Anna Angelopoulos et Eric Hazan: porter à la lumière les nuits du monde

Raconter c’est transmettre. Anna Angelopoulos le démontre : les contes sont des para-mythes qui transportent avec eux les fondements inconscients d’une culture. Eric Hazan insistera sur les figures politiques de ces fondements. L’une et l’autre nous rappellent le côté merveilleux, magique, du travail de la pensée.

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Pour le merveilleux, je pense à mon beau-père américain, qui a beaucoup œuvré pour que la pensée française soit connue aux USA après la deuxième guerre mondiale, et qui avait l’habitude de citer Stevenson : The world is so full of a number of things, I’m sure we should be as happy as Kings, Dans le monde il y a tellement de choses source de joie, que nous devrions être toujours heureux comme des Rois.

Je pense aussi à une « histoire » avec Françoise Dolto, dans son séminaire ouvert, où les jeunes et moins jeunes psychanalystes venaient présenter leurs difficultés cliniques. Ce jour-là, elle réfléchissait avec un collègue sur la thérapie d’un enfant dont la souffrance se déplaçait autour des questions concernant l’existence du Père Noël. À son habitude, Françoise Dolto suit rigoureusement le matériel clinique présenté. Pendant l’échange, ma voisine de droite s’agite sur sa chaise, vitupère, soupire. À la fin de la soirée, je l’interroge sur ses humeurs ; elle trouve insensé qu’on conforte un enfant dans sa croyance au Père Noël. Méchamment, je l’invite à partager avec Dolto ces considérations. Présentations faites, ma voisine expose son désaccord. Dolto : Vous ne croyez pas au Père Noël ? - La voisine (stupéfaite par la question, avec énergie) : Bien sûr que non ! ­- Dolto : Alors, Madame, arrêtez de travailler comme psychanalyste. – Et Eric Hazan : Ce qu’on nomme utopie, c’est l’avenir vu par des gens sans imagination.[1]

Je n’ai aucune autorité pour parler des contes, sauf celle d’un lecteur tardif. Dans mon enfance j’ai certainement entendu des légendes et contes indiens de mon pays, racontés par ma nourrice qui était indienne, mais ils ont été refoulés, enfouis, mélangés à la douleur du départ de cette mère, disparue quand j’avais sept ans.

C’est Anna Angelopoulos qui m’a fait rencontrer les contes grecs, dans son village natal en Grèce. J’ai été horrifié par la cruauté des récits que je lisais. Il m’a donc fallu de l’énergie pour me plonger dans l’univers du livre d’Anna Angelopoulos, que j’imaginais terrible. L’élan m’a été donné par son rire communicatif. Cette femme aime la vie comme il faut, avec courage, passion et distance. Quant on est avec elle, on n’est jamais seul – et c’est peut-être ce trait qui définit le mieux une amitié.

Anna Angelopoulos vient de la communauté juive de Salonique ; on estime à 54 000 le nombre des juifs tués en camps d’extermination, et à 98% la partie population juive disparue pendant l’occupation nazie. Anna Angelopoulos est connue pour avoir établi l’édition du Catalogue raisonné du conte oral grec – en Grèce il n’y a pas eu un Perrault pour réécrire les récits populaires. Le recueil Contes de la nuit grecque, nous plonge dans la Méditerranée orientale, lieu de passage d’où l’on peut suivre le parcours des récits qui voyagent. C’est certainement à la suite de la longue fréquentation qu’elle a eue avec les contes, qu’Anna Angelopoulos a décidé d’utiliser son expérience de déchiffreuse du côté mythique du quotidien pour aider ceux qui cherchent à produire un récit pour leur vie. Ces antécédents produisent des psychanalystes fiables.

Anna Angelopoulos a dirigé pendant deux mandats la Fédération des Ateliers de Psychanalyse. Ayant participé aux travaux de quelques associations analytiques, en y exerçant la responsabilité de formation des psychanalystes, je considère le temps que j’ai passé dans cet espace démocratique - construit par elle, Sylvette Gendre-Dusuzeau et un collectif de travail – comme une période rêvée de vie citoyenne.

