Woody Allen: le respect du contradictoire

Dans son autobiographie dont Stock vient de publier la traduction, Woody Allen rappelle, à un moment donné, les circonstances et la suite des accusations d’abus sexuel sur enfant faites par Mia Farrow il y a 25 ans, reprises dernièrement par sa fille Dylan, alors âgée de 7 ans.

Dans son autobiographie dont STOCK vient de publier la traduction, Woody Allen rappelle, à un moment donné, les circonstances et la suite des accusations d’abus sexuel sur enfant faites par Mia Farrow il y a 25 ans, reprises dernièrement par sa fille Dylan, alors âgée de 7 ans. (1)

Deux enquêtes approfondies seront réalisées. Une, par la clinique des abus sexuels sur enfants de l’hôpital de Yale-New Haven, demandée par la police, qui conclut que Dylan n’a pas été objet d’une agression sexuelle ; l’enquête ne se prononce pas sur la possibilité que les déclarations Dylan, alors âgée de 7 ans, soient un effet des tensions familiales sur une enfant « émotionnellement vulnérable ». Ayant certifié, Selon notre avis professionnellement autorisé, Dylan n’a pas été agressée sexuellement par M. Allen, le rapport s’interroge sur l’hypothèse qui « supposait que Dylan avait été coachée ou influencée par sa mère, Mme Farrow. Alors que nous pouvons conclure que Dylan n’a pas été objet d’une agression sexuelle, il nous est impossible de nous prononcer sur la deuxième ou troisième hypothèse. Nous pensons que, selon toute vraisemblance, c’est une combinaison de ces deux scénarios qui explique les allégations d’agression sexuelle. » (pages 358/359). Ajoutons que ces allégations s’accompagnaient d’une vidéo tournée par Mia Farrow où l’on voyait sa fille nue répondant aux questions de sa mère sur ce que son père aurait fait à son corps ; selon les employés de maison le « tournage » a duré trois jours et il a été transmis à la chaine de télévision FOX. Sur cette vidéo le rapport Yale soutient : Nous pensons en outre que les déclarations de Dylan sur vidéocassette et celles qu’elle nous a faites durant notre évaluation ne font pas référence à des événements réels dont elle aurait été victime le 4 Août 1992 … » À la même époque, les avocats de Farrow proposaient à ceux de Woody Allen la somme de 7 millions de dollars pour arrêter les poursuites. Proposition refusée. Woody Allen répondit qu’il ne craignait pas une publicité désastreuse ; qu’il n’avait jamais agressé Dylan et il n’était pas question d’accepter un compromis contre quelques sous. (page 370). Stacey Nelkin, qui a inspiré le personnage d’Annie Hall, a aussi été contactée ; on lui demandait si elle accepterai de mentir et dire qu’elle était mineure au moment de son ancienne relation amoureuse de Woody Allen. Bien sûr, elle refusa.(page 367).

L’autre investigation a été menée par les enquêteurs de la protection de l’enfance de l’État de New York, qui a récusé l’accusation d’abus sexuel sur mineur : « Il n’existe aucune preuve tangible que l’enfant dont le nom figure ici ait été sexuellement abusée ou maltraitée. La déclaration a donc été considérée comme dénuée de fondement. »(page 360).

La psychothérapeute de Dylan a témoigné à l’époque en faveur de Woody Allen. Récemment, à l’occasion de la relance du scandale par Dylan, 26 ans après les premières accusations, le témoignage de Moses Amadeus, démontre radicalement l’impossibilité matérielle du scénario décrit par Dylan et soutenu par Mia Farrow.

Rappelons que toute l’affaire fait suite à la découverte par Mia Farrow de la relation amoureuse qu’entretenait Woody Allen avec Soon-Yi, une de ses enfants adoptifs. Incapables de les séparer, Woody Allen et Soon-Yi vivent ensemble depuis vingt ans et ont adopté deux enfants – Mia Farrow téléphonera à la sœur de Woody Allen pour dire : « Il m’a pris ma fille, maintenant je vais lui prendre la sienne. » Et elle l’accuse d’avoir abusé sexuellement de Dylan.

Woody Allen et Mia Farrow n’ont jamais vécu ensemble. Woody Allen dit qu’ils se sont offert un « compagnonnage raisonnable ». En été, de Juin à Août, ils se voyaient entre trois à quatre jours pendant plusieurs années, dans la maison de campagne où Mia Farrow séjournait avec ses enfants. À New York, ils habitaient chacun d’un côté de Central Park et ont maintenu cette relation de camaraderie jusqu’au moment où Mia Farrow est enceinte d’un enfant qu’elle dit être de Franck Sinatra et où elle demande à Woody Allen de lui rendre les clefs de sa maison.

