ils disent qu’on ne les a pas compris, puis ils mentent. Ils font penser à la livrée que loue Monsieur Goliadkine, le personnage de Dostoïevski dans la nouvelle Le Double : C’était une livrée de grande maison, verte, fortement usagée, aux galons dorés tous écaillés et visiblement faite pour un homme d’un bon demi mètre plus grand …(1) De fait, ils sont tous trop petits pour les habits qu’ils portent et, bien sûr, ce poids les fatigue énormément. Prenons les deux ministres de la justice et du travail. Elles ressemblent à deux Fées Carabosse dans un dessin animé, hirsutes et épuisées, spectrales dans leur maigreur. Et le ministre de l’éducation qui est la caricature de l’Œuf d’Alice au pays des merveilles, Humpty Dumpty. Lorsque Alice l’interroge sur la polysémie des mots, donc du rapport des mots à la pensée, il répond : La question est de savoir qui est le Maître, un point, c’est tout. Il dit ça et tombe et se casse en mille morceaux.

Je sais, ces imposteurs sont notre tourment, notre douleur, notre cauchemar, notre indignation. Mais observe-les attentivement. Pathétiques, minables, fantomatiques, le sourire figé. Ridicules. Et plus ils sont ridicules, plus ils sont engoncés, plus ils essayaient de la jouer autoritaires cools, plus ils sont ridicules. Examinez-les à l’Assemblée. Le regard des peureux. Ils ont peur, ils ont peur tout le temps. Peur parce qu’ils ne savent pas penser, peur parce qu’ils ont menti, peur qu’on découvre leur mensonge. Terrorisés comme des petits piteux qu’on surprend le doigt dans la confiture. Et ce sont ces sales gosses, devenus méchants à force d’être si ridiculement pleins de frousse et si lâches, qui ont en main le destin de nos enfants, de nos jeunes, de nos parents et de nos grands-parents, le destin des fous, des pauvres, de migrants. C’est cet informe, comme la livrée de Monsieur Goliadkine, qui rend, pendant le confinement, glauques nos nuits, pâteux nos rêves, lourds nos réveils, tendues nos journées, stériles et répétitives nos conversations avec nos amis malgré la joie de les entendre.

- Un président qui a été tellement admiré par ses professeurs et tellement aimé par sa grand-mère, qu’il est convaincu que quoiqu’il fasse nous seront à jamais enchantés. C’est pourquoi il vient nous parler avec son visage maquillé d’éternel adolescent premier de sa classe, confiant de toujours nous émerveiller : il nous salit et on exclamera : oh, quel beau caca, il nous mouillera et on s’extasiera : quel puissance de jet, il nous blesse et nous seront admiratif de sa force, il est nul et nous l’excuseront : il est encore trop jeune, il tue et on sourira plein de douceur en balançant la tête : ah, là, il exagère. Un président qui se veut auto-engendré, tout puissant, jupitérien, donc irréel et immortel.

- Un premier ministre, le seul peut-être qui s’essaye à la pensée. Mais son amour pour la boxe finit toujours par prendre le dessus. Il dit « j’assume » pour « j’encaisse » et, hop, il envoie un direct de sa gauche qui dit « Je sais rien, sauf qu’on est dans la merde » et, immédiatement, vite, un uppercut de la droite, « Il est impératif de reprendre l’activité économique » - tout et son contraire en même temps ; le fonctionnement psychotique de la pensée : inutilité des masques/nécessité des masques, vive les soignants/pas de moyens pour les soignants, et ainsi de suite.

Or, cet état de fait est d’autant plus grave, absurde et inquiétant, que ces imbéciles ont fonction d’organiser la réponse à une pandémie qui nous menace de mort. Je fais l’hypothèse que leur stupidité devant les enjeux que la mort convoque est là depuis toujours et que cette bêtise, ajoutée à l’impasse qu’ils font sur la démocratie, est un facteur déterminant dans leur impossibilité de produire un quelconque récit sur n’importe quoi.

