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Billet de blog 10 avr. 2020

Nous, les citoyens abandonnés, traumatisés mais vivants

Une histoire extraordinaire. Son enseignement. Ses causes. Son prix. Ses conséquences. Nous dans tout ça.

Heitor O'Dwyer de Macedo
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à M. Chaleureusement.

Lundi dernier, le 7 avril. Un événement extraordinaire : à G., un médecin psychiatre remarque qu’une collègue marche un peu penchée. - Qu’as-tu ? lui demande-t-il ; - C’est peut-être de l’angoisse, répond-elle. - Pour l’angoisse, on verra après ; viens, je fais t’examiner …

En l’examinant il fait l’hypothèse d’un accident vasculaire cérébral, un AVC. Et téléphone à l’hôpital le plus proche. Quand ils arrivent, le collègue qui les réceptionne les informe qu’on n’a pas les moyens de faire un scanner en urgence, mais qu’ils sont déjà attendus à l’Hôpital Bichat. Ils prennent une voiture, la consœur déjà mise sous perfusion pendant le trajet. Arrivés à Bichat, scanner puis IRM : oui, c’était le début d’un AVC, la collègue est sauvée, probablement sans séquelles. Entre l’examen et sa sortie de la salle de l’IRM seulement trois heures se sont écoulées.

Une circonstance mérite d’être soulignée. Celui qui examine et celle qui est examinée sont des collègues et amis depuis des années, ils travaillent ensemble, et quand l’accident a eu lieu ils étaient en train de se diriger vers l’endroit où ils allaient s’occuper ensemble d’un patient ; bref, une situation ordinaire dans une journée ordinaire de travail et, tout d’un coup, un signe qui pourrait passer inaperçu est reconnu – immédiatement. Bien sûr, il y a la finesse clinique exceptionnelle d’un médecin, sa présence à l’instant, ses décisions. Et ces qualités lui sont propres. Et il y a aussi comment toute la chaîne fonctionne de la même façon immédiate et juste : en arrivant au premier hôpital où ils apprennent qu’il n’y a pas un praticien radio présent à l’instant, un RDV est déjà pris ailleurs où le scanner puis l’IRM sont faits dès leur l’arrivée. Mais comment comprendre cette constellation : efficacité dans l’invention de chaque geste dans l’urgence du début à la fin de l’événement pendant trois heures, une vigilance extrême à tout signe, une disponibilité totale et une générosité absolue à l’accueil de l’inattendu, de l’inconnu ? Cet ensemble indique que toutes les personnes impliquées dans l’événement traversent une situation limite, une situation traumatique. Certes, une situation de guerre engendre des traumas, mais tout confinement traumatique n’est pas une guerre.

La traversée du trauma se fait grâce à des amitiés, à des solidarités fulgurantes, à cette acuité de présence à l’instant, l’être tendu sur le qui vive, puisque d’une seconde à l’autre l’horreur peut basculer dans une autre figure de l’horreur. Le trauma réduit le temps au tout de suite, penser à demain peut être dangereux, le rêve peut compromettre l’invention de l’acte qui sauve une vie, qui sauve ma vie physique et psychique. L’affect n’est pas permis, d’ailleurs il ne s’agit pas d’angoisse, il y a la peur. On a peur tout le temps. Les combattant(e)s soumis à la torture quittent leur corps pendant leur souffrance pour ne pas trahir et, pour protéger leurs secrets, deviennent les héros des bandes dessinées de leur enfance. Or, le corps et ses sensations sont la source de tous les sentiments. Le trauma mobilise une hypermnésie, toutes les informations nécessaires sont aussitôt disponibles pour permettre les gestes et les pensées adéquats à ce moment d’urgence.

L’extraordinaire du récit que je partage avec vous c’est qu’il est devenu l’ordinaire d’un grand nombre de personnes. Au moment où je vous écris, et maintenant que vous êtes en train de me lire, quelqu’un est en train d’être sauvé de la mort et quelqu’un s’en va, et entre le moment de cette écriture et celui de votre lecture, il y aura eu énormément de vies de préservées et énormément de cadavres entassés.

