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Billet de blog 3 janv. 2022

Les escarpins en casseroles de la divine Marilyn

Marilyn, 2011, est le nom d’une sculpture étincelante : des escarpins gigantesques, d’apparence luxueuse, conçus par l’artiste contemporaine portugaise, Joana Vasconcelos. Plus on s’approche de l’œuvre, plus son matériau se dévoile. La glamour Marilyn est faite de casseroles et de couvercles en inox. Les casseroles sont de la marque Silampos, un objet familier pour les ménagères au Portugal.

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Marilyn, 2011, ©Joana Vasconcelos


La perception de l’œuvre dépend de l’œil qui la regarde, à quelle distance et dans quelle perspective. Au loin, la paire d’escarpins brille de mille feux, des éclats métalliques, des miroirs qui multiplient à l’infini. Des talons quatre mètres de haut pour la conquête du monde, la séduction des hommes. À proximité, on voit l’édifice en trompe-l’œil, composé d’objets de cuisine, de besogne; d’une vie dans l’arrière-cour. Comme ses sœurs, le récit de la divine Marilyn continue le mythe antique de Cendrillon qui cherche chaussure à son pied. Joana Vasconcelos explore la dualité de la présence physique, esthétique, historique d’une œuvre d’art. La sculpture Marilyn raconte l’ambivalence, les contraires : le réel et l’imaginaire, le banal et le merveilleux, l’ombre et la lumière, la vie somptueuse d’une femme admirée, une vie dorée où le soubassement est fait de souffrance profonde et de patriarcat millénaire.

 Le poème de Pasolini pour Marilyn Monroe :

C’est le monde qui t’en a donné conscience,            
et ainsi ta beauté a cessé d’être beauté.            
Mais tu continuais à être enfant,            
idiote comme l’Antiquité, cruelle comme l’avenir,            
et entre toi et ta beauté accaparée par le pouvoir            
se sont mises toute la stupidité et la cruauté du présent.            
Tu l’emportais, comme un sourire entre les larmes,            
impudique par passivité, indécente par obéissance.            
Elle a disparu comme une blanche colombe d’or.

Joana Vasconcelos est la première femme qui a exposé au Château de Versailles, après Jeff Koons, Xavier Veilhan, Takashi Murakami.

Après les souliers de soie de Madame de Maintenon et de Marie-Antoinette, le parterre cossu des appartements royaux a abrité les chaussures de casseroles de Marilyn, en 2012. En filiation avec le ready-made, Marcel Duchamp, le pop art, le Nouveau Réalisme, Joana Vasconcelos détourne des objets quotidiens, des articles de consommation. Elle les décontextualise, les déplace du privé au public, de la cuisine à la galerie des Glaces, transforme des petits matériaux domestiques en une géante construction visuelle fantasmatique, un objet réel banal en une illusion d’optique strass. L’artiste contemporaine croise les espaces, confronte les temporalités, réemploie la matière, bouscule les dimensions : pour donner à voir l’histoire de l’asservissement des femmes.

Joana Vasconcelos explore avec des objets ordinaires, invisibles, à partir des habitudes privées, sans importance. Elle organise une réflexion incarnée, visuelle du féminisme, de la condition humaine; elle montre en recherchant la forme de l’art contemporain.

Marilyn, 2011, détail, ©Joana Vasconcelos


Georges Perec nous dit d’interroger ce qui va de soi, l’infra-ordinaire. « Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ?  (…)

Dans notre précipitation à mesurer l'historique, le significatif, le révélateur, ne laissons pas de côté l'essentiel : le véritablement intolérable, le vraiment inadmissible : le scandale, ce n'est pas le grisou, c'est le travail dans les mines. Les " malaises sociaux " ne sont pas " préoccupants " en période de grève, ils sont intolérables vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours par an.

Interroger l'habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. (…) Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ?

Comment parler de ces "choses communes", comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu'elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes.

Peut-être s'agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie : celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l'exotique, mais l'endotique.

Ce qu'il s'agit d'interroger, c'est la brique, le béton, le verre, nos manières de table, nos ustensiles, nos outils, nos emplois du temps, nos rythmes. Interroger ce qui semble avoir cessé à jamais de nous étonner. Nous vivons, certes, nous respirons, certes; nous marchons, nous ouvrons des portes, nous descendons des escaliers, nous nous asseyons à une table pour manger, nous nous couchons dans un lit pour dormir. Comment ? Où? Quand ? Pourquoi ? 

Décrivez votre rue. Décrivez-en une autre. Comparez.

Faites l'inventaire de vos poches, de votre sac. Interrogez-vous sur la provenance, l'usage et le devenir de chacun des objets que vous en retirez. 

Questionnez vos petites cuillers.

Qu'y a-t-il sous votre papier peint ?

Combien de gestes faut-il pour composer un numéro de téléphone ? Pourquoi ?

Pourquoi ne trouve-t-on pas de cigarettes dans les épiceries ? Pourquoi pas? 

Il m'importe peu que ces questions soient, ici, fragmentaires, à peine indicatives d'une méthode, tout au plus d'un projet. Il m'importe beaucoup qu'elles semblent triviales et futiles : c'est précisément ce qui les rend tout aussi, sinon plus, essentielles que tant d'autres au travers desquelles nous avons vainement tenté de capter notre vérité. » 

Marilyn, 2011, ©Joana Vasconcelos © Joana Vasconcelos

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