La santé du malheur

La nuit commence à tomber sur Montréal. La rue est déserte. Richard dort, plus tôt que d’habitude, allongé par terre, contre le mur du café fermé. Un autre sans-abri, assis sur une marche, me demande de l’argent. Les urbanistes pensent déjà à la reconfiguration des villes après la pandémie. Leurs plans n’incluront pas ces corps itinérants soustraits au regard.

Or comme dit Levinas : « L’homme libre est voué au prochain, personne ne peut se sauver sans les autres. » Je continue à marcher. Il fait froid, le vent souffle et exacerbe ma désolation. Le néolibéralisme a érigé la richesse, l’environnement, la démocratie, la santé comme on creuse une tombe.

Le coronavirus frappe chaque jour davantage au Québec, la province la plus affectée au Canada. La grande majorité des morts sont des personnes âgées de 80 ans et plus, habitant dans les centres d'hébergement de soins de longue durée (CHSLD). Des institutions de fortune, où l’espérance de vie des résident.es dure moins de deux ans, sous-financées, en pénurie de main-d’œuvre et abandonnées par les politiques pendant des décennies.

Depuis le début de la crise, le premier ministre, François Legault assène à longueur de journée : « il faut protéger nos aîné.es, prendre soin de nos aîné.es, aimer nos aîné.es. » Ces adjectifs possessifs qui les dépossèdent et les réduisent à un fardeau tolérable. «Envoye à maison!», a-t-il dit « à nos aîné.es autonomes » de 70 ans et plus. Il leur a demandé un confinement total. Des commerçants ont même refusé de servir « les délinquant.es ». D’autres étaient dénoncé.es à la police. J’ai des ami.es qui ont 70 ans et plus. Ils, elles ne sont pas mes aîné.es. Ils, elles sont des poètes, des professeur.es, des écrivain.es, des cinéastes, des activistes, des hommes et femmes d’affaires, des artistes, des comédiennes, une concierge, des frivoles, des sérieuses, des grandes voyageuses, des souverainistes, des fédéralistes, des amoureuses,  … Les personnages de mes deux derniers documentaires avaient 84 ans et 95 ans. Maïr Verthuy et Bice Béatrice Slama, deux femmes aux paroles vibrantes, savantes, nécessaires, qui résonneront sans âge, très longtemps, dans l’espace public.

« Le plus infime moment de notre présent, à quoi qu'il prétende, est plus absolu que la mort. » écrivait Yannis Ritsos dansPhaidra qui brûle de désir pour le jeune Hippolyte, le fils de son mari Thésée.

  

Montréal-Nord © Prise de la télé Montréal-Nord © Prise de la télé

 Le 11 mai, le Québec a commencé son déconfinement sauf le Grand Montréal qui est l’épicentre de l’épidémie au Canada et parmi les villes en Amérique du Nord où le virus tue le plus. 

La COVID-19 frappe surtout les arrondissements défavorisés de la métropole, comme Saint-Michel-Parc-Extension, Rivière-des-Prairies ou Montréal-Nord. Les habitant.es de ces quartiers multiethniques, aux très denses populations immigrantes, vivent dans des logements petits, souvent insalubres, avec un manque d’accès à Internet, et occupent des emplois précaires – jugés aujourd’hui essentiels-, à faible revenu et non compatibles avec le télétravail, et recourent fréquemment aux banques alimentaires. Montréal-Nord, un des comtés les plus pauvres du Canada, est le plus contaminé du Québec. Un très grand nombre de ses résident.es, -majoritairement des femmes issues des communautés culturelles et des réfugié.es- travaillent dans des résidences privées pour aînés (RPA) et dans des CHSLD comme préposé.es aux bénéficiaires ou employé.es d’entretien. Un travail (surtout féminin) mal payé, mal équipé, surchargé et trop risqué. Depuis le début de la crise, des milliers de travailleur.ses de la santé ont contracté le virus et plus de 11000 employé.es sont absent.es. La Croix-Rouge et les Forces armées canadiennes sont venues prêter main-forte au personnel soignant les personnes âgées.