Les problèmes psychiatriques dans la famille d’origine de Mia sont nombreux : un frère suicidé, un autre dont la mort semble avoir été aussi un suicide, un troisième en prison pour agression sexuelle sur mineur. Le père a été accusé d’inceste par un ses fils. Quant aux maltraitances atroces infligées par Mia Farrow à ses enfants, dénoncées par son fils Moses Amadeus, elles ont été confirmées par les employées de maison à l’époque, Judy Hollister et Sandy Boluch. (cf., parmi d’autres, pages 330 et 331). Deux de ses enfants adoptifs se sont suicidés et une troisième fille est morte seule du sida à 30 ans dans un hôpital.

J’arrête ici ce catalogue incomplet d’horreurs, la coupe d’immondices étant pleine. Mais il y va de l’honneur d’un sujet, honneur ensevelie sous les vulgarités de la rumeur et de la médiocrité puante de l’époque que nous vivons.

Dylan a été la dernière d’une série d’enfants adoptés par Mia Farrow. Woody Allen, qui ne voulait pas d’enfant, est subjugué par ce minuscule bébé. Il se surprend à courir chez Mia avant qu’elle ne mette Dylan au lit, puis, plus tard, quand elle grandit, il l’accompagne à l’école maternelle et va la rechercher, l’école étant plus proche de chez lui que de chez sa mère. « C’était un nouvel et agréable moment de ma vie, cette enfant délicieuse que je pouvais serrer contre moi en lui racontant des histoires (…) J’étais un papa très aimant sans être un père légal. Jamais il m’est venu à l’esprit que j’avais besoin d’un document officiel. Mia semblait apprécier mon enthousiasme. Quand je finis par adopter Dylan, elle rédigea une lettre où elle disait quel merveilleux père j’étais pour cette petite et comment Dylan m’adorait. " Le maintien de cet investissement sera attesté devant la Cour par une institutrice de l’école de Dylan : elle témoigna sur serment que Woody Allen était le seul des deux toujours présent aux réunions de parents d’élèves, toujours disponible pour discuter des notes de l’enfant et prendre connaissance de ses bilans de compétences.

Une précision importante : je ne connais pas Woody Allen personnellement. Ma longue pratique clinique, qui m’a amené à soigner beaucoup de psychotiques et de pervers, contribuait à me faire douter qu’un homme capable de présenter de manière si juste et avec autant d’humour les questions cruciales de notre condition humaine soit un détraqué. Je ne crois pas au psychopathe du Dimanche. Mais j’ai attendu de pouvoir lire son témoignage et connaître les faits pour arrêter mon jugement. Précisons que Woody Allen recevait régulièrement sa fille tout seul dans son domicile. S’il était le monstre que Madame Farrow dépeint sans succès, pourquoi aurait-il choisit de commettre ces méfaits au moment de cette visite chez Mia où le déploiement de la haine faisait déjà des grands ravages et où il était entouré de personnes qui avaient la consigne stricte de ne jamais le laisser seul avec aucun des enfants ?

Être diffamé et/ou sadiquement agressé par quelqu’un qu’on a aimé, choyé, porté et soutenu, est une expérience à la fois destructrice et bizarre. La personne qu’on croyait connaître depuis des années est maintenant habitée par un intrus, personnage hideux et psychotique, qui dit que nous sommes quelqu’un d’autre et que, pour le prouver, ré-interprète catégoriquement l’histoire de la relation, présentant des faits qui n’existent que dans son imagination follement malade. Plongé dans ce monde spectral, saisi de stupeur par la douleur éprouvée suite aux violentes blessures narcissiques subies, on se dit que la vie est un scénario écrit par le diable.

Il y a celles et ceux qui se demandent : comment douter de la parole d’une jeune femme qui vient, maintenant à la maturité, « élucider » vingt six années plus tard le scandale impliquant mère et père adoptifs et dont elle, alors âgée de 7 ans, fut un des pivots ? Comment soupçonner que la parole finalement affranchie d’une enfant ne serait pas vraie et sincère? Parce que cela est un trait déterminant dans la résurgence de l’esclandre vingt six ans après, trait qui déchainera toutes les passions : il s’agit toujours de la parole d’une enfant et ceux et celles qui ne veulent pas l’accueillir ne peuvent être que des salopards. À ce propos, est instructif comment chemine la subjectivité de la journaliste de CBS qui la première a interviewé Dylan, adulte, accusant son père, consultable sur Youtube : d’un raisonnable doute sur ses affirmations, la fierté justifiée pour son scoop glissera vers la défense du contenu de l’entretien où les larmes et l’émotion de Dylan seront preuve de la vérité devant balayer aujourd’hui les enquêtes approfondies d’il y a vingt six ans.

Je suis convaincu que Dylan O’Sullivan Farrow a été une enfant fortement traumatisée, prise comme elle a été dans l’ouragan de haine déclenché par sa mère adoptive à l’égard de son père adoptif. Une scène de haine féroce entre des parents détruit l’enfance. Surtout, comme dans son cas, lorsque l’enfant est l’enjeu de la guerre – ici avec l’aggravant terrible, aux dires de sa mère, d’avoir été la proie d’un pédophile d’occasion avec les conséquences mutilantes pour le psychisme d’une enfant que cette accusation implique, auxquelles viendront s’ajouter : les interrogatoires de police, les interrogatoires judiciaires, les allées et venues à la police et au tribunal, les tensions à la maison – on peut choisir de fermer le rideau pour moins que ça.

