Edith Bouvier Beale et sa fille Little Eddie, issues de la haute société américaine et ruinées, tante et cousine de Jackie Kennedy, vivent dans un immense manoir délabré à East Hampton, une station balnéaire fréquentée par les riches newyorkais. Les frères Maysles feront sur elles un documentaire qui les transformera en icônes de la culture pop. Sara Stridsberg, partant du documentaire, propose une fiction sur leurs vies. Pierre Maillet, metteur-en-scène, invite Frédérique Loliée pour donner avec lui une version théâtrale de la pièce de Sara Stridsberg, L’Art de la chute. Pour cela, ils transposent l’action au Cabaret Reno Sweeney, où Edith Beale a donné un spectacle après la mort de sa mère.
Après des représentations à Colmar et Bienne et avant celles du printemps prochain à Caen, Redon et Paris, leur travail a été présenté au Quai d’Angers où je l’ai vu.
Le tempérament est une chose très difficile à représenter. Au cinéma, au théâtre, en littérature. Dans la vie aussi. On le confond souvent avec le caractère, quand il est la température de l’âme. Les acteurs et actrices de génie arrivent à transmettre le tempérament d’un personnage, sa sensibilité, son mode de présence au monde. Frédérique Loliée, cette grande dame du théâtre européen, est ici époustouflante de vérité, fidèle à l’histoire d’Edith présentée par le documentaire et la pièce de Sara Stridsberg, ici honorée par Pierre Maillet.
Le choix de Pierre Maillet de situer l’action dans un Cabaret confirme, encore une fois, son immense talent, sa prise de position radicale sur une mise-en-scène comme mise-en-sens du monde où nous vivons, et sa filiation brechtienne : le théâtre doit amener le public, par la joie du jeu, au plaisir de la pensée.
Le choix « Cabaret » de la mise-en-scène est à la fois un praticable qui permet de situer historiquement la vie d’Edith Beale, le Cabaret Reno Sweeney qui fut un lieu mythique à New York dans les années 70-80 et, en même temps, il permet de présenter toutes les facettes de la femme hors-normes qu’a été Edith, facettes que la puissance d’interprétation de Frédérique Loliée nous fait découvrir : femme énergique, intense, fragile, drôle, désespérée, touchante, aimable et aimée, folle, enthousiasmante – la pure splendeur du travail de l’acteur.
Le choix « Cabaret », sur fond de musique country et succès d’époque, rend plus fluide les passages d’un registre à l’autre du réel, loin d’une psychologie de comptoir ou d’une logique bien-élevée. Pour Pierre Maillet, ce qui compte ce sont les pulsations, la multi-dimensionnalité de la vie d’Édith Beale, ses humeurs et ses passions, à la fois éphémères et constantes, que le texte de Sara Stridsberg, merveilleusement traité par Pierre Maillet, invite à respecter. Le bonheur du théâtre.
Du point de vue politique, le spectacle du duo Frédérique Loliée et Pierre Maillet, est un plaidoyer pour le courage nécessaire pour créer des vies et des communautés humaines alternatives dans un monde qu’on veut nous vendre comme « le meilleur des mondes », d’où serait bannie l’angoisse, sœur jumelle du désir, monde sans surprises ou inconnu, monde sans enfance, monde saturé de plaisirs et de certitudes gérées par les algorithmes.
Le spectacle sera à Paris, au Théâtre du Rond-Point, du 19 au 31 Mai prochain.
EDITH BEALE AU RENO SWEENEY
d’après la pièce Sara Stridsberg, L’Art de la chute, L’Arche- éditeur, dans la traduction de Marianne Ségol
Adaptation et mise-en-scène de Pierre Maillet/Les Gens Déraisonnables
Avec Frédérique Loliée, Pierre Mailet, Luca Fiorello, Thomas Nicolle, Guillaume Bosson, Thomas Jubert
Scénographie et lumières de Nicolas Marie
Costumes Zouzou Leyens
Perruques et maquillages Cécile Kretschmar
Direction musicale Guillaume Bosson et Luca Fiorello
Accompagnement dramaturgique et Développement de Projet Aurélia Marin