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Billet de blog 24 mai 2017

Sophie Wahnich III: mélancolie de Lévi-Strauss, canaillerie psychanalytique, Histoire

La Révolution française n’est pas un mythe, car elle a bien existé. Elle doit donner du courage, et rappeler dans ces temps d’effroi où l’on veut faire disparaître jusqu’à l’idée de liberté, de réciprocité, que oui, des hommes ont été libres et que donc sans doute, ils pourront l’être à nouveau.

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SOPHIE WAHNICH III : Sartre, la mélancolie de Lévi-Strauss, la canaillerie psychanalytique, le recours à l’Histoire

(Sophie Wahnich, La Révolution française n’est pas un mythe, KLINCKSIECK/ Critique de la politique, 2017)

J’ai laissé passer le temps des élections présidentielles, qui nous a tous accaparé, pour présenter le troisième et dernier volet de mon commentaire sur le dernier livre de Sophie Wahnich. Mais avant de reprendre le fil de son travail, je voudrais dire mon sentiment dominant à sa lecture et ce qu’elle m’a appris de plus important.

Le sentiment dominant est l’admiration, admiration teintée de l’enthousiasme qu’elle nous transmet sur son travail de chercheuse, sur ses fulgurances de pensée qui s’étayent sur les découvertes faites dans le corps à corps avec les textes qu’elle étudie, qui jaillissent de leur mise en rapport avec l’expérience du politique, de leur confrontation.

Sophie Wahnich m’apprend, d’une manière douce dans la forme et féroce sur le fond, comment il y a eu une deshumanisation de la pensée dans l’institution de la culture : contre Sartre, depuis Lévi-Strauss, en passant par Michel Foucault et Roland Barthes, pour arriver à la bêtise mensongère de François Furet sur la Révolution française et sa « nouvelle gauche » - où j’imagine les origines néolibérales de Valls, Macron and Co. Elle me permet de mieux revenir sur les suites dans le champ de la clinique psychanalytique et psychiatrique de l’inclusion dans la théorisation de Jacques Lacan de cette filiation de pensée. Elle me permet aussi de mieux comprendre l’indifférence et la bonne conscience « scientifiques » avec lesquelles les psychanalystes de soumission lacanienne apprécient les ravages qu’ils provoquent dans la vie concrète et dans la sensibilité de leurs patients.

D’une façon minutieuse et déterminée, Sophie Wahnich nous démontre comment le refus d’apprendre politiquement avec le passé pour comprendre le présent, bref le refus de reconnaître un sens à l’histoire des hommes, passe par le rejet du travail réalisé par Sartre dans La Critique de la Raison Dialectique. Ce faisant, on comprend que ce refus – qui est aussi la construction d’une impasse pour la pensée - s’enracine dans une vision de Révolution française qui réduit celle-ci à une révolution bourgeoise sans prendre en compte la participation paysanne dans le renversement de l’Ancien régime.

Autre source de ce refus : l’interprétation donnée à la période de la Terreur, interprétation qui viendra justifier la proposition de reconnaître dans la Révolution française la matrice de tous les totalitarismes (sic !). L’archéologie faite par Sophie Wahnich de cette stupidité est d’une rigueur impressionnante, remarquable d’intelligence, lumineuse. Nous la suivons, haletants, dans sa démonstration précise, scrupuleuse, de comment la promotion du Marquis de Sade au grade de grand héros révolutionnaire par certains intellectuels est le pivot du passage d’une mise à distance « scientifique », au « dégoût » de la Révolution française : passage du « nous sommes tous des sadiens », à l’équivalence de Kant/Sade comme source d’Auschwitz – excusez du peu. Ici elle rendra hommage à Jacques Lacan pour avoir démontré de manière convaincante l’absurdité d’une telle proposition, pour avoir remis Kant du côté de la vie. (Je signale incidemment que ce travail nécessaire du point de vue des catégories de pensée est resté sans effets au niveau de la clinique – je reviendrai plus loin sur cet aspect des choses). Wahnich s’attardera sur les changements de la conception de Michel Foucault sur Sade, Foucault à qui elle a déjà reconnu sa dette – sans que cela l’empêche d’être une critique sévère, parfois implacable. Elle invoquera aussi le travail de Claude Lefort sur la Terreur dans L’invention démocratique – « La Terreur parle », dit-il, donc, je peux conclure, la Terreur n’a pas été en contradiction avec le souci démocratique. (Je regrette, par contre, que Sophie Wahnich se soit limitée à rappeler par une simple note de bas de page son travail éclairant et puissant sur cette période : La Liberté ou la mort — Essai sur la Terreur et le terrorisme, Éditions La Fabrique, 2003).