Pour Eric Hazan, mon estime commence avant même que je ne le rencontre. Je lui étais reconnaissant d’avoir édité le livre de Sophie Wahnich, La liberté ou la mort : Essai sur la terreur et le terrorisme, les discours de Robespierre avec la présentation et le choix de Yannick Bost, Florence Gauthier et Sophie Wahnich. Puis l’édition de La Santé mentale, vers un bonheur sous contrôle, de Mathieu Bellahsen. Le conteur extraordinaire, je le découvre en lisant Une histoire de la Révolution Française, que je finis de lire ému aux larmes dans les Jardins du Luxembourg. Une jeune femme très douce qui passe s’inquiète : Je peux faire quelque chose pour vous, Monsieur ?Non. Je viens d’apprendre la mort de Robespierre. La jeune femme est partie immédiatement, effrayée. C’est évident, elle m’a pris pour un fou ; et elle avait raison. Il y a des moments où, par l’art de l’écrivain l’émotion ouvre à la connaissance, où par cet art de rendre actuelles et puissamment vivantes les « histoires » qu’il nous raconte, l’expérience de cet excès nous rend un peu fou, c’est à dire, intimes du réel. (Lire ici son entretien avec Joseph Convafreux à Mediapart :

https://www.mediapart.fr/journal/international/231112/en-direct-de-mediapart-entretien-avec-eric-hazan ). Une autre fois, c’était à la Librairie Compagnie, lors de la présentation du livre de Kristin Ross, L’imaginaire de la Commune. Pendant la discussion Eric Hazan parle de 1848. On aurait pu l’entendre pendant des heures : on voyait les rues, les gens, leur détermination, leur colère.[2] Anna Angelopoulos aussi, on ne veut pas qu’elle arrête de raconter. Un bon conteur est celui qui sait bien dérouler la fable, qui nous tient en haleine en nous invitant dans un paysage qu’on a l’impression de découvrir en même temps que lui, un paysage où tout, littéralement tout, est possible. (Chez Anna et chez Eric, il y a du Wiseman – précipitez vous pour voir son dernier film, Ex-libris, vous verrez la démocratie en acte).

Dans les contes grecs, il est clair que le conteur appartient à un monde pauvre, où ces histoires de rois et des reines et des divinités, semblent étranges, sinon incroyables, d’un autre univers. Les contes grecs nous présentent la réalité dans son aspect le plus pénible, ils ne proposent aucun idéal de vie et n’invitent l’auditeur à aucune identification aux personnages. Prenons des exemples chez Anna Angelopoulos : Ils mangeaient, ils buvaient, sans jamais nous en donner. Je n’y étais, ni vous non plus, pour y croire. Il reconnut sa femme et c’est ainsi qu’ils vécurent très heureux, mais pas autant que nous. Ils vécurent heureux, et nous encore mieux.

Eric Hazan, comme le conteur grec, est du côté des pauvres : Un banquier est un homme qui vous loue un parapluie et qui vous le retire quand il pleut. (La phrase est de son père).[3] De la cruauté de l’Histoire, il tire le miel d’un espoir tenace et les outils de la résistance, de la lutte, il tire l’affirmation du combat incessant et nécessaire, et il confirme l’importance de l’urgence enracinée dans la rigueur et les intransigeances éthiques.

De la première série du recueil contes grecs, la jeune fille et sa mère, j’ai surtout retenu le thème, insupportable, du matricide. Si l’on se réfère à la série de mécanismes que Freud nous a appris en étudiant les rêves – déplacement, condensation, retournement en son contraire – ces contes parlent toujours d’une mauvaise mère qu’il faut tuer pour pouvoir vivre.

