Lettre à mon amie algérienne, Wassyla Tamzali

Ma chère Wassyla, pendant la manif de solidarité avec l’Algérie, dans les rues glacées de Montréal, par un dimanche ensoleillé, j’ai pensé à cette phrase dans ton livre, Une éducation algérienne :

 « Cet attachement exclusif à l’Algérie, ni les avanies, ni les échecs, ni les erreurs ne l’ont atteint. Après la fin des années de la fraternité, après le fracas des apparences brisées en mille morceaux, je demeure au plus près du cyclone, et je ne peux me résoudre à dire que c’est la fin. »

Wassyla Tamzali au musée RDA à Berlin © Hejer Charf Wassyla Tamzali au musée RDA à Berlin © Hejer Charf

L’espérance -même la plus inquiète- porte en elle l’avenir comme la nuit porte l’aube. Des centaines de milliers de jeunes marchent à Béjaïa (ta ville natale), Alger, Oran, Annaba, Batna, Skikda, Biskra et partout en Algérie. Ils avancent pacifiquement, résolument. Une révolution est en marche. Une révolution algérienne. Ni islamique, ni militaire, ni idéologique. Ils disent à l’unisson, avec bonne humeur : Non au cinquième mandat de Boutef. Non au régime corrompu et liberticide. Libérez l’Algérie !

Un pouvoir ébranlé par tant de jeunesse.  

Même si tes années d’utopie après l’indépendance (1962) n’ont pas duré longtemps, tu n’as jamais renoncé à la lutte que tu as étendue au champ de l’art contemporain, à la peinture. Ce peuple qui se lève est le tableau le plus merveilleux, le plus juste, le plus espérant. Une image absolue. Perspectives et lignes d’horizon.

Ces jours-ci, je fais comme toi, je regarde le Monde à partir de l’Algérie : 

« O vous, frères et sœurs, citoyens de beauté, entrez dans le Poème ! »

« … je sais que tout le soleil est possible. » Jean Sénac

Qui a prescrit que les Algériens auront toujours peur, qu’ils ne sortiront jamais dans la rue ? La sécurité nationale des militaires et les prophètes des ténèbres nous alertent du monstre tapi dans son antre obscur. Ne savent-ils pas que les rêves grandissent au plus fort de l’hiver ? Et que « l’avenir arrive tout de suite. » Maïakovski

Les jeunes qui marchent ne rêvent pas de ciel et ne veulent pas prendre la mer. Ils veulent reconquérir leur terre, leur pays.

 Aujourd’hui, vendredi 8 mars, jour de la grande marche et la journée internationale des droits des femmes. Tu écris sur ta page Facebook :

« C’est la marche pour l’égalité ! Pourquoi avoir peur de le dire ! Si ce n’est pas maintenant c’est quand le moment ! Une des raisons qui ont fait sombrer l’Algérie c’est celle-là. Et vous jeunes femmes téméraires qui ont été aux premiers rangs cette semaine avec votre intelligence et vos corps, ne vous laissez pas encore une fois faire, au nom de toujours le même argument : ce n’est pas le moment. Et bien moi, si on laisse les choses ainsi je me désolidarise des organisateurs et je ne marcherai pas, car il en va de l’avenir du mouvement et pas seulement des femmes. On a fait les malignes en refusant le féminisme au nom de la révolution socialiste alors ne faites pas la même erreur. Battez-vous pour l’égalité des femmes et des hommes en même temps que pour la démocratie. PAS DE LIBERTÉ SANS ÉGALITÉ POUR LES FEMMES ET LES HOMMES. »

 « Puisse ce livre hâter la venue de la poétesse algérienne de demain. Et de tout un peuple lecteur. » Jean Sénac

 

 

 

 

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