La valeur inestimable de ce livre est qu’il nous rappelle, comme tout grand livre, comment les événements majeurs de l’histoire de la pensée ont des effets considérables dans notre vie quotidienne actuelle, et comment les moments historiques passent par l’assemblage des détails – le détail, ainsi que je l’ai écrit un jour, cet éclat de réel dont le souvenir peut parfois permettre au sujet de quitter son exile psychotique. Ce parti pris, qu’intègre l’intelligence du passé pour vivre le présent et la force du détail dans l’histoire, c’est le plus grand hommage qui pourrait rendre Sophie Wahnich à Jean Paul Sartre.

Voilà l’essentiel de ce que j’avais à dire. Dans la suite de mon texte j’examine comment Wahnich agence les éléments de sa pensée avec ceux de la connaissance fournie par ses recherches. Et je commente, en psychanalyste, ces agencements. On peut lire cette suite immédiatement ou après avoir travaillé son livre.

Tissages de la pensée, commentaires

Sophie Wahnich considère les critiques faites par Lévi-Strauss à Sartre comme un dialogue (de sourds) entre deux marxistes. De la présentation qu’elle fait des ces critiques au chapitre 8 de son livre, je retiens :

Lévi-Strauss ne croit pas à la liberté proposée par Sartre qu’il considère comme une illusion. Il récuse chez Sartre une pensée qui fait dépendre l’Histoire du détail, des agencements des qualités changeantes ; pour lui, l’important ce sont des faits immuables. La « sagesse » consiste à refuser le sens, à faire l’impasse sur le souhait de transformation des sociétés pour un présent plus vivable À refuser l’aléatoire comme une donnée à prendre en considération, la position de Lévi-Strauss me semble rejoindre celle dénoncée par Sartre chez les marxistes où la confusion de l’Homme et de la Nature leur paraissait insurmontable … ils n’ont trouvé qu’un seul moyen de la résoudre : supprimer l’homme en le désintégrant dans l’Univers. Avec Lévi-Strauss, je dirai qu’on supprime l’homme en le dissolvant dans la structure.[1] Pas étonnant donc qu’il conçoive l’Histoire menée par une raison analytique qui se lance au dessus d’un gouffre dont elle n’aperçoit pas l’autre bord tout en sachant qu’il existe et dut-il constamment s’éloigner : si l’avenir est certain, on peut lui proposer un contenu ! Le but de la Science n’est pas de trouver une Vérité, mais de dissoudre l’homme, finir avec la nature humaine et s’intéresser à une pluralité de manières d’être au monde. L’histoire devient, alors, note Wahnich, l’affirmation de la volonté pour une société de persévérer dans son être et dans sa forme. Bref, je comprends : une société où le politique se ferait sans conflit, donc une société morte.

Lévi-Strauss concède : Pour que l’homme contemporain puisse pleinement jouer le rôle d’agent historique, il doit (comme Sartre) croire à ce mythe (de la Révolution française). (Cité par Wahnich, souligné par moi). Mais l’homme de science ne va pas se laisser prendre dans les exigences du présent, il contemplera le passé, il saura mettre à distance la contingence. Lévi-Strauss convient qu’il n’est pas dans le pouvoir de l’homme d’accomplir un tel projet, Et la sagesse consiste … à se regarder … vivre tout en sachant que ce qu’il vit si complètement et si intensément … est un mythe. Autrement dit, ce qu’on pense habituellement être une histoire n’existe pas, comme la Révolution française telle qu’on en parle n’a pas existé. (Cité par Wahnich). La vrai Histoire c’est une Histoire sans hommes et sans femmes. À ce que j’appelle l’humanisme de combat de Sartre, Lévi-Strauss oppose un projet purement intellectuel et logique qui tourne résolument le dos au sensible. Cette « mélancolisation » de la recherche théorique (naturalisme scientiste, dit Wahnich) qui fait du travail de pensée une activité de vieillards rentiers est effrayante.

