Emmanuel mon enfant

J’ai eu copie de cette lettre envoyée à Emmanuel Macron. Je la partage avec vous

Emmanuel mon enfant,

Je suis admiratif de toute l’horreur que tu es capable de produire, avec calme, ténacité, cohérence. Le moment où j’ai été définitivement convaincu de ta détermination de ne t’arrêter devant rien, d’aller jusqu’au bout du pire et de tout détruire, fut lorsque tu n’as rien dit ou fait devant les conditions cauchemardesques du fonctionnement des services urgences dans les Hôpitaux Publics de France. Cette situation a permis de comprendre clairement ta méthode remarquable, son incroyable efficacité.

D’abord ton talent à t’entourer des gens sans envergure à qui tu as appris le cynisme des promesses sans lendemain. Ainsi ta ministre de la santé qui réalise un travail admirable de destruction de la santé publique, à commencer par les services les plus fréquentés par les pauvres, la psychiatrie et les urgences. Ses mensonges répétés – oui, il faut mentir, toujours mentir, mentir toujours – ont l’effet merveilleux de rendre les gens de plus en plus désespérés, à commencer par les soignants qui tombent malades, physiquement et psychiquement, et dont la certitude d’être abandonnés a engendré cette belle scène, un vrai tableau de Bosch, de trois cent manifestants, dont une partie s’injectait de l’insuline, médicament capable de provoquer un coma. À la longue, très probablement, les pauvres commenceront à se suicider en masse, il y a d’ailleurs déjà un nombre significatif de décès aux urgences, conséquence des conditions déplorables où travaillent les équipes. Ton projet d’extermination du plus grande nombre de démunis et misérables rejoint l’excellence d’un théorème bien construit : à la fin il y aura une diminution importante de la population, réduisant ainsi de manière spectaculaire le déficit de la sécurité sociale et augmentant d’autant plus la concentration de richesses du groupe de tes amis, à qui ta fidélité est indéfectiblement sans faille.

Je sais bien, tout cela est peu de choses à l’égard des massacres à venir lors de la fédération des mouvements sociaux, ou lors des expulsions massives des migrants (dont les diverses antennes de la Ligue des Droits de l’Homme, témoignent déjà des conditions hallucinantes du renvoi).

Puis il y a l’attention aux détails, où l’on reconnaît ton raffinement. Le traitement du plomb après l’incendie de Notre Dame, 400 tonnes de plomb dans l’atmosphère, est exemplaire. Des indices entre 300 et 800 fois plus que la normale, du jamais vu disent les chercheurs, et la tranquillité avec laquelle tu fais aller et venir les ouvriers qui travaillent dans la Cathédrale, sans masque et sans protection, à inhaler des particules microscopiques qui leur permettront d’avoir une mort atroce par cancer. Sans parler de ta décision, via ton ministre de la culture, de ne pas interdire l’accès au site, avec le bénéfice secondaire d’imaginer tous les touristes qui s’extasient sur le parvis devant la façade intacte du monument, en respirant sans savoir du plomb historique, accompagnés de leurs bébés et enfants dans des poussettes à même le sol. Et toutes ces crèches et écoles dans le périmètre de l’incendie où l’on n’a pas mesuré avant longtemps l’indice de plomb, auxquelles tes services de santé n’ont diffusé aucune information sur le caractère de catastrophe environnementale, aucune instruction sur les mesures de protection, de vérification ou de mesures thérapeutique, avec les résultats cauchemardesques qu’on commence à connaître grâce à la presse et à la mobilisation des parents citoyens. – Fascinant.

Emanuel mon enfant, ta mamie que tu aimais tant, serait fier de toi. Tu t’imagines, toute cette horreur que tu as été capable de créer, toi tout seul, comme un grand et qui n’en est qu’à ses débuts.

Et il ne faut pas oublier les gilets jaunes. Là, ton insensibilité fut unanimement saluée : les pauvres éborgnés, les mains coupées, les traumas crâniens, des vieilles dames tuées ou jetés par terre - Zineb Redouane, Geneviève Legay. Du travail bien fait. Je t’avais dit, Benalla n’était qu’un voyou de deuxième catégorie. Avec Castaner, tu as gagné au change, un vrai meurtrier celui-là, 863 actions violentes signalées depuis le début du mouvement, à la date où je t’écris.

