Black Faces in High Places n’a rien donné

Nous étions des milliers, réuni.es au centre-ville de Montréal, le dernier dimanche de mai, pour dénoncer le meurtre de l’Afro-Américain George Floyd et se souvenir des Québécois noirs abattus par les policiers de Montréal : Fredy Villanueva, Nicholas Gibbs, Pierre Coriolan, Alain Magloire, Bony Jean-Pierre et autres victimes.


Black Lives Matter à Montréal © Hejer Charf Black Lives Matter à Montréal © Hejer Charf

No Justice, No Peace, crie la foule d’un bout à l’autre de l’Amérique. La justice, la redistribution des richesses, la reconstruction de la société américaine ressemble à l’histoire des 40 acres et une mule.

En 1619, les premiers esclaves sont arrivés aux États-Unis. En1865, la guerre de Sécession est terminée et l’esclavage est aboli. On promit aux nouveaux affranchis : 40 acres de terre arable et une mule pour tirer une charrue. Peu de temps après, cette promesse d’indemnisation fut révoquée et les terres attribuées furent rendues à leurs propriétaires blancs. Des siècles de domination, de dépossession, de suprématie blanche hantent le présent, le destin des Noir.es. 

En 1916, au Texas, Jesse Washington, un Noir de 17 ans, a été découpé, brulé méticuleusement pour le plaisir des spectateurs. En 2020, à Minneapolis, George Floyd, un Noir de 46 ans, plaqué au sol sur le ventre, meurt étouffé sous le genou d'un policier blanc et le regard passif de 3 autres policiers.

Martin Luther King, le Civil Rights Act, Sidney Poitier, Muhammad Ali, Melvin Van Peebles, le hip-hop, Shaft, Coffy, Oprah Winfrey, Michael Jackson, Basquiat, Michael Jordan, Condoleezza Rice, Beyoncé, Toni Morisson, Barack Obama et des dizaines de générations séparent ces 2 meurtres mais le racisme, immuable, a traversé les années jusqu’au sommet de l’État en 2016.

Un racisme endémique tapi dans les interstices des lois, des comportements, du système et qui maintient insidieusement une hiérarchie historique.

« Ce geste qui ainsi remonte depuis la profondeur du temps. » Rilke

L’ombre violente du passé survit, se transmet dans le subconscient des gestes. Ce sont les fantômes de l’Histoire; les séquelles de plus de 2 siècles d’esclavage et de lynchage. L’inconscient du temps, la survivance dont parle Warburg, qui garde vivante la trace de l’horreur et autorise encore la discrimination raciale. 

Le film d’horreur, Get Out (2017) de Jordan Peele est une brillante métaphore où se déballent les relents du racisme. Une jeune femme blanche emmène son petit ami noir dans la riche maison de campagne de ses parents, des bourgeois progressistes blancs qui votent Obama. Mais c’est un cauchemar puisé dans les vestiges de l’esclavagisme. La trame de fond du récit fantastique est irriguée par les signes du passé : le coton du rembourrage d’un fauteuil, le tintement d’une cuillère, une vente aux enchères négrière assumée.

Get Out (2017) de Jordan Peele © Universal Pictures France

Après l’élection d’Obama, des « optimistes » ont vite parlé d’une société post-raciale.

« La stratégie Black Faces in High Places (Des Noir.es occupant de hautes positions) n’a rien donné. », a répondu le philosophe et activiste Cornel West.

« Le système ne peut pas s’auto-réformer. Nous avons essayé la stratégie Black Faces in High Places. Trop souvent, nos politicien.nes noir.es, la classe professionnelle, la classe moyenne, se sont trop accommodé.es de l'économie capitaliste, d’un État-nation militarisé, d’une culture mercantile de la célébrité, du pouvoir, de la renommée (…) Et maintenant nous avons un gangster néofasciste à la Maison-Blanche qui la plupart du temps s’en fout. Et il y a l’aile néolibérale du parti démocrate qui est maintenant aux commandes après la chute du frère Bernie et ils ne savent vraiment pas quoi faire. Tout ce qu’ils veulent faire, c’est montrer plus de visages noirs, plus de visages noirs. Mais ces visages noirs sont aussi en train de perdre leur légitimité, parce que le mouvement Black Lives Matter a émergé sous un président noir, un procureur général noir et un secrétaire noir à la Sécurité intérieure et ils n'ont rien changé. Donc, quand vous parlez de la masse du peuple noir, des précieu.ses pauvres et des Noir.es de la classe ouvrière, marron, rouge, jaune, quelle que soit leur couleur : ce sont ces gens-là qui sont laissés pour compte, qui se sentent tellement impuissants, sans défense, sans espoir. Alors vous avez une rébellion. Nous sommes arrivé.es maintenant à un choix entre une révolution non violente et par révolution, je veux dire : le partage démocratique du pouvoir, des ressources, des richesses et du respect. Si nous n'obtenons pas ce genre de partage, vous obtiendrez des explosions plus violentes. La chose la plus triste maintenant, c’est le mouvement néofasciste à la Maison-Blanche ; il y a des « frères » et « sœurs » néofascistes qui sont déjà armé.es. (…)  Il nous reste la ligne blues de Samuel Beckett : « Essaie encoreÉchoue à nouveau. Échoue mieux. »  La suprématie blanche sera encore là, pendant très longtemps; ne soyez pas surpris quand cela se reproduira. L’expérience sociale a échoué et nous devons nous battre. Nous devons avoir une coalition antifasciste contre le parti républicain de la Maison-Blanche. Nous devons dire la vérité sur l'activité lâche et soumise que nous voyons trop souvent chez l'aile néolibérale du parti démocrate. Nous devons être critiques envers nous-mêmes et garder vivantes les normes morales et spirituelles les plus élevées de Martin Luther King, Fannie Lou Hamer et Ella Baker. » (1)

Le philosophe Cornel West parle de Black Lives Matter © Glen Coco

Le meurtre de George Floyd a embrasé les États-Unis. D'un océan à l'autre, matin et soir, des milliers et des milliers d’Américain.es occupent les rues, protestent jusqu'aux portes de la Maison-Blanche. Un mouvement décentralisé, sans leader et de solidarité totale. Choses inédites : les manifestant.es de Black Lives Matter (en majorité des jeunes) sont de toutes les couleurs : raciales, sociales, religieuses, sexuelles. 64% de la population appuient les protestations. 

Cet instant tragique porte peut-être en lui sa chance révolutionnaire, comme dit Benjamin. Un réveil politique, démocratique. L’éclosion d’une conscience morale en route vers une société plus équitable, une terre d’espoir qui se remémorera son meilleur passé, les plus beaux visages de son histoire. 

Harriet Tubman, Walt Whitman, Frederick Douglass, James Madison Bell.

« If you hear the dogs, keep going. If you see the torches in the woods, keep going. If there's shouting after you, keep going. Don't ever stop. Keep going. If you want a taste of freedom, keep going. »: Harriet Tubman (1820-1813).

(1). La traduction des propos de Cornel West est de moi. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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