J’ai conscience que la lecture que je fais avec Sophie Wahnich de Lévi-Strauss, prépare, pour moi, tout ce que je dirai plus loin sur la reprise par Lacan de cette théorisation mélancolique, avec la mise à distance du sensible qu’elle comporte – et qui débouchera chez certains de ses élèves dans la canaillerie psychanalytique. Wahnich, en historienne de la Révolution française, a le souci d’en tirer des fils de recherche et d’approche pour son objet.

En ce qui concerne Foucault, Sophie Wahnich commence par reconnaître sa dette à son égard. Puis elle se lance dans un corps à corps critique avec sa pensée : pour en extraire une méthode pour ses propres recherches, pour signaler les différences entre lui et Lévi-Strauss, pour indiquer les recoupements avec la pensée de Sartre sur l’Histoire dans Critique de la Raison Dialectique, pour en repérer les impasses engendrées par le refus de prendre en compte l’idéologie. Elle s’interroge : peut-être est-il temps, sur le plan théorique, de repérer des usages de l’histoire qui ne supposent ni de renoncer à la conception sartrienne de l’histoire qui suppose malgré tout quelques acteurs éruptifs, insurgents, ni à la conception foucaldienne de l’histoire qui permet de mieux distinguer ce qui, dans le présent, est justement pur présent, pour le meilleur mais aussi pour le pire. (Wahnich, chapitre 10. Je souligne)

Mais très vite émerge une critique très sévère qui s’appuie sur des propositions de Nicole Loraux sur « l’anachronisme en histoire », sur celles de Miguel Abensour sur « la théorie politique de l’utopie », sur celles de Jacques Rancière.[2] Wahnich a du mal à comprendre le refus de Foucault de la notion de révolution. Elle juge qu’il est simplement et obstinément conformiste par antimarxisme. Et elle s’étonnera sincèrement comment Foucault ne reconnaîtra pas la différence du mode par lequel l’enthousiasme et la force insurrectionnelles prendront place dans la Révolution française et dans celle d’Iran en 1978 qui amènera Khomeini au pouvoir. Dans cette dernière, elle sera incarnée dans un corps de pouvoir qui se confond avec le corps réel de Khomeini, tandis que lors de la Révolution française, au contraire, si cette incarnation est à l’horizon elle sera longtemps vécue comme dangereuse. Puis Sophie Wahnich s’attardera sur François Furet et son livre, Penser la Révolution française, où est repris, de Lévi-Strauss, la proposition de traiter la Révolution française comme un mythe révolutionnaire, et, de Foucault, la méthode de l’analyser en savant, comme Foucault analyse toute formation discursive. Furet, seul historien de la Révolution française crédité par Michel Foucault, réduira la démarche engagée de Sartre à des polémiques crépusculaires et transformera le travail d’historien en une activité gratuite de connaissance du passé, formulation qui Wahnich comprend, à juste titre, comme une dépolitisation. Elle démontre, texte à l’appui, que pour Furet la Révolution française est un mythe, où il y a (du) religieux et (de) l’irrationalité propre aux religions, (et) le débat historiographique (devient alors) un débat de croyants crépusculaires qui mènent des guerres de religions au lieu de faire œuvres de savants. Selon Wahnich c’est cette conception qui sera responsable du dégoût de Foucault pour la Révolution française et qui l’amènera à diagnostiquer la Révolution iranienne comme pur présent, pur présent qui, finalement, pour Sophie Wahnich n’existe jamais. - Ce qui me semble intéressant dans cette  notion de pur présent, c’est qu’elle est absolument cohérente avec l’impasse que font Lévi-Strauss, Foucault et Furet sur un rapport de sens entre le passé et le présent. Parler de pur présent c’est exclure toute possibilité de « fantasmatisation » de l’histoire, et, par là même, disqualifier l’imagination et l’illusion comme deux dimensions importantes pour la pensée. Le pur présent évoque pour moi la décharge pulsionnelle comme modèle et horizon d’accomplissement de la pensée et pose la question d’une « naturalisation » des processus de pensée.