Peut-être le mieux que peut engendrer une mère comme enfant c’est de l’urine qui bout au soleil. Ce qui nous amène à une autre mère terrible, monstrueuse qui tue les femmes qui s’intéressent au féminin. La cruauté des mères est telle qu’elles méritent bien qu’on les transforme en vaches ; au moins, une fois mortes, ça peut servir à nourrir, on peut les manger.[4]

Les mères occupent une place importante dans l’ensemble des contes recueillis. Une bonne mère est une mère morte. Il semblerait d’ailleurs que c’est le choix, en général, laissé aux enfants filles : soit on tue la mère, soit on est complice de sa cruauté – je pense aux filles des marâtres.

La fille mange du coton, parce que rien de bon ne vient de la mère, qui, comme je l’ai déjà dit, devient une vache, qu’on tue et qu’on mange et, alors, la féminité peut s’éclore dans les belles robes trouvées dans la tombe.[5] Parfois, la haine est manifeste : la mère chasse la fille de la maison et la menace de meurtre si elle la retrouve au village, la fille assassine la mère qui continue à la persécuter au-delà de sa mort.[6] Un garçon laisse sa mère pour pouvoir vivre sa vie de jeune homme, mais il doit batailler contre une assemblée de mères monstrueuses, copines de la Gorgone.[7] Les mères, ne supportant pas que leurs filles aient une sexualité, les abandonnent, démunies, dans un monde rempli d’horreurs.[8] Parfois, après l’abandon de la mère, ce sont les sœurs aînées, qui sont des substituts maternels, qui font subir à la benjamine toute sorte de martyres et finissent elles-mêmes condamnées à mourir d’une façon atroce.[9] Les mères, après leur mort, continuent à être dangereuses ; les objets leur ayant appartenus sont des armes mortelles.[10] Le mieux que peut faire une mère pour sa fille sera de déléguer au hasard de la vie la solution de ses problèmes, et le hasard est toujours un homme.[11] Dans le recueil, un conte qui traite de la persécution d’un paysan par le roi est classé dans la série de relations mère-fille. Dans ce récit, c’est grâce à la mère qu’une belle femme peut sauver son mari et détruire ses ennemis. Les relations de cruauté sont déplacées dans la relation roi/sujet, elle-même un déplacement du rapport père/fils. Du point de vue des mécanismes inconscients, tout cela se tient : un père cruel et sadique n’est pas un père mais une mère archaïque.[12]

La proposition faite par ces contes, selon laquelle il faut se libérer de la mère pour devenir une personne, est très différente de la conception freudienne qui place le père au centre des enjeux de la constitution du psychisme. Mais cette proposition ancestrale des contes rejoint celle des psychanalystes qui, fidèles à Freud, s’intéressent aux relations précoces entre l’enfant et sa mère pour penser le trauma et la psychose. La clinique du trauma nous apprend l’importance du meurtre de la mère. Tuer le monstre déguisé en mère est une condition fondamentale pour cesser de mourir.

Eric Hazan s’occupe lui aussi des monstres qui nous entourent. Comme tout conteur, il s’adresse à une audience actuelle et réelle. À qui il présente ces monstres qui veillent sur nous. Et, comme tout conteur, il a le souci de la clarté, il connait l’importance du détail :

(La réunion) était conduite par le PDG (d’Hachette Livres) et le secrétaire général, tous les deux en bras de chemise – blanche – et cravate, à l’américaine. (Dans le récit sur comment Hachette va « manager » son achat des éditions de livres d’art Hazan)[13].

Eric Hazan sait qu’éclairer l’Histoire actuelle par la reprise des moments similaires du passé, c’est transmettre le matériau avec lequel pourront être construits les moyens d’invention de la vie et du rêve. Chez lui, le récit s’organise à partir des éclats de passion qu’il débusque dans le réel, c’est le récit d’une expérience ; j’y reconnais une continuité entre son travail d’écrivain et son éthique d’éditeur : ce sont des textes offensifs. Le poème, a dit un écrivain, c’est l’accueil de l’étonnement.[14] Et comme l’étonnement est le mode d’accueil de l’inconscient, il n’y a pas de différence entre le poème et le politique. (Oui, je sais, comme dirait Raymond Devos : là, il faut suivre)