Par contre, ta prestation sur la mort de Steve, m’a semblé mauvaise – Steve Maia Caniço c’est le môme mort suite à la charge assassine de ta police à Nantes, le jour de la fête de la musique. Tu as dit être « très préoccupé par cette affaire », mais que « tu la mettrais en perspective ». Cette dernière phrase fait plutôt élève de l’ENA. Dans les circonstances il ne faut pas jouer à l’intelligent, il faut être carrément cynique, brutal, dire par exemple que l’enquête de police a déjà indiqué l’absence de rapport entre la charge et la noyade, et qu’il est dommage que ce gosse ne sache pas nager à son âge.

J’ai des réserves aussi sur tes mises en scène de communication. D’abord celle pour ta victoire électorale. Ça faisait penser aux chars allégoriques du Carnaval brésilien qui doivent être grotesques. Pour une solennité de cet ordre, la discrétion et l’élégance étaient exigées. Pour les prestations à la télé, cette idée de te produire souvent avec les mains sur la table, hératique comme un pharaon, est vraiment de mauvais goût. De toute évidence tes coaches conçoivent l’acteur comme un artifice qui fait passer un message. Cette idée date. Alors, le résultat c’est que tu fais plutôt marionnette du premier de sa classe et ressembles à Tintin, avec ta binette de minou et la touffe de cheveux entre les deux tempes. Or, depuis longtemps déjà ce qui est attendu d’un acteur c’est qu’il sache chercher dans l’histoire de sa vie les émotions qui doivent porter ce qu’il soutient par sa parole. C’est exact, tu n’as pas vécu grand’ chose, tu es resté toujours le petit fils de ta mamie.

Heureusement que tu as choisi de ne pas être père. L’expérience d’émerveillement devant l’émergence ininterrompue de l’invention du nouveau, émergence qui accompagne l’existence quotidienne de tout enfant aimé, t’aurait empêché de massacrer tous les commencements, t’aurait privé de la haine des jeunes de tous âges : l’intervention à la SAD, le gazage des mômes au Pont de Sully, les éborgnés et les mutilés, plus Steve. Tu aimerais être le seul vieux jeune sur la face de la terre, celui adoré de ta grand-mère. Ta violence infantile faite des pulsions les plus primaires est redoutable, et tu y puises ta cruauté. Je serai pourtant vigilant pour que tu ne dépasses pas la mesure et ne finisses comme Ubu par dire : Je vous tuerai tous, et puis je m’en irai. De toute façon, il est exclu que tu puisses faire mieux que Gilles de Rais, l’époque n’est pas la même.

C’est vrai, tu as actuellement l’expérience du meurtre. Mais l’euphorie grisante du premier meurtre, ou de la première série de meurtres, ne se reproduit jamais. Parce qu’après le premier meurtre on a un mort à l’intérieur de soi qui nous parle et nous encombre en permanence. Finalement, et tu as dû commencer à le comprendre, le Mal, tout compte fait, est très ennuyeux. Et cet état de choses est irréversible, je te l’affirme depuis les tréfonds du temps.

Cesse donc de vouloir présenter une image angélique de toi-même. Cet entêtement produit l’effet contraire. Il rend manifeste ton absence à tout, ton irrémédiable plongeon dans la folie, les premiers signes du cadavre. Et cela est une faute. Il ne faut pas que la peur que tu inspires se mélange avec un trivial souci pour ta personne. Il est préférable que tu prennes le visage du monstrueux, qu’on puisse imaginer que la production de l’effroi est ton plaisir. Je sais, ce n’est pas facile et loin d’être simple, c’est le mensonge le plus fatiguant, mais – crois moi – l’effort de ce camouflage est nécessaire, il te le faut.