Je comprends : contrairement à Lévi-Strauss, la question « des structures » chez Michel Foucault ne sert pas à la mélancolie, mais à une jouissance illimitée de la pensée, sans compromis avec une morale de l’Histoire : la pensée désormais n’est plus là pour prescrire aux hommes ce qu’ils ont à faire (cité par SW. Chap. 9). La première attaque faite par Foucault à Sartre relève du voyou au blouson noir et, comme telle, est très sympathique : (Chez Sartre on reconnaît) l’effort magnifique et pathétique d’un homme du XIX siècle pour penser le XX siècle … Sartre a fait tout ce qu’il a pu pour intégrer la culture contemporaine, c’est-à-dire, les acquisitions de la psychanalyse, de l’économie politique, de l’histoire, de la sociologie, à la dialectique … En ce sens, Sartre est le dernier hégélien et je dirai même le dernier marxiste. (Entretien avec C. Bonnefoy, Art et loisirs, Juin 1966, repris in Dits et Ecrits, 1954-1969, Paris, Gallimard, 1994.) Et Sophie Wahnich de commenter : Sartre, nous dit Foucault, est non contemporain, dépassé, hors temps et de ce fait hors usage, autant dire qu’il est déjà mort comme l’Homme. (Wahnich, Chap. 9)

Le boxeur qu’était Sartre a dû apprécier cette liberté de ton et sa réponse a le même punch : Foucault est à l’époque de la Lanterne Magique quand nous sommes déjà au temps du Cinéma, l’important ce n’est pas ce qu’on a fait de l’homme mais ce qu’il fait de ce qu’on a fait de lui, le travail de Foucault témoigne d’un refus de l’Histoire propre au structuralisme : Je ne conteste pas l’existence des structures, ni la nécessité d’en analyser le mécanisme … (Mais) l’homme est perpétuellement déphasé par rapport aux structures qui le conditionnent, parce qu’il est autre chose que ce qu’il est. Je ne comprends donc pas qu’on s’arrête aux structures : c’est pour moi un scandale logique. (In L’ARC 39 : Sartre Aujourd’hui, Octobre 1966.)

Cette salve de coups semble avoir mis KO Foucault qui déclare d’abord dans La Quinzaine littéraire, en mars 1968, ‘ que Sartre est bien trop occupé par son œuvre pour avoir lu Les Mots et les Choses, par conséquent ‘ ce qu’il dit ne peut pas me paraître pertinent ‘ puis il affirme qu’il n’avait pas donné son accord à publication, (et) que depuis dix-huit mois, il réfléchissait aux objections qui lui ont été faites ‘ entre autres celles de Sartre ’.  (Wahnich, Chap. 9)

La reprise par Lacan de l’épistèmê structuraliste aura, à la longue, des effets dévastateurs pour la clinique psychanalytique et pour la place de la psychanalyse dans l’institution de la culture. Chez lui, le ton mélancolique de la théorisation de Lévi-Strauss, gagne les couleurs de l’ascétisme d’un curé repenti de ses péchés de jeunesse.

Il me paraît important de souligner ici le refus de Sartre de postuler une homogénéité de qualité entre l’homme et les structures. Pour lui les structures rejoignent l’inertiel de l’existence (dont le concept de pratico-inerte est le prolongement) auquel l’homme est confronté dans son projet d’émancipation. Cette homogénéisation de qualité entre l’homme et les structures sera reprise par Lacan, dans l’indistinction qu’il propose entre l’inconscient et la structuration du langage, dont l’interface est le signifiant. Les conséquences cliniques d’une telle théorie ont été l’éviction du corps, du sensoriel et de l’affect du champ de la cure analytique. Ce choix théorique, où il y a homogénéité entre l’outil de connaissance, le signifiant, et l’objet de la recherche, le signifiant, exclu le réel et le détail de la scène clinique. Contrairement à Freud pour qui la méthode de recherche de l’inconscient, basée sur le transfert, cherche à nommer un réel qui lui est hétérogène : le corps et la sexualité, l’histoire passée et le trauma. Cette identité entre les processus des pensées inconscientes et le réel de l’expérience, cette exclusion du détail, sera responsable d’innombrables désastres thérapeutiques. Si le fait d’avoir un inconscient n’empêche ni de travailler, ni d’avoir une action sociale ou une citoyenneté, l’homogénéisation de la qualité des événements d’une vie, viendra annuler l’autonomie et la différence des registres du fonctionnement psychique. De l’indifférenciation à l’indifférence le chemin n’est pas long ; blasés, les psychanalystes ont déserté les hôpitaux psychiatriques, et, couronnement actuel d’une telle dérive « scientifique », nous avons la préférence de l’Etat actuel pour des méthodes comportementalistes, et le projet de loi délirant pour interdire la psychanalyse comme approche thérapeutique.

