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Billet de blog 12 nov. 2021

MARCIAL DI FONZO BO INTERPRETE RICHARD III : IMPERIAL ET IMPERIEUX

Dans le nouveau montage réalisé par Marcial Di Fonzo Bo et Frédérique Lollié de la mise-en-scène de Mathias Langhoff de Richard III de Shakespeare (1995), Marcial propose une interprétation surprenante de son personnage. Que nous apprend-il ? (Reprise du 23 au 27 Novembre à la Comédie de Caen)

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Pour imaginer la manière par laquelle Marcial Di Fonzo Bo incarne Richard III, pensez au bruit qui ferait au-dessus de vos têtes un voisin qui changerait les places d’un grand piano et d’une grande armoire normande. La différence ici c’est que l’aménagement concerne les étoiles et les planètes, les continents et les océans – on fait l’Histoire.

Marcial fait sortir de la bouche de Richard des rats, des cafards, des excréments – et il n’a pas de mauvaise haleine ; il crache du sang et ses lèvres sont propres.

Pendant trois heures, Marcial Di Fonzo Bo portera son personnage comme un géant porte un infirme, comme une mère démente, folle d’orgueil, tient triomphante son enfant agonisant, comme le poète donne la main à sa folie, comme la vie devient plus épaisse parce qu’elle dévisage la mort, comme le fleuve devient plus puissant et plus dense parce qu’il rencontre l’ouvert de la mer.

Yan Kott, dans son incontournable Shakespeare notre contemporain, considère que la construction du personnage de Richard III fait par l’acteur polonais Woszczerowicz est la plus juste : pour lui, Richard est un bouffon. En vérité, il n’est jamais présent à ce qu’il fait ; il joue le tyran et le séducteur, l’assassin et le repenti, le fourbe et le sincère. Cette conception du personnage est lumineuse et, comme telle, éclaire la folie de Richard sous l’angle des emprunts qu’un fou fait aux clichés, ce que les cliniciens appellent les stéréotypies. Bref, ce sont des personnalités de location dont le sujet se sert comme des masques de carnaval pour être dans le monde, pour passer par la vie sans habiter son corps. Richard donc, selon l’acteur polonais, va dans l’existence en se bricolant des artefacts et des artifices en même temps qu’il couvre de son mépris celles et ceux qu’il dupe, celles et ceux qui le croient capable d’une vie réelle et d’une parole vraie. Réel d’une vie et parole vraie qui n’apparaitront qu’au moment où, vers la fin, il a peur. (Comme l’acteur Paul Muni dans son interprétation de Scarface dans le film de Howard Haws, 1932). Je reviendrai sur le mépris et sur cette conception où Richard jouerait des rôles – conception brillante, mais problématique.

Pour Freud, Richard III fait partie de ce type de personnes qui considèrent avoir subi une injustice, dans son cas la difformité de naissance et, pour cela, se croient tout permis et n’éprouvent aucune culpabilité. (Freud, 1916, Quelques types de caractère éclaircis par le travail psychanalytique, Chapitre I). Ceci est bien indiqué dans la traduction-adaptation d’Olivier Cadiot dans le monologue initial :

Toute belle proportion m’est interdite. Moi que la nature a privé de ses attraits, moi qu’elle a envoyé avant terme, difforme, mal fini, à l’air libre, dans ce monde, moi, si estropié et contrefait que les chiens aboient à mon passage … Conséquence : ne pouvant être l'amant, celui qui enchante cette époque bavarde, je me prédestine à être un scélérat. Je serai le trouble-fête de ces jours paresseux.

Marcial Di Fonzo Bo dit cela sans aucune psychologisation ; le ton est colloquial, familier. Ce n’est pas une réflexion, c’est un constat. Finalement, la vie de Richard a commencé avant le début de la pièce ; ce qui nous est dit il l’a déjà pensé mille fois, traité et intégré. Marcial le présente sans une once d’introspection ; il n’y a rien à interroger, ce sont des faits, point à la ligne, et on peut passer à la suite – à l’action.

Le texte de Shakespeare, et la traduction d’Olivier Cadiot lui est en cela très fidèle, ne s’embarrasse pas de subtilités que les acteurs et la mise-en-scène peuvent contribuer à faire deviner. Le texte est cru, brutal, saccadé. On passe d’un état à l’autre sans transition et sans souci de cohérence – comme dans le rêve. Et dans le rêve, Freud nous l’a appris, ce qui domine c’est ce qu’il nommera le processus primaire : absence de contradiction, absence de négation…. – dont le résultat se présente, avant décryptage par la psychanalyse, dans un scénario absurde pour la conscience. Le processus primaire, qui caractérise le fonctionnement des mécanismes inconscients, cherche à décharger de manière immédiate et totale toute sorte de tension éprouvée par le psychisme. Toute tension interne doit être évacuée dans la minute, tout obstacle au plaisir contourné ou éliminé tout de suite – comme les petits enfants qui tolèrent mal la frustration, Richard cherche toujours la voie la plus courte menant au plaisir et à la fin du conflit.