- De l’autre côté, nous avons des citoyennes et de citoyens qui dénoncent des aberrations. Voilà qu’est-ce que ça donne pour le retour des classes maternelles.

Le casse enfance

« Tout est absurde dans ce plan de réouverture. On nous dit "pas de rassemblements de plus de 10 personnes" et on met 15 enfants dans une classe en leur interdisant de se toucher, abonde Laurence Cantoia, enseignante en maternelle et responsable SnuiPP à Sevran. Le plus désolant c’est qu’on va devoir faire de la garderie, pile au moment où ce qu’on a mis en place pour le travail à distance commençait à bien marcher.» Les parents sont aussi perdus que les enseignants, oscillant entre nécessité de reprendre le travail et crainte de remettre leurs enfants en classe. Marie, mère d’élève dans une école du VIIIearrondissement de Marseille (quartier plutôt aisé), est furieuse. Depuis le début du confinement, cette kiné libérale, mère célibataire, a dû arrêter son activité pour garder ses deux fils, en CP et CM2. Pour elle, la reprise de l’école, c’est indispensable. «Mais quand j’ai reçu le protocole sanitaire de reprise mis en place par la directrice, j’ai halluciné. Moi, j’appelle ça un protocole hystérico-militaire ! En gros, les enfants ne vont pas bouger de leurs chaises. Il est interdit de courir, de jouer, il faut se déplacer en file indienne avec le bras tendu devant… Et si l’un d’entre eux ne respecte pas les règles, on nous dit qu’il ne sera plus accepté dans l’école!» Deux enseignantes, dont celle de son fils, ont annoncé qu’elles ne reprendraient pas, étant public à risque. «On nous a tout de suite dit qu’elles ne seraient pas remplacées. Donc, je fais quoi si je dois travailler, je l’attache à un arbre ?» Louise (1), enseignante dans le centre-ville de Bordeaux, s’est arrangée pour faire garder ses enfants. Elle retournera en classe, seule. «Je ne veux pas que mes enfants vivent cela. Trop stressant. L’école, ce n’est pas ça.» Elle se désole en pensant aux parents de ses élèves de petite section, qui lui écrivent depuis des semaines que leurs petits ont hâte de retourner en classe. «Ils ne réalisent pas encore que ce n’est pas l’école d’avant qui les attend…» Non, on ne se donne plus la main pour rentrer en classe, non, on ne partage plus les jouets et les feutres. Non, on ne peut plus rien toucher sans demander avant… Plus de câlin en cas de coup de mou, ni d’agent territorial spécialisé des écoles maternelles (Atsem) - «elles passeront leur journée à tout désinfecter, dès qu’un enfant aura eu le malheur de toucher quelque chose» (Libération du 5 Mai 2020. Page 4. Le prénom a été changé)

Ces mères ne pensent pas qu’envoyer leurs enfants à l’école signifie qu’ils seront contaminés. Les mères et pères considèrent que les mesures envisagées par la nécropolitique du gouvernement pour protéger les petits garçons et les petites filles de maternelle sont du casse enfance. Et ils décident de protéger pour leurs enfants des espaces de jeu, de motricité, de sociabilité infantile avec des amis et des proches ayant respecté le confinement.

Le pouvoir espagnol est d’accord avec ce souci de protection de l’enfance. Le Jeudi 23 Avril, un des vice-président du gouvernement dans une déclaration adressée à la nation demande solennellement pardon aux enfants : «Avant toute chose, nous voulons demander pardon aux petits garçons et aux petites filles. Ce confinement n'a été en rien facile pour vous. Vous avez dû arrêter d'aller à l'école, vous avez dû arrêter de voir beaucoup d'amis et de membres de votre famille, vous avez dû jouer chez vous et n'avez pu sortir dans la rue pour jouer. Pour tout cela, nous vous demandons pardon et nous souhaitons vous remercier pour tout ce que vous avez fait»