Dans Pour aboutir à un livre, Eric Hazan nous raconte comment on fabrique une maison d’édition, plus précisément, les éditions La Fabrique. Comment, après avoir arrêté la chirurgie cardiaque pour enfants, et être devenu éditeur dans la Maison fondée par son père en 1946, il a été contraint, pour des raisons financières, à vendre les Editions Hazan, éditeurs de livre d’art : Vermeer, Uccello, Masaccio, Chardin, Delacroix ; des études sur des architectes, du Bernin à Mies van der Rohe ; des livres de photographie, des ouvrages sur le dessin, des séries sur des artistes contemporains Comment le passage du bricolage à l’industrie Hachette, fera chuter les ventes. Puis, chez La Fabrique, comment on construit un catalogue, comment on tient les comptes, et le milieu de l’édition, et le choix des auteurs, et le travail du texte et le lancement.[15]

Chaque chapitre, dont je viens de dresser la liste, est un conte qui dit comment cette Maison a été bâtie, et, au final, cela donne, en vrac et parmi d’autres, les livres de : Joëlle Fontaine, Jacquet Bidet, Fréderic Lordon, Sadri Khiari, Laurent Lévy, Michel Warschawski, Laurent Lévy, Christophe Granger, Jacques Rancière, Pierre Macherey, Jean –Yves Mollier, Alain Brossat, Thierry Schaffauser, Ivan Sergré, Eric Fassin, Cédric Durand, Grégoire Chamayou, Thomas Bouchet, Blanqui, Marx, Lénine, Louis Ménard, François Pardigon, Gustave Lefrançais, Victor Hugo, Jean-Luc Nancy, Le comité Invisible, plus ceux que j’ai déjà nommé Mathieu Bellahsen, Kristin Ross, Sophie Wahnich et Robespierre, plus d’autres auxquels je pense : Chris Harman, Alexander Rabinowiitch, Gideon Lévy. Il faut retrouver dans le livre comment Eric Hazan parle de ses auteurs, du travail des manuscrits, le sens de leur présence dans sa Maison, où l’on trouve une grande variété d’opinions et positions politiques, Maison qui est un collectif dont il détaille le fonctionnement actuel avec Stella Magliani-Belkacem et Jean Morisot. Il insiste sur les liens d’amitié à la base et moteurs de toute cette aventure. Reconnaissant les dettes dans son parcours d’éditeur, il remercie Jean-Christophe Bailly, Roman Cieslewicz, Xavier Barral, Dominique Carré, André Schiffrin, Jacques Rancière …

Il raconte l’importance du comptable, de l’imprimeur, du diffuseur- distributeur, son respect pour les libraires (ce métier difficile et fatigant) et leur rôle décisif, et l’importance des représentants – ensemble qui n’est pas la réunion des simples fonctions, mais des relations à construire. Insistant sur le choix que La Fabrique reste une édition artisanale, il relate comment penser le budget d’un livre, met en garde contre le stockage, insiste sur ne pas être dans le rouge dans ses comptes, et indique les bases simples d’une gestion de la trésorerie fidèle à ce choix. Tous ces aspects se rejoignent au moment du lancement d’un livre. Eric Hazan raconte son expérience aves les médias, en soulignant la difficulté dans laquelle se trouvent les journalistes pour faire bien leur travail. Il mentionne aussi l’importance du club informel constitué avec les autres éditeurs-bricoleurs et fait l’éloge de la ténacité.

Et il y a la maquette des couvertures. Celle de La Fabrique a été créée par Jérôme Saint-Loubert Bié. Eric Hazan est dans le vrai quand il écrit que l’identité que (Jérôme) a crée est si forte que nos livres se repèrent de loin dans les tables des librairies. Et, je pense, qu’il y a ici encore un rapport avec les contes, puisque les couleurs de la maquette m’évoquent, comme dans la peinture d’Edward Hopper, nos gouaches de maternelle. Et le format des livres me rappelle les cahiers et bouquins des premières rentrées scolaires, et l’odeur, inoubliable, qui venait avec. Pour moi, chez La Fabrique c’est toujours la rentrée, toujours le début d’un conte : il était une fois … Enfance, enfances.

