Leos Carax, hanté par la force de la beauté et de la vie

Maintenant que c’est public on ne peut plus l’ignorer ou feindre de ne pas être prévenu : l’amour véritable est une catastrophe.

Maintenant que c’est public on ne peut plus l’ignorer ou feindre de ne pas être prévenu : l’amour véritable est une catastrophe.

Oui, l’amour de désir accompagne toujours l’envie de meurtre. Aimer l’autre est aimer sa différence. Et, en même temps, avec énergie on souhaite le réduire à ce qui serait convenable pour nous, connu de nous – à notre fantasme. Et cela serait la fin, le meurtre de l’amour.

L’amour de désir se soutient de l’angoisse d’être peu de chose, toujours démuni des moyens pour répondre à l’expérience extraordinaire à laquelle la vie nous convoque : celle d’accepter, par la rencontre d’un autre radicalement différent, de nous donner rendez-vous dans un temps où, par cette rencontre, nous serons complètement transformés dans l’inconnu de nous-mêmes.

Accepter un tel pari sera la source d’une grande joie. Et c’est exactement avec la force de cette joie que Carax et son équipe ont fait le film. Et la force de cette joie produit une beauté vigoureuse qui vient nous hanter agréablement, péniblement, plusieurs jours après.

Agréablement parce que cette puissance créative d’un collectif de travail nous humanise. Enthousiasme toujours renouvelé, lorsque patience et ténacité viennent à bout du défi de maintenir l’intelligence dans les limites de la sensibilité et, ainsi, produire la représentation d’un réel qu’on connaît mais qu’on n’avait pas pu nommer jusqu’alors. Catharsis. – Ce qui, convenons-en, fait un immense bien dans ce temps de démence où un enfant au pouvoir a le délire de devenir un dictateur romain.

La pénibilité c’est que l’œuvre de Carax et son équipe nous rappelle « la fragilité des affaires humaines » (Hannah Arendt) et comment « vivre est dangereux » (Guimaraes Rosa).

Carax adopte le point de vue de la joie pour parler des tristesses de la vie. De comment un homme, devant la magnitude de l’amour et de son propre amour, décide de « choisir » l’envie, la destruction, le mensonge, le meurtre et la misère. Devient vampire, squatteur de générosités, pourriture misérable, assassin de rêves et de l’enfance. Oui, il y a ceux qui, à l’amour de désir, préfèrent les abîmes du malheur. (Rappelons que les femmes aussi peuvent, confrontées aux exigences de l’amour véritable, « choisir » d’être des ordures).

Elias Sanbar, dans sa conversation récente avec Edwy Plenel ici à Mediapart-Sud, m’offre une autre approche à la position de base de Carax. Elias Sanbar parle de l’importance de distinguer la défaite de la perte. Je pense que la vie a dû apprendre à Carax à aimer la perte, à comprendre que l’amour suppose d’accepter joyeusement la perte de nos petites et grandes certitudes narcissiques. Sans quoi il est impossible de nous aventurer vers l‘ailleurs de nous mêmes.

Dans la construction de sa narrative, Carax insiste qu’il y a toujours une scène avant la scène. Et si le personnage choisit la scène devant le public, Carax choisit celle des coulisses, « l’autre scène », qui est aussi l’autre nom de l’inconscient.

Je ne force pas les choses en disant que Carax s’en fiche éperdument des psychologies, pour « filmer » en direct, frontalement, le rapport que les personnages ont à l’inconscient.

Comment obtient-on cette distance ? Par une rigueur dans la représentation par l’image. Ici l’image pense. Elle évoque les représentations de Rembrandt, ou de certains fauvistes, ou, encore plus proche de nous, la rigueur dont témoignent les photos de Josef Koudelka.

La scène finale, celle avant l’épilogue, fait penser à Hopper et ses couleurs primaires d’aquarelles. Son traitement, où dominent le vert et le rouge vifs, indique que les bâtisseurs de représentations, plus Carax, ont choisi, pour conclure, le parti de l’enfant et, donc, de construire l’espace avec l’intensité des tons qu’un enfant aurait utilisé dans un dessin.

L’usage de la musique donne accès à cette perméabilité entre la dimension onirique et celle de la réalité, ainsi qu’aux différents registres de connaissance. – Je n’ai jamais vu la musique à ce point intégrée « réalistiquement » à l’action et à la parole.

Carax présente ses personnages du point de vue de la conscience et les filme à partir de la connaissance donnée par une joie qui sait que le recours à l’inconscient permet d’arrêter la répétition du meurtre, la connaissance joyeuse que la prise en compte de l’inconscient permet à l’enfant de se séparer de ses parents assassins pour s’inventer une vie loin des traumatismes infligés par leurs crimes. (Observons que cette joie de la connaissance et dans le travail a été celles des soignants et des patients en psychiatrie pendant presque un siècle. Joie que le pouvoir actuel se donne comme objectif de détruire entièrement)

La réunion de tous ces aspects a comme conséquence que chaque image n’existe nulle part ailleurs que dans le film ; autrement dit : les images qui composent le plan sont la représentation de ce que pense le film sur la situation ou sur le personnage.

La pensée par l’image.

ANNETTE

film en compétition à Cannes 2021

Réalisation : Leos Carax

Scénarios et musique :Ron Mael et Russel Mael

Bâtisseurs des images : Caroline Champetier (chef opérateur), Florian Sanson (décors) Pascaline Chavanne, Ursula Parede Choto (costumes)

Son direct : Erwan Kerzanet

Montage : Nelly Quettier

Interprétation Adam Driver, Marion Cotillard, Simon Helberg, Devyn McDowell

Constructeurs de marionnettes : Estelle Charlier, Romuald Collinet, Coraline Charnet et Tristan Lacaze

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