Un gouvernement qui considère les enfants comme des sujets à part entière, comme des futurs citoyens, un tel pouvoir reconnaît qu’il y a une origine, puis le temps d’une vie, existentielle et citoyenne, puis la mort. Voilà un récit, oui un récit, qui fait place à l’erreur, qui refuse le déni et où celui qui le prononce, un homme public, convoque comme base d’une construction politique le réalisme basé dans le dialogue, dans le respect des différences et du contradictoire ; bref, le fonctionnement démocratique. Le vice-président espagnol demande aussi clairement pardon aux enfants pour ne pas su trouver les mots pour bien leur expliquer les raisons du confinement. C’est vrai que c’est difficile d’expliquer aux enfants et aux petits enfants que nous sommes tous mortels. Mais c’est bien d’avoir mentionné cette difficulté. Cela s’appelle le respect. Et mieux vaut (également pour les parents) la reconnaissance de l’embarras d’un tel exercice que la convocation de la peur. La peur que depuis toujours on a eue de la mort a souvent empêché de la reconnaître comme un fait – reconnaissance qui fonde notre humanité. Et promouvoir la peur fut souvent la voie royale d’avoir une emprise sur les femmes et sur les hommes.

En France, au souci justifié des parents, le gouvernement répond par la menace : si tu choisis de ne pas envoyer ton enfant à l’école, tu n’auras plus de salaire pour te nourrir, pour nourrir ton enfant. Si tu n’acceptes pas les termes selon lesquels je veux te protéger du virus, si tu considères l’enfance de ton enfant plus importante que l’acceptation de mes directives, alors je mets ta vie et celle de tes enfants en danger. Pourquoi une telle violence ? Parce que l’actuel gouvernement français s’en fiche éperdument des enfants, son intérêt premier est de remettre les parents au travail, quitte à transformer l’école dans une caserne.

Comme les mères et pères cités plus haut, le gouvernement espagnol reconnaît l’importance du pouvoir jouer. Et s’il demande pardon aux enfants c’est parce qu’il sait que leur garantir le mouvement, c’est leur donner accès à l’expérience du temps. Un gouvernement qui interdit le déplacement dans l’espace est un tueur du temps, un assassin de la mort.

 une autre solution

Mais le virus n’est-il pas un vrai danger pour nous tous ? Bien sûr que oui. Ne doit-on prendre des dispositions très rigoureuses pour empêcher que les enfants se contaminent entre eux ? Oui. Comment alors concilier l’école comme un espace pour l’enfance et les exigences de protection ?

Pas très compliqué. Toute famille désireuse de faire revenir son enfant à l’école aurait un entretien avec des membres des brigades de santé. On s’assurera que pendant la période de confinement toutes les recommandations des autorités sanitaires ont été respectées. Puis on testerait les parents. Si les tests sont négatifs les petits pourront être des enfants à l’école sans aucune restriction. Bien sûr, cela requiert que les brigades existent, que les tests existent, et qu’on donne priorité à la santé psychique des enfants et des parents de façon que la reprise économique ne se fasse pas au détriment du bon sens.

les récits sur la mort

À partir des réflexions qui nous inspirent la position évoquée des parents français et celle du gouvernement espagnol, interrogeons-nous sur quelles sont les approches de la mort dans les récits qui en font leur sont sujet central : le récit policier, les récits de terreur, et ceux de la science-fiction.

Le roman policier aborde la mort du point de vue de la haine. La haine de soi (mélancolie), la haine de l’autre (persécution). D’ailleurs, le ministre de l’intérieur français semble à l’aise dans ce registre. Accroc au jeu il parie, comme tout joueur, être plus fort que le hasard (La preuve que nous sommes tous mégalomaniaques c’est qu’on dit « à demain », disait Freud), donc plus fort que la mort. Comme souvent il s’est « reconverti » en agent de la mort (une femme par grenade, un gosse par noyade, un homme par asphyxie, plus les yeux crevées, les mains arrachées, les crânes fracturés) et il se porte très bien dans sa jouissance perverse du déni – qui est encore un trait de la pensée psychotique, et une autre caractéristique de la narrative policière (cf. les films de classe B américains) : Il n’y a pas d’images de violence policière (Castaner le Vendredi 3 Avril à Besançon), propos qui prolonge l’interdit de pensée prononcé par la présidence "Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit. » (Macron, le Jeudi 7 Mars à Gréoux-les-Bains).