Jacques Lacan reprendra, sans le citer,  le mot de Lévi-Strauss, l’histoire n’existe pas. Transposé dans son officine ça a donné : la femme n’existe pas, ou il n’y a pas de rapport sexuel. Ceci a évidemment excité tous les apprentis et apprenties métaphysicien(e)s qui l’entouraient ; ces médiocres ont produit une quantité innombrable d’énoncés abscons qui essayaient de démontrer la profondeur extraordinaire et l’intelligence inaccessible de ces formulations. Si cet emprunt stupide à Lévi-Strauss ne prêtera pas à conséquence chez les cliniciens qui ont gardé leur bon sens, ce dandysme de la pensée sera de la nitroglycérine utilisée pour le meurtre du plus intime de la vie des patient(e)s.

Chez les cyniques ces formulations ajoutées à d’autres, viendront justifier l’indifférence pour la souffrance de ceux et celles que la peine de vivre amène à rencontrer un psychanalyste. Cette indifférence était (et malheureusement continue à être pour certains) le signe, le poinçon, le cachet d’un véritable psychanalyste. SI l’Homme est mort, à quoi bon s’attarder sur les tristesses de l’existence. L’espace de la cure psychanalytique devient alors le laboratoire où le patient doit apprendre l’inutilité de sa telle démarche, l’absurde de toute illusion et de tout espoir, le peu d’intérêt de la vie devant l’incontournable de la mort. L’exemple extrême de cette pratique fut le pari entre deux soi-disant psychanalystes : le premier qui aurait cent soi-disant patients dans une journée donnerai une fête. Chiffre vrai ou faux, la fête a eu lieu ; les jouissances haineuses de la décadence.

Tout ceci ce n’est pas sans rappeler le dissoudre l’homme de Lévi-Strauss, ou la disparition de l’homme chez Foucault que Wahnich rappelle. Ou, comme le dira Sartre : La disparition, ou comme dit Lacan le « décentrement » du sujet, est liée au discrédit de l'histoire. S'il n'y a plus de praxis, il ne peut plus y avoir non plus de sujet. Que nous disent Lacan et les psychanalystes qui se réclament de lui ? L'homme ne pense pas, il est pensé, comme il est parlé pour certains linguistes. Le sujet, dans ce processus, n'occupe plus une position centrale. Il est un élément parmi d'autres, l'essentiel étant la « couche », ou si vous préférez la structure dans laquelle il est pris et qui le constitue. (in ARC, op. citée)

Ces dérives insensées n’ont pas empêché la recherche psychanalytique de continuer en France. Le recours aux travaux des psychanalystes anglais, plus la redécouverte de Ferenczi, viendront sauver l’apport lacanien d’un usage réduit à une secte. Rappelons, et la liste n’est pas exhaustive, l’œuvre de Nicolas Abraham, Piera Aulagnier, Françoise Davoine, Pierre Delaunay, Françoise Dolto, Wladimir Granoff, Joyce McDougall, Pierre Kammerer, Michel Neyraut, Jean Oury, Gisela Pankow, François Perrier, Maria Torok Victor Smirnoff, Nathalie Zaltzman, Radmila Zigouris.

Cette description des effets ravageurs du structuralisme dans un secteur particulier de la recherche, au eu vocation à se généraliser. Aujourd’hui, après un long processus, nous sommes arrivés à une homogénéisation entre les faits sociaux et les faits culturels, ce qui exclut l’imagination de la scène citoyenne et rend difficile d’envisager un changement de paradigme politique – ce qui décourage, voire désespère, certains jeunes. Aujourd’hui tout espace de vie vivante et, par extension,  toute la jeunesse, sont considérés par le pouvoir comme une menace – raison par laquelle il les réprime avec une brutalité meurtrière. (cf. Notre Dame des Landes). Parce que le pouvoir a bien compris que Mai 68 était l’aboutissement de ce qui a émergé comme inédit pendant les années 60 dans la musique, le cinéma, le théâtre, la littérature, la philosophie, les sciences sociales.[3]

