Meurtre mon amour

La mise-en-scène inventive d’Elise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo et le formidable travail des acteurs dans «Le royaume des animaux» nous aide à comprendre le sentiment que la macronie veut nous imposer. On rit du début à la fin de la représentation et, en sortant, un immense malaise nous visite. De quoi s’agit-il ? Quel parti pris esthétique engendre cette expérience affective ?

Une des fonctions essentielles du théâtre est de nommer pour nous ce qui se passe dans le réel de la scène sociale, de nous permettre de le penser au lieu de le subir – le théâtre comme moteur de métaphores. La mise-en-scène inventive d’Elise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo et le formidable travail des acteurs dans Le royaume des animaux nous aide à comprendre le sentiment que la macronie veut nous imposer et contre lequel, d’abord avec les gilets jaunes et maintenant avec les grèves, on résiste et on affirme notre refus. On rit du début à la fin de la représentation et, en sortant, un immense malaise nous visite. De quoi s’agit-il ? Quel parti pris esthétique engendre cette expérience affective ?

Un ami de 90 ans, quelques semaines avant sa mort d’un cancer du poumon révélé deux ans auparavant disait avec humour : mourir est un travail à plein temps. Un autre, atteint d’une maladie grave, déclare : cette saloperie ne va pas m’empêcher de vivre. Deux exemples de comment la reconnaissance du travail de la mort n’empêche pas de célébrer la vie. À l’autre bout des possibles, il y a les incapables de gratitude, ceux qui aiment le malheur, qui érigent la destruction, la leur et celle des proches, comme mode d’existence et de rapport au monde, qui ont besoin du monstrueux pour se donner une existence, pour jouir du mensonge et de la douleur qu’il inflige, provoque. Et, entre ces deux positions, il y a l’ennui - antichambre de la haine, du meurtre.

Di Fonzo Bo et Vigier font le pari de nous aider à parcourir et à reconnaître les aspects monstrueux de l’ennui, les tensions désespérantes produites par la grisaille de son horizon, la tentation du crime, de tous les crimes – le meurtre pour se donner l’impression que quelque chose de nouveau se passe. Dans quel monde vivons-nous si, pour gagner sa vie, le mieux que peut faire un acteur est de jouer le rôle d’un zèbre au théâtre et que le maximum qui pourrait lui arriver serait de gagner beaucoup d’argent en jouant un zèbre sur Netflix ? La réponse proposée par Elise et Marcial à cette perspective macabre c’est l’arme du rire, arme précaire, fragile, éphémère mais qui nous libère de cette glue adhésive du mépris qui attaque la pensée, l’enfance, la joie et les pauvres.

Le ton choisi est celui de l’épopée, plus précisément celui de la caricature de l’épopée : les masques de Cécile Krestchmar sont magnifiques (le lion, le marabout, la genette, l’antilope, le crocodile, le zèbre – il faut trouver moyen d’utiliser tout cela dans un scénario pour des enfants), ses costumes grotesques aussi, je pense au théâtre du grotesque de Vagtangov, il y a de la grandiloquence, du déclamatoire. L’ennui est tout sauf peu de chose, il sature l’espace, la sensibilité, les échanges - son horreur est gigantesque.

Les deux metteurs-en-scène bordent le spectacle spectaculaire de l’ennui par la musique tonique, gaie et entraînante de Bafang, remarquablement et vigoureusement interprétée par Enhuerran et Lancelot (guitare, percussion et voix) avant le début et puis à la fin. Donc, avant et après l’ennui il y a de la vie vivante, l’ennui peut n’être qu’une parenthèse – comme ce moment médiocre et mortifère que nous vivons, socialement et politiquement : une démocratie sans contre-pouvoirs est une crampe, pas une forme de gouvernement.

Les acteurs et les actrices, je l’ai déjà dit, sont tous formidables. Le traitement burlesque donné par Pierre Maillet à l’effroi du désespoir est une réussite absolue. Impressionnant Marcial Di Fonzo Bo, dans une longue séquence où il présente les effets de l’ennui sur la rencontre amoureuse, sur le désir.

À la fin du spectacle, conclusion logique, le corps des acteurs est remplacé par des bouteilles de ketchup, de moutarde, par un œuf au plat, un toast – les images de publicité sont devenues des machins hideux qui évincent les humains, qui prennent toute la place.

Une notation scénique discrète, un presque rien : un acteur qu’on n’a pas encore vu sur le plateau est montré dans le public. Il est assis parmi nous, il rigole un peu, fume une cigarette, disparaît. Façon de nous inviter à ce qu’on oppose, nous aussi, le rire à l’emprise de l’ennui :

Mais parmi les chacals, les panthères, les lices, / Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents, / Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants, / Dans la ménagerie infâme de nos vices,

II en est un plus laid, plus méchant, plus immonde ! / Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris, / Il ferait volontiers de la terre un débris
./ Et dans un bâillement avalerait le monde ; /

C'est l'Ennui ! L’œil chargé d'un pleur involontaire, / II rêve d'échafauds en fumant son houka.
 Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
 / - Hypocrite lecteur, - mon semblable, - mon frère ! (Baudelaire)

Et, de fait, nous le faisons : nous, les avocats, jetons au pied de la clone à la justice nos toges ; ailleurs, nous, les médecins, infirmiers, aides-soignants jetons par terre nos blouses blanches ; à d’autres moments nous empêchons les ministres de la haine du mépris et de l’ennui de nous présenter leurs vœux (de mort), à Ubu d’aller tranquillement au théâtre, au bac comportementaliste de se mettre en place. Ce sont des provocations pleines d’humour, nous faisons la fête pour commémorer d’être toujours vivants malgré les grenades, les matraques, les gaz et les bombes, malgré les yeux et les mains en moins, le sang plein du plomb de Notre Dame et du lubrizol de Rouen. Non, on ne laissera pas l’ennui faire de nous du ketchup ou des assassins, c’est pareil, nous continuerons à rire et à faire rire - avec le sérieux dont sont capables les enfants dans leurs jeux joyeux – à faire rire de cette arrogance vide, de ces mots qui ne disent rien, de ces prétentions infatuées. En attendant la longue grève générale. Peut-être l’insurrection.

 

Prochaines dates :

La semaine prochaine, le 28, 29, 30, 31 à la Comédie de Caen.

Du 12 au 15 Mai Théâtre de la Croix-Rousse à Lyon

 

Avec : Gautier Boxebled, Marcial Di Fonzo Bo, Pierre Maillet, Marlène Saldana, Thomas Scimeca, Êlise Vigier.

Musique de Bafang, joué par Enguerran et Lancelot.

Texte de Roland Schimmelpfennig

Traduction de Hélène Mauler et René Zahnd

Décor : Catherine Rankl

Masques et costumes : Cécile Krestchmar

Lumières : Bruno Marsol

Dramaturgie : Guillermo Pisani

 

 

 

 

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