Le point de vue des récits de terreur est le cadavre ; ils privilégient donc le cadavre pour convoquer la peur ancestrale qui accompagne la pensée sur le destin des morts et qui a engendré les tabous et les religions. La mort est ici traitée comme prétexte d’interrogation sur l’au-delà, ou, plus généralement, ouvre sur la question de l’inconnu, du courage de l’affronter physiquement ou par la pensée.

J’imagine que les auteurs de science-fiction doivent être à la peine pour penser ce que nous arrive. Je me rappelle des livres où un monde s’écroule suite à une immense catastrophe et il y a quelques survivants mi-humains, mi-machins qui, grâce à leur savoir et à leur intelligence (la sensibilité est ici superflue) vont vaincre les circonstances les plus néfastes pour préparer un nouveau monde pour une humanité à venir. La narrative est tissée avec la peur de la mort et le recours au savoir grâce à quoi on continuera à durer. On croise parfois dans la vie réelle ce type de personnages englués dans l’angoisse des calamités tragiques, persuadés que le savoir pourra les aider à les éviter. Au final on comprend que ce qu’ils essayent d’esquiver c’est la vie elle-même. Ces gens, comme les personnages de science-fiction, s’ennuient profondément dans l’existence (sauf quand ils doivent se confronter au traumatisme, que parfois ils reproduisent, tellement ils en ont besoin pour avoir l’impression qu’ils vivent) et engendrent un ennui mortel. En fait, l’ennui c’est la mort mise en suspends, qui encombre sans être nommée, qui prend toute la place sans qu’on veuille la reconnaître ; comme on disait plus haut, la peur de la mort peut être un expédient pour refuser son fait tout en étant son fidèle serviteur.

Ainsi défini, le récit de science-fiction ressemble beaucoup au délire paranoïaque où la destruction exigée par la haine du vivant, à cause de la peur que tout vivant provoque, sera compensée par un monde irréel où tout sera parfait puisque débarrassé du conflit et du désir. Difficile, alors, d’en faire usage, d’en avoir recours dans des circonstances comme celles que nous vivons, où la calamité et les désastres, événements mineurs à l’égard des défis surhumains auxquels se confrontent ses personnages surdoués, mais événements bien réels qui nous confrontent à notre précarité, à notre humanité mortelle, à notre souhait que la science transforme ce réel brut dans une réalité maîtrisable, afin que le défilé gigantesque de morts s’arrête, oui il ne s’agit plus de SF, où la calamité et les désastres, donc, diminuent et, finalement cessent.

Le trait commun à tous ces récits c’est la peur de mourir ; peur qu’on retrouve chez les victimes, les héros et les héroïnes, les salauds. C’est aussi la peur de mourir du virus qui est mise en avant par l’actuel gouvernement français. Et, c’est vrai, le nombre de morts est énorme à cause du manque de masques appropriés, de respirateurs, de lits, de personnel soignant, à cause de la destruction du service public par ce gouvernement, destruction qui prolongeait celle inaugurée par d’autres pouvoirs politiques. Et à cause de cette incurie, nos parents et grands parents sont morts par milliers, et les soignants aussi (par dizaines, par centaines ?). Le gouvernement français met d’autant plus en avant la dangerosité (réelle) du virus, qu’il ne peut, comme le gouvernement espagnol, reconnaître ses erreurs et son irresponsabilité. Dans ce sens, la mise en avant du danger (réel) du virus est la poursuite, sur une autre forme, du déficit de pensée et du mensonge qui a inauguré la communication gouvernementale autour de la pandémie. Mettre en avant la peur qu’il a de notre mort, foutaise, c’est la pirouette par laquelle ce pouvoir veut, de fait, être le maître de nos morts, et tente d’échanger une question de santé publique contre une politique de sécurité, contre une affaire de police. Le préfet de Paris, qui porte une casserole sur la tête, l’a dit expressément : si vous n’obéissez pas à mes ordres vous mourrez.