Mais si les choses étaient plus complexes que les clichés qui prescrivent qu’une mère est naturellement bonne et que la vérité sort toujours de la bouche d’un enfant ? Or, si l’on se rappelle que Dylan, lorsqu’elle avait 7 ans, a dit à l’employée de maison, que sa mère exigeait qu’elle dise des mensonges (page 375), et aux enquêteurs que son père ne l’avait pas violée (page 378), il devient intéressant de se de demander pourquoi la femme d’aujourd’hui, 33 ans au moment de l’interview à la télé, vient désavouer la petite fille qu’elle a été.

Si l’on se réfère aux attendus des enquêtes de l’époque sur les soi-disant faits, plus aux témoignages, dont celui, accablant, de Moses Amadeus Farrow, fils adoptif de Mia, la légende de celle-ci comme une mère exemplaire est jetée aux orties. Prenant le parti de Woody Allen contre sa sœur et sa mère adoptive, il accuse sa mère adoptive de battre régulièrement plusieurs de ses enfants, de les traîner par terre et de les enfermer dans un placard. Il soutient que Mia Farrow a manipulé sa sœur Dylan pour qu’elle incrimine Woody Allen, comme lui même a été par elle contraint d’écrire une lettre le mettant en cause, lettre qu’il lira devant les caméras massées devant la propriété de Mia Farrow au Connecticut (cf., parmi autres sources, Huffpost, 24/05/2018).

J’ai connu beaucoup de personnes dont les immenses angoisses devant les exigences de la vie se sont envolées d’un jour à l’autre lors de la découverte d’une grave maladie. La pathologie venait, enfin leur donner une identité : je suis un cancéreux, ou : j’ai une sclérose en plaque. Dostoïevski, qui l’avait compris, fait dire à L’homme du sous-sol : « Oh, si je n’avais été qu’un paresseux ! Comme je me serais respecté ! Je me serais respecté précisément parce que je me serais vu capable au moins de paresse, parce que j’aurais possédé alors au moins une qualité définie dont j’aurais été certain. Question : Qui est-tu ? Réponse : un paresseux ! Cela aurait été très agréable de s’entendre appeler ainsi. Tu es donc défini d’une façon positive ; il y a donc quelque chose à dire de ta personne … « Un paresseux ! » - C’est un titre, c’est une fonction, c’est une carrière, messieurs ! » (Dans la traduction de J.W.Bientstock revue par Hélène Henri in Notes du sous-sol, POL, 1993).

D’un autre point de vue, mais sur les mêmes enjeux, quelqu’un de malheureux depuis toujours, dont les rencontres faites au long de la vie, plus le travail soutenu et tenace permettent, enfin, la réalisation des rêves tenus pour impossibles, est capable, de manière apparemment incompréhensible, d’attaquer tous les liens avec ceux grâce à qui cet accomplissement est advenu, de transformer sa vie à nouveau dans un champ de ruines. C’est ce qu’enseigne la pratique clinique de la psychanalyse sur le pouvoir mortifère de la répétition, modalité la plus fréquente par laquelle les processus inconscients se manifestent : dans le cas sur lequel on réfléchit, le sujet incapable d’investir un bien-être jusqu’alors inconnu, préfère le malheur familier à l’inédit. Le malheur du trauma peut servir de carte d’identité. N’importe quel soignant en psychiatrie, de l’aide-soignante à l’infirmier, de l’éducateur au psychiatre, connaît le danger suicidaire pour une personne psychiquement traumatisée au moment du passage de l’horreur de la persécution et du manque d’estime de soi à une existence faite de tranquillité et du respect affectueux de ses pairs. La voie ici choisie par le psychisme de Dylan pour la répétition inconsciente, familière aux soignants, est le mécanisme décrit par Anna Freud comme l’identification à l’agresseur : le sujet inflige à soi-même et aux autres la maltraitance qu’il a subie ; en d’autres mots : Dylan identifiée à sa mère Mia ré-adresse à elle-même et à son père la haine maternelle qui a autrefois détruit l’enfant qu’elle était.

Il me semble que celles et ceux qui ont fait ici à MEDIAPART le remarquable travail documenté sur l’emprise exercée par le député Denis Baupin sur ses collègues (et ceci avant #MeeToo), du père Khatchatourian sur ses filles, du réalisateur Christophe Ruggia sur Adèle Haenel, devraient s’imposer la besogne d’éclaircir le rôle de Madame Farrow auprès de ses enfants, et - par extension – l’ensemble de cette affaire où la misère de la perversion se dispute au sadisme de la psychose.

1 – Woody Allen, Soit dit en passant, STOCK, Paris, 2020, 536 pages, 24,50euros.

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