Dans Contes de la nuit grecque l’enfance est toujours en danger. La série cannibalisme et inceste présente encore des mères assassines, des pères sadiques, meurtriers et meurtris, parfois alliés au diable. La relation frère/sœur, est une échappatoire aux persécuteurs, un espace de tendresse. Anna Angelopoulos note qu’une épouse, par jalousie, obtient que son mari soit cruel avec sa sœur à lui, sœur jalousée - ici on retrouve la cruauté des femmes qui deviendront mères.

Dans le premier conte de la série La fabrication du héros masculin l’enfant est le fils engendré par sa mère et son chagrin ; on peut se passer de l’homme, il n’est pas nécessaire. Visité par les Moires dès son berceau, Jean des Larmes aura tous les attributs qui lui permettront de se défendre de la cruauté du monde. Il finira par affronter la Gorgone et d’autres mères archaïques dont il deviendra le frère. Ayant échappé à la mort, il se transforme en immortel et vit heureux avec ses sœurs monstrueuses. Dans le deuxième conte, c’est en fait la princesse qui est l’héroïne. Amoureuse de son premier amant, il l’embrassa et elle lui mordit le cou, elle n’aura pas peur d’affronter la mère archaïque Thalassa pour récupérer son homme.[16] Suivent deux contes où les héros libèrent la femme de son lien avec les puissances démoniaques, puis celui où le jeune garçon s’intéresse plutôt au taureau et à l’ogre qu’à la princesse qui est d’ailleurs une femme cruelle ayant toutes les caractéristiques de la mère horrible.[17] Les quatre derniers contes de la série présentent comme protagonistes des personnages plus humanisés qui obtiennent les grâces des autres par leur sympathie, leur intelligence ou leur ruse, qualités qu’ils utilisent aussi pour avoir raison de la cruauté du monde.

Quelle représentation de l’amour transmettent les contes ? Dans la série Eros et Psyché l’amour dépend d’un secret qui doit être gardé. Ce secret c’est que le bel homme est aussi un animal, ou quelque chose de bizarre ou monstrueux. Tout semble indiquer que le secret tourne autour d’une sexualité très forte et très accomplie, que c’est cela que doit être tu, rester dans l’espace de l’intime et que la vanité de la femme, vanité d’avoir un bel homme et un bon amant, ne peut supporter de taire. La question du regard, fondamentale dans le conte de référence, va dans le même sens : la vue, et donc la perception, semble être conçue comme un facteur à même d'amoindrir l’intensité de l’expérience sensorielle de la sexualité. Le secret à préserver, à ne pas dévoiler, c’est que l’amour et la sexualité ne sont pas contradictoires et font bon ménage.

Dans les deux séries suivantes le changement abrupt du récit, l’aspect illogique, parfois absurde de la narration, m’a paru plus évident : il y a des blancs dans le récit, des personnages qui sont laissés en chemin. On pense, évidemment, au processus primaire décrit par Freud, et son importance dans les formations du rêve. Au Brésil on dit : quem conta um conto aumenta um ponto, qui raconte un conte ajoute un bout qui l’enchante, ceci selon les circonstances et l’auditeur. Intéressons-nous, donc, à l’auditeur, que je suppose un enfant. Et, alors, si l’on pense à l’enfant, les changements brutaux dans la chronique n’ont aucune importance. Un enfant est capable de passer d’un jouet à un autre avec la même attention et une pareille concentration. Son intérêt peut donc aller d’un aspect fantastique à un autre aspect fantastique, d’une péripétie à une autre péripétie avec une semblable curiosité. Les enfants, de fait, sont le public brechtien par excellence : ce qui leur importe est le déroulement et non le dénouement, ou la fin de l’histoire.

