Film de Nicolas Mesdom: un humanisme de combat

Mes petits-enfants ne connaîtront pas ça. Et Emir, Mohammed, Mariam deviendront des citoyens orphelins. Moi aussi je deviendrai un citoyen orphelin. De fait, je le suis déjà. Quelles seront les conséquences sociales et sanitaires de la fin du médecin de famille ?

Mes petits-enfants ne connaîtront pas ça. Et Emir, Mohammed, Mariam deviendront des citoyens orphelins. Moi aussi je deviendrai un citoyen orphelin. De fait, je le suis déjà.

Voici ce que nous démontre le film documentaire Journal d’un Médecin de ville de Nicolas Mesdom, actuellement visible sur ARTE : que la fin d'un médecin généraliste comme médecin de famille, exerçant en Seine Saint Denis c’est la fin de tout un entrecroisement de liens et de rapports qui rendent concrets les moyens par lesquels une société nous humanise en transformant l’isolement engendré par une souffrance de la vie en une solitude singulière qui a sa place dans la communauté des humains.

Tout cela est montré par Nicolas Mesdom sans sentimentalisme ou réassurances de pacotille. Le film est remarquable par sa justesse ; il est constamment bouleversant, gardant chaque fois la bonne distance tout en saisissant un détail qui condense une vie.

Le système de santé cubain du médecin de proximité a eu son efficacité mondialement reconnue. Et son application par Gilson Catarino, secrétaire de santé à Niteroi, commune de Rio de Janeiro, a été saluée par l’UNESCO.

Le médecin généraliste que suit la camera de Nicolas Mesdom est à quelques semaines de la retraite. Cela fait 35 ans qu’il travaille dans sa ville. Trente cinq ans qu’il connaît donc sa patientèle. Donc, pas plus de cinq à dix minutes peuvent suffire pour un diagnostic précis, une décision de placement, la reconduction ou le changement d’un traitement, d’une ordonnance. Et sa parole s’inscrit dans une relation qui a une histoire solide, pleine, histoire faite d’événements, de confiance, de secrets déposés, des inventions communes pour vaincre les impasses de l’existence.

Première séquence. Une jeune femme dans la trentaine rentre dans le bureau de consultation. Elle est souriante et très tendue. Le médecin ouvre l’échange : Je sais, ta mère m’a appelé. Cette phrase condense plusieurs niveaux d’effets d’une pratique. Si elle a environ trente ans, c’est sûr que le praticien la connaît depuis sa naissance. Sa mère a appelé, donc il sait ce qui l’amène. Et puisqu’il partage avec elle cette information, elle peut se laisser tout de suite aller à ses affects ; elle s’effondre et raconte : elle travaille dans une crèche, elle garde 20 enfants de deux ans et elle est toute seule avec eux pendant toute la journée. Et elle reste là, plantée comme un poteau, sachant, on lui a dit, qu’elle serait responsable si jamais un accident arrive. Cela dure depuis six mois. Tu aurais du venir avant. Je vais te mettre en arrêt. Je vais marquer « accident du travail ». Ça les fera chier. Et la consultation s’ouvre vers le social, sur les conditions effroyables de travail pour les paramédicaux.

Une fois par semaine la consultation était ouverte, sans rendez-vous. Cet espace pour le tout venant du village ou du quartier, que les jeunes médecins généralement n’ont pas maintenu - parce qu’ils ne savent plus, ces jeunes, comment faire avec leur propre angoisse -, désengorgeait le service d’urgence de l’hôpital.

Deux ratages des urgentistes. Une femme avec un staphylocoque non diagnostiqué. Je vais t’arrêter. Ne t’inquiète pas, tu seras payée. Non, pas les heures supplémentaires. Et une autre dont une fracture du bassin, radio à l’appui, n’a pas été reconnue par les services de l’hôpital. Pourquoi ces ratages : manque de personnel, épuisement conséquence du volume démentiel de travail ? Probablement l’un et l’autre. Mais quelles auraient été les conséquences pour la vie de ces deux femmes si elles n’avaient pas eu ce médecin qui les connaissait depuis des années, pour qui elles ne sont pas une patiente parmi d'autres, mais quelqu’un dont la relation est portée par le récit d’une expérience de la rencontre ? (Disons au passage que c’est ce récit de l’expérience de la rencontre que le traitement managérial de la psychiatrie vise à détruire et détruit. Et que tout chef de service en psychiatrie qui donne priorité à l’expérience de la rencontre et au sens qu’elle engendre, est menacé d’être viré par des directeurs/directrices autoritaires au service d’un pouvoir pré-fasciste qui considère les fous comme des bêtes sauvages bonnes seulement pour le dressage)

Deux autres séquences. Ce client Magrébin qui ne sait pas payer son amende par internet (le médecin fera la manip) et la visite à domicile d’une famille connue où il y aura dans une consultation le diagnostic, l’ordonnance et l’orientation de quatre citoyennes.

A quoi ressemble un monde sans ces solidarités, sans le respect des différences, sans cette pratique concrète de l’égalité ? – À un monde où règne le mépris de l’autre et la haine de tout désaccord, de toute résistance. Le monde rêvé par Macron et qu’il essaye de nous « vendre ».

Journal d’un Médecin de ville de Nicolas Mesdom

sur le site d’Arte jusqu’au 19 août : 

https://www.arte.tv/fr/videos/098148-000-A/journal-d-un-medecin-de-ville

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