Les autres soldats au front contre le virus, sont de l’armée de l’ombre : des centaines de réfugié.es dont la plupart des femmes venues d’Haïti, entré.es irrégulièrement au Canada par le chemin Roxham. Beaucoup sont encore sans statut et attendent une réponse à leurs demandes d’asile.

 Marcelin François, 40 ans, Haïtien, préposé aux bénéficiaires à la résidence La Rosière, est mort le 14 avril du coronavirus. Il est entré au Canada par le chemin Roxham. On lui a refusé le statut de réfugié. Sa veuve ne sait pas où il est enterré.

Depuis la fermeture « temporaire » de la frontière canado-américaine et du chemin Roxham, le 18 mars 2020, Justin Trudeau « s’occupe de la santé et de la sécurité des canadien.nes » et n’a plus parlé des réfugié.es et du passage irrégulier. « Les gens qui arrivent à la frontière de façon irrégulière vont être remis entre les mains des autorités américaines pour être retournés aux États-Unis (…) Nous avons insisté pour que le refoulement se fasse en respect des valeurs du Canada en ce qui concerne les migrants. », a dit le premier ministre.
Mais qui peut confier quelqu’un ou même quelque chose à Donald Trump ?
Un État éthique donne la preuve de ses valeurs dans les moments difficiles. 

Il est urgent de :

- RÉGULARISER le statut de ces migrant.e.s  

- DÉCONFINER et ROUVRIR le chemin Roxham.

Mon film sur les réfugiés en accès libre © Hejer Charf
 

Il y a pourtant cette phrase de Benjamin : « Il n’existe pas un seul instant qui ne porte en lui sa chance révolutionnaire. » La crise sanitaire passera et nous ne ferons pas tabula rasa et nous ne bâtirons pas un monde meilleur. Ça ne sera même pas un avertissement d’incendie mais « cette vie, (…) il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrables fois. » Nietzsche. L’éternel retour du même : Le capitalisme qui porte en lui la guerre et l’arbitraire. La pandémie a augmenté les inégalités et a montré que la pauvreté, la marginalité demeurent essentiellement une question de classe, de sexe, de race, d’origine. Et si nous interrogeons l’inconscient du temps; la survivance, chère à Warburg, nous apercevrons les fantômes de l’histoire influencer nos destins.

Suite au coronavirus, le gouvernement promet de s’occuper du bien-être des citoyen.nes. Il parle de rebâtir les services publics (démantelés au fil des années), le système de santé (longtemps négligé) et de créer l’autosuffisance alimentaire du Québec. Depuis le confinement et l’état d’urgence sanitaire, le premier ministre prend les décisions unilatéralement, sans consultation. Il a dit : « Le Québec est sur pause. » Entendez, le débat aussi. La sécurité seule ne peut dicter l’intervention de l’État. La revalorisation de l’action publique, l’autonomie agroalimentaire, l’acheter local, la protection de la santé, doivent faire rempart à la toute-puissance des marchés, aux multinationales plus puissantes que les États et assurer l'égalité de toutes et tous dans l'accès aux soins, à l'éducation. "L'État-providence" ne doit pas ouvrir la voie de l’autoritarisme, le nationalisme, le protectionnisme, la fermeture des frontières. 

Même si un réformisme radical n’est jamais possible. Un virus pourrait ne pas être seulement une maladie mais une petite « chance révolutionnaire », un mouvement qui chamboulerait des repères. La guérison exigerait alors un rapport moins capitaliste à la terre, au corps, aux animaux. Et l’humanité au centre de tout.  

Les premiers vers du recueil À une sérénité crispée de René Char :

« Nous sommes, ce jour, plus près du sinistre que le tocsin lui-même, c’est pourquoi il est temps de nous composer une santé du malheur. Dût-elle avoir l’apparence de l’arrogance du miracle. »

 

https://www.lapresse.ca/covid-19/202005/07/01-5272693-il-sappelait-marcelin-francois.php

http://www.bridgesnotborders.ca

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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