Dans À travers les lignes, Hazan passe d’un sujet à un autre pour raconter à un citoyen de bonne foi le conte cruel de nos quotidiens. L’archaïque terrifiant, l’ogre, est une société policière qui, au lieu des jeunes enfants, persécute la jeunesse. Parfois, on nous parle d’un monstre, mais le récit du conte nous révèlera l’histoire d’un môme, même pas enchanté, qu’on tue parce que, comme dans les héros des récits de la nuit grecque, il n’a pas peur. Ceci a lieu sur le perron d’un commissariat.[18] Savoir que la vie a si peu de valeur, transforme les gens autour en zombies. Il était une fois des zombies, enfantés par la République, qui ont fait des massacres : les frères Kouachi.[19] Parfois, Eric Hazan nous donne des vignettes des contes coloniaux, qui n’ont rien à envier à ceux que nous racontent Angelopoulos : Tripolitaine, Rif et Abd el-Krim, Jassy[20] … Ses vignettes des contes urbains, du point de vue de la cruauté, ne sont pas mal non plus : les chiens qui reniflent les cartables d’enfants effrayés, des mômes condamnés pour avoir jeté des pierres et des policiers impliqués dans un assassinat relâchés …[21]    

Anna Angelopoulos démontre comment les récits cruels des contes grecs sont des métaphores des terreurs que nous traversons tous dans les premiers temps de nos existences. Eric Hazan ne travaille pas sur des métaphores ; il traite des mensonges, des non-dits, des dénis, de la novlangue qu’il s’agit de démonter, de dénoncer pour que les faits redeviennent source de métaphores. Lorsque l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) définit la santé mentale comme l’aptitude à s’adapter à une situation sans issue, on constate l’immensité du travail entrepris.[22] À quoi servent ces mensonges ? À dénier que le monde est plongé dans une guerre civile mondiale contre les pauvres de toutes sortes, contre les nègres, les arabes, contre la pensée, contre la vérité, contre la joie, contre l’enfance, contre la vive vivante …[23]

On prend le parti de la chronologie ; oui, pour dire un conte il faut adopter le point de vue d’un temps qui se déroule. Le cadre ici, comme dans les contes grecs, sont les malheurs du monde pendant ces quinze dernières années, où l’on voit les formes et pas la chose ; les personnages : d’un coté, les brutes ; de l’autre, ceux pour qui le racisme est devenu le mal absolu, pour qui la précarité n’est plus une tare et le travail régulier (le salariat) n’est plus ce qui fait le monde aujourd’hui,[24] pour qui les armes sont la pensée, le courage, l’humour et la mémoire.

Le traitement habituel de l’information aujourd’hui nous présente les événements comme des choses mortes. Les faits sont des cadavres qu’on range dans un frigo ; on nous les expose déjà comme des souvenirs d’expériences qu’on ne doit pas avoir, qui appartiennent à un autre monde. Le point de vue est celui de l’absence : tout est équivalent, le massacre d’une famille et l’élection de miss Univers.

Eric Hazan ne s’attarde pas à cette septicémie de la sensibilité qui est la bêtise. Flâneur avisé - pour vous en convaincre, lisez L’invention de Paris (Seuil ou Points poche) - il ne regarde pas de ce côté là. Mais, attention, il ne se promène pas dans la politique ni dans quoi que ce soit, il se promène avec et nous fait les présentations : ici c’est ce coin de Corrèze[25], là cette librairie rue Saint Séverin, entre la rue de La Harpe et le Boulevard Saint Michel, où j’allais aussi, avec tous les exilés latino-américains, pour lire et rencontrer les amis : la librairie de François Maspero dont Hazan suit l’exemple, est le successeur.[26] Par sa manière de se promener avec l’Histoire, par son talent à nous présenter un moment, une figure ou une pensée qui éclaire une époque - souvent, très souvent, la nôtre.