L’inventaire fait avec rigueur par Sophie Wahnich au chapitre 10 sur l’état des débats en histoire concernant les avancées faites par Sartre, Lévi-Strauss et Foucault au début des années 80, démontre l’anachronisme théorique des psychanalystes lacaniens à ce moment-là : ils ânonnaient alors, avec arrogance, l’indépassable d’une théorie, le structuralisme, qui, déjà à cette époque, avait été modulée, déplacée et transformée par les interrogations, recherches, et réponses de penseurs conséquents. Ces psychanalystes, fanatiques de Lacan, refusant l’interdisciplinaire et le recoupement des recherches, se sont condamnés à une rigidité conceptuelle, qui est venue assécher encore plus le champ clinico-transférentiel de la dimension affective – c’est-à-dire le souci de la souffrance et du désespoir des patients - qui avait déjà été très gravement appauvrie depuis les années  60.

Une jeune historienne

Je suis sûr que le voyage épistémologique que nous fait faire Sophie Wahnich dans un paysage théorique où l’assèchement de toute émotion et tout affect est la condition d’une « vraie » pensée et pratique scientifique fera date. Il pourra aider ceux tentés d’installer résidence dans ce désert du sensible à aller visiter les lieux d’un humanisme de combat ancré dans la vie vivante, sites sur lesquels la réflexion de Sartre sur la Révolution française et la pensée dialectique offrent des bons points de vue sur les chemins à parcourir.

Dans la conclusion de son livre, Sophie Wahnich présente les tensions qui existaient entre les courants d’historiens au moment où elle rencontre l’université. Aux origines de ces controverses épistémologiques, le débat entre Lévi-Strauss et Sartre sur la Révolution française où s’opposent explicitement régime de sens ou de vérité et pratique scientifique et pratique du vrai – propre aux sciences de la nature. (Wahnich, page 223)

Sartre, foncièrement antinaturaliste, considère que la raison humaine est dialectique, car chaque sujet … avant de connaître l’ensemble du monde, connaît ce qui fait expérience pour lui comme sujet. (Sartre) disqualifie alors un matérialisme donné de l’extérieur : «Ce matérialisme de l’extérieur impose la dialectique comme extériorité : la nature de l’homme réside hors de lui dans une règle a priori, dans une Nature extra-humaine. Pour cette dialectique universelle les totalisations partielles [par exemple, les expériences singulières] n’ont même pas de valeur provisoire : elles n’existent pas ; tout renvoie toujours à la totalité de l’Histoire naturelle dont l’histoire humaine est une spécification.» Sartre cherche alors par des totalisations ce qu’il appelle une Vérité de l’Homme qui passe par l’Histoire, c’est-à-dire selon lui, l’art pour l’humanité de prendre en charge les contradictions pour faire évoluer les sociétés. (Wahnich, page 222. Sa citation de Sartre se trouve à la page 120 de la  Critique de la raison dialectique.Je souligne)

Pour Lévi-Strauss l’histoire n’est pas une discipline qui aurait un objet différent de l’anthropologie, mais une méthode scientifique de la variable temporelle … le récit intitulé «  Histoire de la Révolution »est tout aussi mythique que l’histoire froide des sauvages … Sartre se situerait vis-à-vis de l’histoire comme les primitifs vis-à-vis de l’éternel passé … Dans le système de Sartre, l’histoire joue le rôle d’un mythe. (Wahnich, page 223). Les effets d’un tel positionnement sur la Révolution française sont multiples : dans le champ marxiste, ce naturalisme engendra une manière de faire l’histoire déjà critiqué par Sartre. En dehors du champ marxiste, les thèses de Lévi-Strauss interdiront de penser la Révolution française autrement que comme inadaptée au reste du monde ; réduite à un ethnocentrisme, elle deviendra un instrument de l’impérialisme culturel et ouvrira l’horizon d’un relativisme qui, à juste titre, sera dénoncé par Claude Lefort comme un déclencheur de l’imbécilité. (in Claude Lefort, Le Temps présent).