Pense à Bolsonaro, au Brésil. D’accord, c’est un imbécile vulgaire et il faut abandonner l’idée de lui apprendre les bonnes manières ; n’importe, tout le monde croit à sa jouissance, lui-même d’ailleurs, l’idiot. Sais-tu que le nouveau gouverneur de Rio a pris un hélicoptère avec une mitraillette pour survoler une favela - ensemble d’habitations au flanc des montagnes où vivent les Noirs, les pauvres et les misérables et où est né la Samba - et a tiré dans le tas à l’heure de la sortie des classes ? De quoi faire rêver Castaner …

Bien sûr, c’est évident, on ne peut te comparer à Bolsonaro, ou à Trump, Erdogan, Salvini, Netanyahou - qui sont des caricatures d’assassins minables. Toi tu as d’autres ambitions ; toi, les assassins, tu veux les fabriquer par milliers, être leur prince, promouvoir le meurtre en le banalisant, qu’il soit notre horizon quotidien à tous. Auras-tu la carrure pour réaliser un tel projet ? Je ne sais. Mais l’idée me captive, m’enivre.

C’est certainement ta si bête porte-parole qui par sa bêtise même expose la charpente de ton projet. En déclarant qu’elle mentira pour te défendre, le ton et le permis de mentir fut donné à l’ensemble de tes proches ; l’impudeur et le grotesque de leurs mensonges n’ont de pareil que la certitude de leur impunité. La si bête qui ne porte aucune parole affirme, avec un cynisme qui m’enchante, que vingt quatre personnes éborgnées, plus cinq qui ont perdu une main, ne sont pas la preuve d’une quelconque violence policière. Elle affirmait aussi pouvoir aller se promener sans problème dans un Rouen couverte de la poussière de l’incendie industriel, dont on ne sait pas jusqu’aujourd’hui les matériaux transportés par la fumé ; forts de son exemple, deux secrétaires d’état, contre toute évidence, nient toute dimension politique à l’acte d’Anas, l’étudiant qui s’est immolé par le feu à Lyon ; pareil déni sur le sens politique du suicide de Christine Renon, directrice d’école à Pantin sur son lieu de travail ; mensonge scandaleux encore, j’admire cette persévérance, sur les causes de la mort de Zineb Redouane, 80 ans, ciblée par une grenade lacrymogène.

Cette constance érige le déni comme règle, rend familière l’absurdité. Mais le plus grand succès que tu obtiens par l’insistance assidue du mensonge, leur mensonge, ton mensonge, c’est que les mots ne servent plus à rien, perdent tout lien avec le réel, avec la réalité. Et comme ce sont les mots qui créent les humains, comme les humains sont faits des mots et par les mots, rendre les mots inutiles, stériles, sans rapport avec la vie vivante, finira par transformer ton pays dans une grande boutique de la peur, les rayons remplis de toutes sortes de peurs, une immense Samaritaine de l’horreur et de la terreur, et ton peuple sera devenu une clientèle de fantômes où l’effroi aura pris la place des mots, de la langue : peur d’avoir faim, peur d’avoir soif, peur de perdre son emploi, peur d’aller au travail, peur d’être malade, peur d’aller à l’hôpital, peur d’avoir affaire à la justice, peur pour ses enfants, peur de les envoyer à l’école, peur de l’école, peur d’avoir des enfants, donc peur du rêve et de l’imagination, peur de la pensée, peur de savoir, effroi de la vérité, terreur du sens, peur pour ceux qui se croient encore en démocratie, peur de sortir dans la rue, peur de respirer le plomb de Paris, les acides de Rouen, l’arsenic de Carcassonne, peur de croiser un Arabe, un Noir, un Asiatique, peur de croiser un Blanc, peur de croiser un homme, peur de croiser une femme, peur de rester chez soi, peur d’être vivant, peur de l’existence, peur de sa colère, peur de sa force, peur de faire un massacre, peur de toi, peur de devenir comme toi, peur de devenir un assassin, un cadavre qui marche, un zombi.

Parcourir par anticipation ce paysage rempli de douleurs, de larmes, de désespoirs et d’humiliations me procure déjà une grande intensité de jouissance.

Je t’embrasse mon petit, en te remerciant pour cet ensemble de promesses.

Satan

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