Pour revenir aux récits sur la mort : à quel travail psychique cette pandémie nous convoque-t-elle ? Je pense qu’elle nous invite subjectivement au même embarras reconnu implicitement par le gouvernement espagnol. Il nous faut expliquer à l’enfant qui habite en nous que nous sommes mortels. Monsieur Hegel disait que la pensée la plus difficile à intégrer est celle de notre mort ; Monsieur Freud, qu’elle n’existait pas dans l’inconscient puisque notre narcissisme, ici défini comme bien structuré, nous veut éternel comme Jupiter. Donc pour résoudre cet embarras, résolution nécessaire, impérative, sans quoi nous resterons fixés à l’infantile de nos toutes-puissances, il faut adosser notre recherche aux récits épiques – Homère, la Bible, Shakespeare – et au travail des poètes. Et alors il y a des chances qu’on rejoigne cette pensée de Hegel, d’une vie qui porte la mort et se maintient en elle. Et, à partir de là, la mort devenant un fait, comme cette pandémie nous le démontre radicalement, elle ne nous fera plus peur. Devenus inévitablement mortels, on comprendra pourquoi c’est seulement par le risque de sa vie que l’on conserve sa liberté. (toujours Hegel).

les assassins de la mort

Nous ne connaissons pas le nombre de soignants morts dans leur travail contre le virus et pour notre vie. Le ministre de la santé dit ne pas pouvoir révéler leurs nom à cause du secret médical ; il a affirmé avoir une certitude : que les soignants contaminés ne l’ont pas été dans l’exercice de leur fonction, à l’intérieur de l’hôpital donc, mais dehors, dans la ville. Il faut être complètement débile ou un salopard – allez soyons généreux : ou les deux - pour croire que le citoyennes et citoyens que nous sommes allions gober des pareilles fadaises.

Mais pourquoi veut-on cacher ces morts ? Pourquoi faire disparaître la trace de leur disparition ? Et pourquoi avoir interdit aux familles d’enterrer les leurs, rituel qui signe le début de toute civilisation ? Pourquoi ces barbares n’ont pas inventé des dispositions sanitaires permettant le dernier hommage, sans quoi la traversée de la douleur de la perte devient encore plus difficile, voire impossible ? – Parce que ces femmes et ces hommes qui nous gouvernent savent qu’ils sont, pour une bonne part, responsables de ces morts, savent qu’il s’agit de meurtres, leurs meurtres, dont il faut effacer les empreintes.

L’Histoire récente a un autre exemple de l’assassinat de la mort. Ce fut en Argentine, pendant la terrible dictature militaire dans les années soixante-dix.

« Que se passe-t-il chez les citoyens, chez les sujets à ce moment-là en Argentine ? Tous les jours quelqu’un disparaît. Qu’est-ce que cela veut dire que quelqu’un disparaisse ? Ça veut dire que chez mon voisin ou chez mon élève ou chez mon père ou chez n’importe qui à côté, il y a tout d’un coup ce que l’on appelle un « operativo », c’est-à-dire une opération de police ou de l’armée qui débarque avec un grand déploiement de force. Tout le quartier voit cela. Ça se passe plutôt la nuit mais c’est très ostensible : on enlève quelqu’un, on met à sac la maison, on prend un butin, c’est-à-dire tout ce qui vaut quelque chose. On emmène les personnes, on ne sait pas où, on ne sait pas qui. Très souvent ce n’est pas la police ou l’armée qui agit, mais des gens sans uniforme dans des voitures qui n’ont pas de plaques. Et à partir de ce moment-là il n’y a plus rien. Alors quelques personnes commencent à chercher. C’est très dangereux ; on s’auto-dénonce quand on commence à chercher. Au bout de quelque temps celui qui cherche reçoit un coup de téléphone et une voix lui dit : « Vous feriez bien de tout plaquer et partir sinon vous subirez le même sort. » On ne sait pas qui parle, on ne sait rien de tout cela (…) » (2)

L’existence de ces êtres ni morts ni vivants, mais disparus, ira contaminer l’ensemble du corps social. Les citoyens, qui peuvent d’un moment à l’autre disparaître, deviennent des zombies, entre la vie et mort. On ne meurt plus, on disparaît. Faire disparaître les hommes, puis faire disparaître la disparition : voici comment on fabrique le silence. Et c’est là qu’apparaît le phénomène des Mères de la Place de Mai.