Il y a un monde où un peuple, qui n’avait jamais eu d’Etat, est témoin d’un pouvoir qui massacre ses voisins comme naguère ce peuple a été anéanti.[27]

Il était une fois le 16 Mai 1871. Et il était une fois le 26 Mars 1871. Deux contes : la Colonne Vendôme par terre, Courbet dans une photo. Il était une fois des femmes qui empêchèrent Thiers de s’emparer des canons … Et Hazan laisse Lissagaray raconter la suite : la fête, la fête et puis le massacre – des hommes, des femmes et des enfants pris au hasard. La Terreur d’Etat.[28] La cruauté qu’il raconte n’est pas dans l’imagination populaire, c’est celle trouvée dans l’Histoire. Détruire les idées reçues par des faits, combattre la rumeur et la falsification par le récit du conte historique. Et Eric Hazan convoque Kafka : Un monde de mensonge ne peut être détruit par la vérité, seulement par un monde de vérité – et, il ajoute, Hazan, plus vraisemblablement par DES mondes de vérité.[29]

Il était une fois les chiffonniers de Paris. Quel rapport entre eux et L’Encyclopédie de Diderot ? Et avec la presse ?[30]

Il a un monde où les mots libertés publiques, droits de l’homme, Etat de droit, démocratie, liberté d’expression … se sont rouillés. Dans ce cas, il faut les dégripper, retrouver leur brillance minérale, les aiguiser.[31]

Il était une fois un monde où l’on aimait les mots. Puis la critique littéraire est (devenue) une activité qui fait partie de « l’entertainment ». «L’industrie ne réserve aucune place à l’amour … « Ne soyez donc pas étonnés que, depuis dix mois que cette œuvre surprenante a été publiée, il n’y ait pas eu un seul journaliste qui l’ait lue, ni comprise, ni étudiée, qui l’ait annoncée, analysée et louée, qui même y ait fait allusion. Moi qui crois m’y connaître un peu, je l’ai lue pour la troisième fois ces jours-ci : j’ai trouvé l’œuvre encore plus belle, et j’ai senti dans mon âme l’espèce de bonheur que cause une bonne action à faire.» … C’est la critique de La Chartreuse de Parme dans La revue parisienne et celui qui « croit s’y connaître un peu », c’est Balzac.[32] Et Hazan d’ajouter, plus loin : Telle est la morale de ce livre – qui n’en expose évidemment aucune -, l’éloge d’une forme de vie ignorant la peur … Morale complémentaire de celle de La Chartreuse de Parme: empêchons les canailles de nous imposer le ministère de la peur.[33]

Evidemment Eric Hazan et Anna Angelopoulos sont des poètes. Chez Anna, c’est une qualité reconnue comme servant à sa pratique de psychanalyste. Chez Eric, son intransigeance, visée par ses critiques pour disqualifier ses analyses, définit une pensée qui nous réveille : celle qui découle de la mise en garde de Rimbaud, par délicatesse j’ai perdu ma vie, ou de Baldwin, il faut connaître le monde où nous vivons si l’on veut savoir qui nous sommes.

Exemple, parmi d’autres, de l’alliage de ces préceptes chez Hazan : L’exposition Jeff Koons à Beaubourg a battu tous le records d’entrée jamais enregistrés dans ce musée. Une autre exposition se tient dans le même bâtiment, consacrée à l’architecte Frank Gehry … Dit autrement : l’artiste le plus cher du monde expose dans le même musée que l’architecte le plus célèbre du monde, lequel vient de construire un bâtiment à usage culturel pour l’homme le plus riche de France. Ou encore : un artiste, dont on ne sait pas s’il est plus nul qu’arrogant ou l’inverse, expose dans un musée dont la programmation est de plus en plus consternante, en même temps que l’architecte le plus m’as-tu-vu du monde … Le charme discret de la bourgeoisie s’est transformé en tapageuse vulgarité … Aujourd’hui l’art contemporain est devenu l’un des principaux enjeux spéculatifs … et les acheteurs sont des traders, des émirs, des oligarques russes ou chinois, bref des gogos à qui une communication efficace peut faire croire que Jeff Koons est le Picasso de notre temps. Parallèlement, Jean d’Ormesson va, semble-t-il, entrer dans la Pléiade, Houellebecq fait fonction de penseur universel et les bondieuseries d’Emmanuel Carrère se vendent par centaines de milliers d’exemplaires.[34]

