Camilla Adami, Par-delà le primate et l’humain

On regarde les corps nus de Camilla Adami comme on regarde des arbres dans un bois, le long d’un torrent, l’automne. Comme on lit un poème dans la nuit.

 On regarde les corps nus de Camilla Adami comme on regarde des arbres dans un bois, le long d’un torrent, l’automne. Comme on lit un poème dans la nuit. 

Vertige (Caryatide). 1985 © Camilla Adami Vertige (Caryatide). 1985 © Camilla Adami

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Des dessins au crayon, plus grands que nature, couleur terre ajourée. Dessinés dans un atelier au cœur d’un Paris branché, ces corps ont une contenance souterraine, en rupture brutale avec une esthétisation soumise aux diktats de l’air du temps. La peintre leur a donné le nom de Vertige (Caryatide). 1985. Le poète du Corps clairvoyant, Jacques Dupin, écrivait à propos de Camilla Adami: « Ce sont des corps de femmes, et non des Nus (le Nu de la tradition, celui de Vélasquez ou Goya, de Courbet ou de Manet, la baigneuse de Cézanne, la poseuse de Seurat, la maîtresse modèle cent fois reprise par Picasso). » L’artiste italienne dessine, peint son propre corps qu’elle déploie en plusieurs autoportraits solidement campés dans le concret de la chair et du muscle. Ses toiles : un lieu où se dissolvent la sexualisation, l’érotisation et la nudité glamour du corps de la femme. Une présence illimitée et indomptable, une humanité à l’état brut.

Pour peindre Vertige, 1990, des tableaux à l’huile où le corps est supplicié, violemment libéré de sa posture d’esthète, la peintre s’est fait photographier la tête en bas, nue, suspendue par les pieds. Une oeuvre construite dans l’extrême épreuve de la chair et la destruction de nos codes de représentation.

 Roland Barthes disait : « Toute l’histoire repose, en dernière instance, sur le corps humain. » Les corps de Camilla Adami traversent sans apprêt, l’histoire caverneuse de notre temps. Après les corps, elle a dessiné au fusain, des singes aux yeux émouvants, conscients de nos solitudes.  En filiation avec ce que nous sommes, l’artiste croise l’humain avec l’animal et porte le beau par-delà l’intelligence convenue. 

Primate. 2001. © Camilla Adami Primate. 2001. © Camilla Adami

 

 

 

 

 

 

 

Troublé par les tableaux de Camilla Adami, Jacques Derrida a engagé un « Tête-à- tête » magnifique avec ces portraits de Primate.2001 : « Mais à l’apparition des singes je crus tomber à la renverse, je faillis tomber de cheval, comme celui que vous savez dans telle grande scène canonique de la Révélation. Commotion, vision, l’au-delà de l’humain. Non pas le divin, non pas l’animal, ce serait trop familier encore, mais l’humain emporté, transi, par tout autre Chose, en soi hors de soi, tellement plus grand que moi : ce que depuis toujours j’essaie patiemment de penser au-delà des bêtises (la philosophie non moins que d’autres) qui se protègent devant le regard de celui que la dite bêtise appelle tranquillement, au singulier, l’Animal. Ébloui par les regards qu’ils jetaient, ces singes littéralement, impassiblement, vers moi, contre moi, sur moi, mais au-delà de moi (…), je me sentais vulnérable, assailli par une autre espèce de vérité. » 

« Je ne suis pas domesticable, vous ne m’installerez ni dans votre maison, ni dans vos musées (…) La souveraineté pourrait me manquer, comme la parole, mais non. Je me comprends autrement, comprenez-moi. » 

Camilla Adami  fera partie de l’exposition Corps (de femmes), à la Galerie Beckel Odille Boïcos 1, rue Jacques Cœur  75004 Paris, du 13 septembre au 25 octobre 2012. Elle exposera ses œuvres avec Annelies Damen, Alicia Ros, Pilar Saltini, Magali Veslin.                                                                                                                                                                                                                www.galbob.fr

 

 

 

 

 

 

 

 

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