« Les Mères de la Place de Mai, qu’est-ce que c’est ? On les appelait les folles, le gouvernement les appelait les folles et je crois que c’est assez véridique dans un certain sens. C’était fou que sept femmes, à un moment donné, en 1977, la terreur à peine installée, se présentent à la maison du gouvernement et posent la question « où sont nos enfants ? » C’était fou car jusque-là personne n’avait même osé poser la question directement : on prenait des médiateurs, on passait par la justice, qui n’existait d’ailleurs pas, on faisait semblant d’y croire, mais les Mères vont directement au gouvernement, et elles interrogent : « où sont nos enfants ? » Elles y vont une fois. Ce sont des folles, on n’a pas besoin d’en tenir compte ! Elles continuent d’y aller. Elles y retournent. Puis il y en a d’autres qui se joignent à elles, et elles deviennent assez nombreuses. Un jour on leur met un revolver sur la poitrine et on leur dit : « Mesdames, circulez ! » […]

« Ainsi les femmes, les mères, se présentent à la maison du gouvernement et posent la question sur la disparition de leurs enfants et on leur répond : « mesdames vous êtes folles, circulez donc. » Et elles commencent à circuler, et elles circulent devant la maison du gouvernement, autour de la Pyramide de Mai (symbole de l’indépendance du pays). À partir de ce jour-là, tous les jeudis à la même heure, il y aura un défilé : d’abord les femmes, puis des femmes et des hommes. Elles sont en tête, et elles portent un mouchoir blanc sur leur tête où, en tout petit, ce n’est pas lisible mais c’est quand même écrit, il y a le nom de quelqu’un et une date. Alors elles commencent à circuler tous les jeudis à 3 heures de l’après-midi, et elles circulent pendant des années (…) On leur dit qu’elles demandent l’impossible, et c’est vrai. Leur consigne c’est : puisqu’on nous les a pris vivants il faut qu’ils réapparaissent vivants. Ça l’air tout à fait absurde mais ça ne l’est pas. Il y a tout un parcours effacé. Un parcours entre le vivant et quoi ? Rien. Un vide qui doit être rempli dans l’ordre juridique, dans l’ordre de la parole et tant que ce ne sera pas fait, il y aura quelqu’un qui devra continuer à le réclamer » (3).

que pouvons nous faire ?

Rêvons : tous les Samedi a las cinco en punto de la tarde, précisément à cinq heures de l’après-midi, ceci en hommage au poète Frederico Garcia Lorca, assassiné par les fascistes de Franco, tous les Samedis donc, nous nous réuniront dans la place de la Mairie de nos villes, villages, arrondissements. Nous porterons des masques blancs et, dans chaque masque, il y aura un nom écrit. Le nom d’une femme ou d’un homme mort pendant cette période : dans un EHPAD, ou le nom d’un soignant, ou d’une caissière, ou d’un éboueur, le nom d’un migrant. (espérons, pas le nom d’un enfant). Et on exigera qu’on nous les ressuscite. On exigera qu’ils réapparaissent vivants. Et on murmurera leurs noms. Pendant une heure. Tous les Samedi. A las cinco en punto de la tarde.

Cela pourra être le début d’un récit. Le nôtre.

 

Notes

1 - Dostoïevski, Le Double, Paris, Gallimard, Folio, 2008. Cité par nous dans notre La clinique de Dostoïevski, ou les enseignements de la folie, Paris, Editions Nouvelles Cécile Defaut, 2015, page 155

2 - Le Psychanalyste sous la terreur, Paris, Editions Matrice/Rocinante, 1988. Témoignage de Gilou Garcia Reinoso, pages 187-191.

3 - Ibidem.

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