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Billet de blog 22 juil. 2016

Le livre de Galbraith: pensées dans ces temps de misères et pyromanie

Dans le moment actuel, où les sentiments de confusion et impuissance peuvent prendre le dessus - lisez à ce propos, ici, l’article remarquable de Lénaïg Bredoux, Après l’attentat de Nice, le pouvoir apparaît désemparé - sur quoi pouvons-nous nous appuyer ? Commençons par le livre de Galbraith sur la crise grecque.

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Dans le moment actuel, où les sentiments de confusion et impuissance peuvent prendre le dessus - lisez à ce propos, ici, l’essai remarquable de Lénaïg Bredoux Après l’attentat de Nice, le pouvoir apparaît désemparé - sur quoi pouvons-nous nous appuyer ? Commençons par le livre de Galbraith sur la crise grecque.

C’est, avant tout, un texte sur l’amitié. Galbraith et Varoufakis, James et Yanis. Parce que c’était lui, parce que c’était moi

Quand Varoufakis est nommé Ministre des Finances du gouvernement grecque de Tsipras, le 26 Janvier 2015, il demande à son ami de venir l’aider dans cette tâche. Galbraith s’installe à Athènes pendant six mois : « Avoir Jamie Galbraith comme conseiller au ministère des Finances fut une bénédiction, toute au long de notre épique bataille contre l’irrationalité économique générale.»

Ils peuvent travailler sans discontinuité jusqu’à 20h30 du soir, moment du premier repas de la journée. Galbraith travaille au ministère et écrit, écrit, écrit, des lettres et des articles, parfois plusieurs par jour, pour expliquer à la presse anglo-saxonne et aux autorités politiques américaines avec qui il a des relations de travail et d’estime, l’importance sur ce qui se passe en Grèce, le sérieux et la compétence du travail de son ami – bientôt objet d’une campagne médiatique de dénigrement. Il fait des conférences, participe à des débats, va partout où il peut pour expliquer, défendre, essayer de convaincre.

Le livre présente une série de ces articles, conférences, lettres. Bien sûr, il nous confirme ce que nous savions déjà, que l’Europe est actuellement gouverné par des assassins pyromanes – qui, parfois, comme des enfants, regardent atterrés dans l’incendie qu’ils ont allumé la haine qui les animaient et les animent. Mais, étonnement étonnement, le livre nous apprend comment les propositions faites par Varoufakis à Bruxelles au nom du gouvernement grec, avançaient des solutions dans un cadre technique éminemment capitaliste, solutions qui tout en comprenant beaucoup de renoncements essayaient, tout simplement, de préserver les possibilités pour que le pays puisse, avec le temps et dans un cadre capitaliste, remettre son économie en marche ; il nous apprend comment le ministre des finances allemand respectait Varoufakis et lui démontrait son estime, et  son ignorance absolue des données élémentaires de la société grecque sur l’avenir de laquelle il avait la responsabilité de négocier les méthodes permettant son rétablissement social, éducatif et médical. Et si ses conseillers ne se souciaient guère de lui passer ces informations de base, c’est certainement qu’avant toute discussion, il avait déjà été politiquement décidé d’assassiner un peuple. Cela aussi nous le savions, mais c’est émouvant de lire la chronique journalière de l’exécution du « contrat », en même temps que les ripostes et parades que les deux amis tenaces construisent pour résister avec réalisme, vigueur et détermination à une situation dont ils reconnaissent très vite, sans pourtant jamais s’y plier, l’issue tragique inévitable. (James K. Galbraith, Crise grecque, tragédie européenne, Seuil, Mai 2016)

Oui, pour traverser des situations-limites il nous faut des amis. Et Sartre, ici même, affirmait que l’amitié est un outil politique (https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/150713/entretien-inedit-avec-jean-paul-sartre-12-l-amitie-est-un-outil-politique). Sartre qui s’est toujours battu contre les généralités, qui a toujours mis en garde contre l’oubli des particuliers au nom de l’universel, du concret au nom de l’abstraction – oubli et généralités où il décelait la source de tous les totalitarismes. Sartre qui répondait à Foucault : L’essentiel n’est pas ce qu’on a fait de l’homme mais ce qu’il a fait de ce qu’on a fait de lui.

On pense aussi à Serge Daney, qui note en 1991 : Du plaisir, il n’y a rien à dire : les gens doués pour la vie n’ont aucune théorie sur la vie. Prends Lubitsch, c’est un des plus grands cinéastes, mais on ne pense jamais d’abord à lui, parce qu’il est le seul à avoir montré que la vraie réponse à la terreur, ce n’est pas la vertu mais le non renoncement au plaisir. Comme Chaplin, du reste. (Devant la recrudescence des vols de sacs à main, Aléas Editeur, Lyon, 1991.) Oui, Chaplin, qui n’a jamais cessé de soutenir et transmettre que contre le découragement et la bêtise la seule réponse est désirer, désirer et désirer.

Remarquez que Daney ne propose pas d’hiérarchie entre plaisir et désir en citantLubitsch : juif Autrichien exilé aux USA, qui a donc connu l’exode, la perte de son pays, le trauma. Et, grâce à la plume de Daney, nous apprenons à reconnaître que, chez lui, le trauma ne viendra pas rendre honteux le plaisir. L’artiste, l’art de réussir sa vie ?

Bien sûr, cela exige le courage de la pensée. Prenez Willen, dessinateur qui, quotidiennement, par son talent de condensation partage avec nous  des pistes pour réfléchir sur la complexité du réel. Il nous évoque Brecht et Freud. Brecht qui considère l’humour et l’amoralisme comme des instruments majeurs et nobles pour dénoncer et fracasser un discours politique dont la stupidité rivalise avec la vulgarité, la violence, l’autisme des propos. Freud qui a attiré notre attention sur les répétitions, et a inventé une pratique pour revitaliser une parole anémique, pour permettre à la langue d’être un outil de construction d’une vie vivante, la pensée et le désir précis et rugueux, sans graisse, ancrés dans l’affect.

Ou prenez Cimino, dont on vient de ressortir Les portes du Paradis. Son courage de penser les dangers fascistes de la société américaine au moment ou celle-ci s’apprête à inaugurer le règne de Reagan. Et où il nous démontre, à partir de l’intégrité, de l’élégance, d’un personnage féminin, Isabelle Huppert au mieux du travail d’acteur, tout ce que les femmes peuvent nous enseigner et révéler en général et, particulièrement, dans un temps de misère de l’imagination et pyromanie comme celui que nous vivons.

Finalement, revoyez ou voyez le film Maine Océan de Jacques Rozier. Achetez-le, louez-le, ou empruntez-le. Son œuvre nous représente une France éveillée, accueillante de l’étranger et des particularismes, une France d’une solidarité forgée dans les inventions de la vie que contraignent la pénibilité et la pauvreté, une France où l’intelligence donne la main à la sensibilité et au tact appris par l’expérience. Une vraie leçon d’humanité. (Paroles de métèque). Leçon qui rappelle les propos du Président Lula qui, dans une interview très récente, soutient que les pauvres sont la solution – axiome dont il a démontré la pertinence pendant les huit ans de son mandat au Brésil.

Bref, armons-nous d’amitié, de la passion pour l’inconscient, d’humour, d’énergie, de ténacité, de sérénité, de détermination, pour affirmer contre les vents pourris et les marées brunes, l’excellence et la joie de la vie vivante. Au nom de nos enfants et nos petits-enfants, actuels et à venir.

À la nôtre !

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