Cette relative dépersonnalisation est nécessaire pour s’installer dans un présent infini fait de douleur, tristesses, de mort, de deuils inconsolables, d’exigence psychique maximale où à l’absence d’un savoir constitué s’ajoute le manque des moyens. Pour ces personnes, le retour au passage des heures, au temps où le futur et le passé reprennent leur place, se fera beaucoup plus tard et aura un prix gigantesque : cauchemars, insomnies, dépression, asthénie, plus les retrouvailles avec les angoisses que la peur recouvre. Il leur faudra aussi retrouver le corps qu’ils ont quitté et, pour cela, accueillir la fatigue la fatigue la fatigue interdite pendant le séjour en enfer.

Ces personnes sont des médecins, des infirmiers et des infirmières, des aides-soignantes, des brancardiers. Ces personnes sont tous ceux et celles qui permettent à notre quotidien anormal d’exister : des journaliers, des magasiniers, des caissières, des chauffeurs de métro et de bus, des instituteurs, des éboueurs. Ces personnes permettent à d’autres d’éviter la reconnaissance du stress permanent auquel elles sont soumises. Ces autres sont nous qui déléguons à ceux qui sont au front, nos frères et nos sœurs, toutes nos peurs. Et nous sommes tous, ensemble, des citoyens abandonnés. Abandonnés et traumatisés. Par qui ?

Par vous. Vous, pour qui l’autre n’existe pas. Vous nous avez tabassés, fracturés, éborgnés, mutilés. Vous nous avez tués par grenade, par asphyxie, par noyade. Vous nous avez dit que nous n’étions rien, que nous étions les sans dents, la racaille. Et vous avez détruit nos hôpitaux, notre système de santé publique. Vous avez nié toutes ces violences, toutes ces insultes, ces faits. Vous êtes des gangsters minables.

Récemment vous avez refusé d’allonger les jours de deuil pour un parent qui perd un enfant, certainement parce que cela coûterait un pognon de dingue aux entreprises. Puis vous avez interdit aux ouvriers du bâtiment le chômage partiel à cause du confinement, ils n’ont qu’à éternuer dans leur coude. Le dégoût de tout ça. Des assassins au col blanc, répugnants.

Vous avez essayé de détruire aussi nos rêves, nos désirs. À la démesure de la vie, vous nous opposez votre offre de l’anesthésie que sont vos plaisirs minables dans l’ennui : pour se détendre, on sort du palais de la présidence déguisé en policier et on va cogner des jeunes dans les places et les parcs de la ville, ou on se masturbe devant une camera …

Le réel de l’épidémie dévoile vos incompétences, votre amateurisme, votre immaturité, les irresponsables que vous êtes.

Tous les soirs, à 20hs, nous applaudissons nos soignants contaminés. Et en les applaudissant nous célébrons tous ceux qui ont résisté et qui continuent à résister à vos projets bidon, à vos mensonges. En applaudissant nos soignants contaminés, nous nous applaudissons nous-mêmes, comme un enfant qui devant le miroir célèbre tout seul un exploit qu’il vient de réaliser. Tous les soirs, les citoyens abandonnés, traumatisés, commémorent dans une hallucination collective le fait d’être des immortels à la petite semaine, survivants moyenâgeux que nous sommes tous à la peste que vous avez apportée.

L’autre jour, votre préfet de police a dit des mensonges éhontés, obscènes. Il a dit que si on était en train de mourir dans les hôpitaux ce n’était pas à cause du virus et votre incurie, de votre immaturité, votre imposture, mais parce que nous ne respections pas les règles du confinement. Et il a dit plus au moins ceci : si vous sortez de votre confinement, je vous donne une amende et vous vous trouvez en réanimation, puis vous mourez. Il n’a pas dit exactement cela, mais l’effet de discours était bel et bien celui-ci. Pour lui, le peuple de France est un groupe d‘enfants désobéissants que lui, père fouettard complètement fou comme ne peuvent l’être que les imbéciles, corrigera et tuera, habité qu’il est par une haine sadique, peuple qu’il tuera pour le punir de ne pas obéir à ses ordres.

Le côté grotesque du personnage est accentué par un chapeau en forme de couvercle d’une casserole.

Nous pourrions tous les soirs, après l’autocélébration de nos survies, frapper dans des casseroles pour manifester par le bruit notre fureur.

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