Le personnage de Richard III construit par Marcial Di Fonzo Bo ne s’attarde jamais à aucune introspection, ce que présente Marcial c’est un inconscient à ciel ouvert, celui de Richard, qui veut tout et immédiatement. – Encore un trait qui relie le texte shakespearien au processus primaire, maître d’œuvre dans les rêves : nul respect, nulle considération pour la chronologie. Comme le note Yan Kott : Shakespeare a enfermé onze années d’histoire dans les deux premiers actes de Richard III … Le génie de Shakespeare, c’est cette façon qu’il a de débarrasser l’histoire de la description, de l’anecdote, presque du récit. C’est l’histoire sans vides. (Yan Kott, Shakespeare notre contemporain, traduction d’Anna Posner, Marabout Université, 1965, page 39).

Le personnage porté par Marcial Di Fonzo Bo n’a rien d’un bouffon. Et, dans son incarnation par Marcial, il habite sa difformité avec une aisance vigoureuse et élégante - royale. Son interprétation de Richard est une objection majeure à celle choisie par l’acteur polonais tant saluée par Kott, ainsi qu’aux limites de celle de Freud – juste, mais que la clinique psychanalytique de la psychose est venue éclairer autrement : l’ancrage dans le corps d’une injustice réelle première, la difformité dans le cas de Richard, empêche les jeux du semblant d’être au devant de la scène. Cet ancrage interdit qu’on soit absent au moment présent, qui est toujours marqué et lesté par le réel du corps. D’une certaine façon, le psychisme est toujours condamné à l’absolu, au scandale massif du désir. – L’interprétation de l’acteur polonais, une personnalité faite d’emprunts pour conjurer l’angoisse et la peur, donne un fil conducteur aux actes de Richard et elle est un éclairage possible. Le choix de Marcial Di Fonzo Bo est celui de la puissance absolue du désir. Je le crois définitif.

Qu’est-ce qui nous reste quand il ne nous reste plus rien ? Le courage et la haine. Richard adopte la haine ; ce n’est pas une réaction à la peine ou à la frustration ; la haine sera le moteur de son désir. Et c’est cette option qu’il proposera avec succès à tous. Par exemple, à Lady Anne.

Lady Anne suit, portée par des valets, la dépouille de son beau-père lorsqu’elle rencontre Richard, qui l’a assassiné dans la Tour – après avoir tué le mari de Lady Anne et son père. Quand cela ? Hier ou il y a un an. Comme nous l’avons déjà signalé, ici le temps n’existe pas ; il est condensé, comme dans un rêve, dans une seule nuit. Pour Yan Kott, c’est une de plus grandes scènes qu’ait écrites Shakespeare, l’une des plus grandes scènes qui n’aient jamais été écrites. (Yan Kott, ibidem page 59)

À la vue de Richard les valets et les soldats décampent, la peur au ventre. Lady Anne est seule avec Richard, semblable à une furie des tragédies antiques (Kott). Et Richard reconnaît ses crimes et déclare son envie de coucher avec Anne. Qui finira par accepter de devenir sa pute et sa Reine. Pourquoi ? Pour répondre, pas besoin d’avoir recours à Freud ; restons avec Kott :

Lady Anne ne se donne pas à Richard poussée par la peur. Elle le suit, pour toucher au fond. Afin de se prouver à elle-même que toutes les lois du monde ont cessé d’exister. Car lorsque tout a été perdu, ne reste que le souvenir, qu’il faut également tuer en soi. Il faut se tuer ou tuer en soi la dernière trace de pudeur. Lady Anne se couche dans le lit de Richard afin – comme le disait Conrad – de se plonger dans les éléments dévastateurs. Car si toute l’histoire n’est qu’un carnage, que reste-t-il sinon l’abandon aux instincts, sinon le saut dans les ténèbres, sinon le choix entre la mort et la jouissance. Le génie de Shakespeare, c’est d’avoir imposé à Lady Anne ce choix-là, justement, l’ultime et unique choix qui lui soit resté. (Kott, ibidem page 62) – N’importe quel psychanalyste cosignerait ces considérations, mais si elles étaient présentées comme étant celles d’un psychanalyste, la bêtise des temps actuels les rendraient irrecevables. – L’inconscient n’est pas à la mode.