Et alors arrive Foucault.  Il a fait de la Révolution française un objet détestable, franco-français, ethnocentrique, disons-le, un peu dégoûtant de bonne conscience occidentale … Il est le premier dans les années 1960 à avoir radicalisé en dehors du champ marxiste, la critique opérée par Lévi-Strauss et à avoir mis à la trappe la valeur (de la Révolution française) sur un plan à la fois politique et épistémologique. Adoptant l’idée de l’histoire froide de Lévi-Strauss … il produit une nouvelle manière de faire de l’histoire qui peut complètement se passer de la notion d’événement. Certes, Foucault finira, contrairement aux surréalistes, à considérer Sade comme un sergent du sexe et à reconnaître l’enthousiasme chez Kant comme compatible avec la pensée. Mais ces changements ne semblent pas avoir été retenus. (Wahnich, pages 224 et 225)

Puis vient François Furet, qui situera la Révolution française dans un passé définitivement révolu et on fera de la période révolutionnaire la matrice de tous les totalitarismes. - Les dégâts sur la pensée de cette invention d’une révolution matrice des totalitarismes ne sont pas encore tous inventoriés, mais retenons que le plus inquiétant est un relativisme qui, depuis, rôde partout où l’on ose faire référence à l’universel du droit révolutionnaire. (Wahnich, page 227)

Au milieu de tout cela, la jeune historienne de la Révolution française qui était Sophie Wahnich, navigue au jugé au milieu d’un champ de bataille. Entre la tendance officielle de la Sorbonne, et une dissidence (Françoise Brunel et Florence Gauthier), elle chemine en soubresauts, faisant le tri des exigences du courant dominant et l’inventaire des intuitions venant de son désir. Pour conclure, provisoirement, qu’elle n’avait pas les qualités requises d’une vraie historienne scientifique ;  que si la « science » exigeait une telle distance par rapport à son objet, elle ne serait que professeur, elle enseignerait et écrirait des livres citoyens au lieu des livres savants. Et alors trois rencontres la sauveront.

Newton et Venus

La première fut le livre de Régine Robin Le Roman Mémoriel, qui s’interrogeait sur la finalité de l’histoire contemporaine dans ses liaisons – dangereuses, forcément dangereuses pour l’époque – avec la mémoire. Régine Robin affirmera, scandale académique et soulagement pour la jeune Wahnich, que la fiction est plus rigoureuse que l’histoire, que l’historien peut être un intellectuel engagé, inquiet, sans boussole au préalable, plongé dans l’expérience réelle. Puis ce fut la rencontre avec Jacques Rancière et sa défense d’un triple contrat pour l’historien : scientifique, politique, poétique – sans quoi il y a le risque de promouvoir une conception révisionniste de l’histoire.[4] Et finalement, est venue la rencontre avec Nicole Loraux, L’éloge de l’anachronisme en histoire, qui viendra confirmer quelques intuitions de la jeune chercheuse Wahnich, et légitimer sa passion comme un instrument de travail de l’historien : que le présent est le plus efficace moteur de la pulsion de comprendre, et les affects des embrayeurs des questions. Sophie Wahnich notera : Ce rapport au présent n’est pas seulement déclencheur de questions capables d’être investies sur le passé, il est la garantie de revenir vers le présent « lesté » d’un savoir nouveau pour le présent. (Page, 236. C’est moi qui souligne et qui pense au travail important que réalise actuellement Wahnich, à partir de cette conception, dans sa chronique régulière pour le journal Libération). Mais, attention : pour pouvoir ainsi opérer, il faut une connaissance approfondie, exhaustive, de la période passée, à laquelle on a recours pour éclairer le présent politique, pour proposer des nouvelles questions, questions capables de dénouer des impasses actuelles dans la compréhension du moment social qu’on traverse.

Sophie Wahnich, en parlant de la politisation des objets de recherches de Nicole Loraux, de Jean-Pierre Vernant ou de Pierre Vidal-Naquet, nous transmet la passion qui fonde son travail de historienne en même temps qu’elle nous passionne. Elle en parle avec l’enthousiasme et l’audace qui peut être celui d’un artisan pour son outil, d’un musicien pour son instrument, du peintre pour sa palette. La rencontre  avec toutes ces pensées vigoureuses lui permettra de faire ce qu’elle appelle le deuil d’une certaine idée de la Révolution française comme un hors lieu historique. À la lire, je pense que ses dialogues avec Robin, Rancière, Loraux, puis Vernant et Vidal-Naquet, lui rendront dorénavant inutile le recours à l’idéalisation comme antidote à ce que je considère comme la mélancolie dans la pensée de la recherche inoculée par Lévi-Strauss. Avec ce groupe de chercheurs elle peut sans vergogne se situer du côté du politique, donc de la vie vivante, faire des allers retours entre la cité et les archives, entre le passé et le présent. Elle peut aussi se laisser incommoder par les imprévus dans ces voyages, respecter ces complications de transfert – comme, par exemple, une résistance à lire certains décrets de la Révolution française sur les étrangers parce qu’elle veut prendre en compte les traces de la Shoa dans la pensée d’un chercheur d’aujourd’hui. 

