Lettre à la présidente de la Fédération des femmes du Québec

Chère Madame Gabrielle Bouchard, J’écoute, je regarde, je lis ce que vous dites, ce qui se dit sur vous et je me reconnais en vous. Pour moi aussi, appartenir c’est choisir. Appartenir à un sexe, c’est comme appartenir à un pays. Je l’habite parce que je m’y sens chez moi. Je l’ai choisi parce que je m’y sens bien.

Mon identité héritée s’est mélangée à mon autre identité : celle qui est acquise, conquise. Celle que tous les jours, je continue à acquérir. C’est dans la mobilité, le franchissement des frontières que l’évolution, que l’humanité, que nos diversités sont possibles.  Les arguments contestant votre légitimité de représenter les femmes du Québec frôleraient parfois l’approche créationniste : mémoire immobile et données biologiques immuables. Définir avec prétention scientifique, « Les Femmes » en brandissant sans ciller, des preuves biologiques seules, et sans même une analyse approfondie sérieuse, est intellectuellement court pour un débat de société et historiquement très imprudent. 

« Les femmes manquent de raison et de foi. », dit un hadîth du prophète Mohamed. La raison avancée pour cette déficience de la foi: pendant les périodes (considérées impures) des règles et des lochies, les femmes sont dispensées de prière et de jeûne. La déficience de la raison proviendrait de la faiblesse de la mémoire des femmes d’où la loi islamique stipulant que le témoignage de deux femmes équivaut à celui d’un seul homme.

Des exemples similaires prétextant des argumentations biologiques sont pléthore dans toutes les cultures, toutes les religions.

L’on vous reproche votre courte vie de femme, votre corps né homme qui « ne pourra jamais comprendre les besoins, les souffrances des  Femmes, les luttes Féminines. » C’est la méthode Stanislavski : l’identification totale avec le personnage. La mémoire se présente comme une chasse gardée, une matière immuable perpétuant et justifiant un présent immuable. Elle vous est donc inaccessible. Et comme vous avez osé y entrer, même si c’est par la voie légale du vote, on vous accuse de complot transgenre, de manigancer pour faire abolir les deux sexes, de rendre invisible « Les Femmes ». Oui, vous, issue d’une minorité visible marginale, vous faites peur dès que vous arrêtez d’être une victime, dès que vous aspirez au pouvoir, dès que vous voulez représenter d’autres communautés au lieu de représenter exclusivement la vôtre. Et c’est le choc, l’ébranlement des « origines » quand vous accédez au statut universel, toujours et longtemps réservé aux privilégié(e)s, pour représenter le plus grand nombre de femmes, venues de tous les horizons.

Certain(e)s pour justifier leur rejet de votre élection à la tête de la Fédération des femmes, rappellent que les féministes ont toujours soutenu et défendu les droits des femmes issues des minorités : les autochtones, les migrantes, les victimes de violence. Cette action est hautement louable et encore fortement nécessaire. Mais ici, il ne s’agit pas de cela : on parle de femmes issues des minorités qui ne sont pas des victimes ou ont cessé de l’être et qui désirent s’asseoir à la table des négociations et exercer le pouvoir à leurs tours : accéder à une parole universelle, défendre et parler au nom de leurs sœurs. Toutes leurs sœurs.

Pour d’autres, l’idée qu’une femme trans soit capable de diriger la FFQ ne leur traverse même pas la tête. Elle a été élue parce que les Québécois sont trop tolérants, trop accommodants avec ces minorités sexuelles, raciales qui les culpabilisent.

Et pour les adeptes de la chasse en meute aux « étrangers », accorder des droits à des minorités, c’est ouvrir la voie à l’invasion ethnique.

 « J’ai toujours tenu querelle à tout le monde et c’est ce qui me conserve en santé et qui me donne de la force. », Thérèse Casgrain.

Bonne chance, Madame la présidente.

 Hejer Charf

 

 

 

 

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