Non il ne faut pas faire des compromis avec l’indignation, ou avec la colère, ou avec la douleur, ou avec l’exigence. Le parti pris de la joie implique cette intransigeance – et c’est pourquoi les médiocres ne la supportent pas, cette intransigeance, parce qu’ils savent (ou subodorent) que c’est dans l’allégresse du désir d’une vie vivante qu’elle s’enracine, et que cette allégresse a un prix psychique élevé, très élevé. (La médiocrité, comme la canaillerie, donne toujours la main à la haine, et la haine rend médiocre : la campagne contre Edwy Plenel - qui aime penser, écrire, travailler, transmettre et vivre - en est un exemple exemplaire. Au lieu de raconter des contes, la médiocrité propage des bobards.)

Anna et Eric nous apprennent qu’il faut être un professionnel de la vie pour traverser l’existence. Elle nous apprend à ne pas avoir peur de l’inconnu en nous. Lui, il nous fait aimer la pensée du politique. Ensemble ils nous soutiennent dans notre espérance folle et juste que le merveilleux et le magique soient des outils de notre changement - dans et par le monde. L’une et l’autre nous donnent les matériaux pour forger les armes nécessaires à tous les combats à mener et que nous menons déjà.

 

 

Contes de la nuit Grecque

Anna Angelopoulos

Editions Corti

 

Pour aboutir à un livre

Eric Hazan

La Fabrique

 

A travers les lignes

Eric Hazan

La Fabrique

 

[1] Pour aboutir à un livre, page 77

[2] Sur la l’insurrection de 1848, on trouve chez La Fabrique : Episodes des journées de juin 1848 de François Pardigon, Prologue d’une révolution, de Louis Ménard, Juin 1848, Le splen contre l’oubli, de Dolf Oehler.

[3] Pour aboutir à un livre, page 54

[4] Suceuse de cendres, page 31 à 35

[5] La chatte des cendres, pages 35 à 39.

[6] La tête de poisson, pages 39 à 45

[7] La Gorgone, pages 45 à 54

[8] La file du laurier, pages 68 à 70. Dans La belle fille aux cheveux d’or, la mère essaye de tuer l’amoureux de son enfant

[9] Blanche neige et le soleil, et Rodia. Les deux sœurs, est une variante de la même question

[10] Comme la bague de la mère in Rodia

[11] Comme Nyctéris in Rodia

[12] La tortue

[13] Pour aboutir à un livre, page 18

[14] Leslie Kaplan.

[15] À ce propos, consultez aussi Point de vue d’un éditeur concentré, in À travers les lignes, page 11 et svts.

[16] L’enfant promis à a dame Thalassa. La citation se trouve à la page 152 du livre

[17] Successivement L’homme nu, un couteau à la main, La femme aux serpents, L’arbre du bœuf.

[18] À travers les lignes, pages 101 et 102.

[19] À travers les lignes, page 103 et svts

[20] À travers les lignes, page 48 et svts

[21] À travers les lignes, page 69 et svts

[22] Mathieu Bellahsen déploie cette horreur in La santé mentale, vers un bonheur sous contrôle, La Fabrique. Lire ici son entretien avec Sophie Dufau à Mediapart : https://www.mediapart.fr/journal/france/210614/mathieu-bellahsen-la-sante-mentale-est-devenue-un-outil-du-neoliberalisme

[23] À travers les lignes, pages 16 à 25.

[24] À travers les lignes, page 10.

[25] À travers les lignes, page 20 et svts, puis 33 et svts, puis 54 et svts.

[26] À travers les lignes, page 36 et svts

[27] À travers les lignes, page 30 et svts, puis page 87 et svts, puis page 134 et svts.

[28] À travers les lignes, page 93 et svts. Aussi Préface pour l’édition anglaise de L’Histoire de la Commune in À travers les lignes, page 73 et svts.

[29] À travers les lignes, page 124

[30] À travers les lignes, page 136 et svts.

[31] À travers les lignes, page 54 et svts. Puis, 109 et svts.

[32] À travers les lignes, page 126 et svts

[33] À travers les lignes, page 60 et svts

[34] À travers les lignes, page 99 et 100.

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