120 battements par minute de Robin Campillo: questions d’un cinéaste

Comment représenter le politique aujourd’hui ? La chose est suffisamment rare pour être signalée : un cinéaste avance une problématique pour laquelle il cherche le traitement avec les moyens du cinéma.

Le film affirme que faire du politique implique d’intégrer l’inévitable de la mort et, ce faisant, il réunit la passion de la vie et la question de l’amour comme catastrophe nécessaire. La prise en compte permanente de la mort et de l’évidence de la nécessité de l’amour, constituent, ensemble, la nervure de tous les personnages du film ; conséquence : ils pensent tout le temps et «comment penser ?» est une interrogation angoissante qui, comme dans la vie, ne les lâche jamais. Le film enseigne (ou rappelle) que penser implique un dépassement de soi, parfois un arrachement. Étonnant comment juste après une action violente contre les «salauds», le cinéaste nous montre les personnages détendus, dans la bonne d’humeur ; il n’y a pas de rupture de ton, il n’y a pas de changement dans le traitement esthétique entre ces actions et les pensées qui les préparent – agir et penser sont ici des épopées. Il faut encore s’entendre sur ce que penser veut dire. Penser n’est pas comprendre, ni accumuler du savoir ; la collecte d’informations et la compréhension sont certainement des temps importants, fondamentaux même, dans le mouvement de la connaissance - et l’une et l’autre constituent la préhistoire d’une pensée. Mais penser excède ces deux logiques ; penser c’est, à partir de la liberté et de la joie que peut donner l’ignorance, aller au corps à corps avec le réel, se cogner avec, mettre ses jambes par-dessus tête et culbuter avec.

À ce propos, il est intéressant d’évoquer Une vie violente, bonne chronique cinématographique sortie en même temps sur les écrans, où le protagoniste et les autres personnages, contrairement à ce que nous venons de dire, se jettent dans l’action d’un danger de mort pour ne plus penser la vie, pour ne plus penser. Ici, on ne peut parler de tragédie. Ce qui constitue la tragédie c’est le combat entre le désir de réaliser un idéal contre toutes les difficultés et oppositions qu’un tel désir et un tel idéal rencontrent dans la réalité. Ce combat engendre tensions et angoisses. Mais ce sont des angoisses et des tensions de quelqu’un qui affirme une décision devant l’inévitable de la mort ; autrement dit, ce sont des tensions et des angoisses qui célèbrent un choix de vie. Le personnage tragique pense et affirme continuellement sa pensée vivante comme réponse à la mort ; son angoisse accompagne une tentative d’affirmation symbolique devant le réel de la finitude. Au contraire, l’angoisse que ressent le protagoniste d’Une Vie Violente est celle de quelqu’un qui s’est jeté dans le réel de l’existence pour éviter le travail de se construire une vie, quelqu’un qui parie que les solutions magiques l’épargneront interminable travail d’être le sujet de sa propre vie.

Remarquable comment est filmé dans 120 battements … l’intrication de la mort et de la sexualité. Non pour rappeler un quelconque trait morbide de celle-ci, plutôt pour célébrer la joie de son avènement. Le travail des comédiens est impressionnant de justesse. Une scène exemplaire : le personnage Sean dit comment le sida a changé sa vie en le rendant de façon permanente présent à l’instant. Ceux qui l’écoutent sont émus, étonnés par ces paroles fortes. Alors l’acteur, Nahuel Pérez Biscayart, passe à autre chose. Et ce passage rend d’autant plus fort, parce que distancié, ce qui venait d’être dit. Je pense à Charles Laughton, interprète brechtien par excellente, dans Témoin à charge de Billy Wilder. À la fin d’une journée harassante, son personnage reçoit l’appel d’une prostituée qui lui propose des preuves pour innocenter son client. Laughton montre la fatigue du personnage et dit être trop vieux pour courir à une gare à cause d’un coup de téléphone. Puis, il se lève d’une façon énergique, prend son chapeau et son manteau. «Où vous allez ?», lui demande son assistant ? «À la Gare !». – Son jeu nous présente deux possibilités, rester ou partir, et son élan nous enthousiasme. Et notre enthousiasme ne vient pas seulement de son mouvement affectif, mais du fait qu’il a partagé avec nous le choix du personnage, et ce choix est un acte de pensée.

Également notable dans 120 battements … le traitement d’une scène d’amour où Rembrandt et Bacon s’échangent couleurs et formes. Je pense, pourtant, que le film n’arrive pas à intégrer esthétiquement la dimension intime à celle du politique. Pour cette dernière, le cinéaste a trouvé un ton épique juste, pour l’intime le film reste dans le drame classique. Cette difficulté a la grandeur de l’ambition portée par le projet du film, à savoir : trouver l’esthétique épique de l’événement intime qui est la rencontre avec l’amour, événement qui fonde une manière véritablement nouvelle de faire du politique, de faire du politique, comme est dit dans le film, à la première personne - donc en prenant en compte ses ressorts inconscients.

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