Lisons Wahnich, dans une de ses fulgurances : Enfin, si la véritable curiosité de l’historien continue  de le mener sur les précipices du temps et de la mort, pour atteindre ces bordures et les faire atteindre à ses interlocuteurs, l’historien doit d’abord cheminer sur des sentes plus assurées, celle du représentable et des descriptions partielles, faisceaux multipliés, discontinuité de la lumière. Sur ces chemins il y a encore à prendre et à apprendre, car pour assumer les précipices du temps et de la mort, assumer le contrat politique, il valait la peine d’y arriver avec l’audace de celui qui sait qu’il doit désormais affronter le vide, plutôt qu’avec l’innocence de la témérité. (page 233) Bref, Sophie Wahnich, en nous parlant de sa passion pour la Révolution française me fait penser à Fernando Pessoa qui fait écrire à Alvaro de Campos : O binomio de Newton é tão bello como a Venus de Milo. O que há  é pouca gente para dar por isso. (Le binôme de Newton est aussi beau que la Venus de Milo.Mais il n’y a pas beaucoup de monde pour se rendre compte de ça). Et, bien sûr, je pense aussi à l’importance qu’a pu avoir pour Wahnich, devant cette problématique exigeante, la lecture du Sartre de la Critique de la Raison Dialectique. Cette lecture rejoint son livre, publié en 2009, Emotions, la Révolution française et le présent, exercices de conscience historique (éditions CNRS) et celui que Lignes vient de sortir, Le Radeau démocratique des temps incertains.

Non, la Révolution française, nous dit Sophie Wahnich, n’est pas un mythe ; elle est devenue plutôt méconnue et méconnaissable. La Révolution française n’est pas un mythe, car elle a bien existé… Elle doit instruire et donner du courage, comme une bonne histoire critique qui visite les impasses et une bonne histoire monumentale qui rappelle que oui, des hommes ont été libres et que donc sans doute, ils pourront l’être à nouveau. Donner du courage dans ces temps d’effroi où l’on veut faire disparaître jusqu’à l’idée de liberté, de réciprocité, d’universalité et d’égalité. (Wahnich, page 246).


[1] cf. notre deuxième commentaire sur le livre de Sophie Wahnich :

https://blogs.mediapart.fr/heitor-odwyer-de-macedo/blog/120417/sophie-wahnich-remet-la-pensee-sartre-dans-la-danse-ii-l-histoire-et-le-temps)

[2] Sur Michel  Abensour cf. l’entretien avec Patrice Beray et Vincent Truffy publié ici :

https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/240417/disparition-de-miguel-abensour-lutopie-est-plus-que-jamais-une-dedicace-lavenir Aussi l’article éclairant de

Michael Löwy :

https://blogs.mediapart.fr/michael-lowy/blog/240417/miguel-abensour-1939-2017-philosophe-subversif

 [3]Sur un autre registre, mais dans le même mouvement, pour combattre la résistance politique le pouvoir a veillé à ce que se généralise les emplois intérimaires : j’ai appris récemment que seulement 25% des ouvriers de Renault sont salariés par Renault ; les autres étant intérimaires, les effets d’une grève sur la production sont donc limités, et son impact politique très compromis.

[4] Nous reviendrons un jour sur le refus de la dimension de l’inconscient par Rancière.

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Billet de blog
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Les mouvements politiques portent l’ambition de réenchanter la politique. Pour les premier·e·s concerné·e·s, les militant·e·s, l’affaire est moins évidente. S’ils/elles fournissent une main d’oeuvre indispensable au travail de terrain, la désorganisation organisée par les cadres politiques tendent à une véritable ubérisation de leurs pratiques.
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par Tënk