Richard III est une pièce sur la haine, sur sa force et sa complexité, sur les défis qu’elle pose à la pensée, sur ses rapports au désir. Le rapport qu’entretient la haine avec la vérité est très puissant. La haine, comme l’amour, rencontre aussi la vérité à l’extérieur, mais la vérité ne l’interroge pas. Le haineux refuse son appel, rejette le travail de transformation dans un autre soi-même et, bien au contraire, se réaffirme comme toujours le même. L’amour lie, la haine colle – impossible de vivre avec, impossible de vivre sans. La relation qu’entretient la haine à la vérité ne souffre d’aucune urgence, se déroule en dehors de tout mouvement. La haine donne accès à la vérité à l’intérieur d’une pensée immobile. La haine n’attrape pas la vérité, elle l’enserre à l’intérieur d’une pensée immobile où plus rien n’est transformable, où tout est pour toujours immuable : au lieu de penser, le haineux navigue dans un univers de certitudes. Mais … il navigue. Et ça fait peur, cette absence de peur de la vérité. Difficile de s’y opposer, impossible de ne pas la reconnaître, la vérité balancée comme une bombe.

Le mépris voué par Richard n’est pas le mépris de la crainte, mais du veule refus de ceux qui l’entourent d’accueillir la vérité. Dans la construction du personnage faite par Marcial Di Fonzo Bo, le désir de Richard III se nourrit de la haine et c’est la vérité brutale et aveuglante qu’il assène à tous et à toutes – pas d’espace, donc, pour le jeu, pour le simulacre ou les dissimulations. Devant ce puissant alliage, il y a ceux qui prennent la fuite, après avoir abandonné la question de leur propre vérité ; et il y a ceux, comme Lady Anne, qui adoptent la haine comme un dernier rempart contre l’anéantissement. Infirme de naissance, Richard n’aura pas son pareil dans l’excellence de la démonstration de la validité de la vérité, qu’il exhibe en hideuse figure.

Dans la mise-en-scène actuelle il y a une exception marquante à cette alternative, qui est aussi un grand moment de théâtre : la Reine Margaret, dans l’interprétation géniale de Frédérique Lollié. Habillée dans une veste fluo décatie, Margaret est une clocharde de la royauté, sans peur de la mort et fidèle à ses sentiments qui sont un amas de douleurs que vient fracasser un monde de mensonges, de compromis et de combines - effraction devant laquelle Richard, effrayé, s’efface et se cache.

Un autre grand moment de théâtre est l’irruption sur scène d’un masque de Cécile Kretschmar – qui vient exhiber et condenser l’horreur de l’univers dans lequel nous sommes plongés.

Dans cette mise-en-scène, à l’exception de la Reine Margaret, aucun personnage ne peut s’opposer à Richard. Nous ne pouvons que penser aux dérives autoritaires d’aujourd’hui devant lesquelles les contre-pouvoirs ont bien peu de poids.

Richard III de Shakespeare

Reprise de la mise-en-scène de Mathias Langhoff (1995) par Frédérique Lollié et Marcial Di Fonzo Bo

Nouvelle traduction : Olivier Cadiot

Décors et Costumes : Catherine Rankl

Lumière : Laurent Bénard

Perruques Cécile Kretschmar

Assistante à la mise en scène : Marianne Ségol-Samoy

Régie générale : David Marain, Laura Lemaitre

Assistante aux costumes : Charlotte Le Gall

Conseillère à la traduction : Sophie McKeown

Décor construit par les ateliers de la Comédie de Caen sous la direction de Carine Fayola

Interprétation : Manuela Beltran Marulanda, Nabil Berrehil, Michèle De Paola, Marcial Di Fonzo Bo, Isabel Aimé, Gonzales Sola, Victor Lafrej, Kévin Lelannier, Frédérique Loliée, Margot Madec, Anouar Sahraoui, Arnaud Vrech 

LES DATES DE TOURNÉE

  • du 01/02/2022 au 05/02/2022
    TNBA, Bordeaux
  • du 12/01/2022 au 14/01/2022
    Comédie de Béthune - CDN
  • du 25/02/2022 au 26/02/2022
    Le Volcan, Havre
  • du 08/03/2022 au 09/03/2022
    Le Tangram, Evreux
  • du 27/04/2022 au 30/04/2022
    Comédie de Genève
  • du 04/05/2022 au 06/05/2022
    Comédie de Reims
  • du 12/05/2022 au 15/05/2022
    La Villette, Paris

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