Les corps érotiques du cinéma arabe

Les yeux bruns et les dents du bonheur d’Omar Sharif ont-ils emporté avec eux l’érotisme, les étreintes lascives, les corps amoureux du cinéma arabe, les belles années du cinéma d’Égypte ?

Seigneur, toi qui apaises/ Fais que la vie soit douce/  Seigneur, toi qui aimes/  Fais qu’une bien-aimée attende/  L’étranger qui touche terre/ Toi le voyageur/  Qui traverse ombres et lumières/  Franchit  les ponts/  Prends garde/  Les jours passent/  Toi l’étranger/ Tu rentres au pays/ Une bien-aimée t’attend/  Et te dit bonjour/

Omar Sharif et ses amis matelots entonnent cette chanson, à bord d’une felouque sur le Nil qui chavire aux roulements des hanches de Hind Rostom. Tempête sur le Nil, film de Atef Salem, 1959.

Tempête sur le Nil (1959) de Atef Salem © Evonne Canady

Les yeux bruns et les dents du bonheur d’Omar Sharif ont-ils emporté avec eux l’érotisme, les étreintes lascives, les corps amoureux du cinéma arabe, les belles années du cinéma d’Égypte ? 

Qu’a-t-on fait de la révolte de Faten Hamama ? De sa bataille pour obtenir le divorce dans Je demande une solution (1975) de Saïd Marzouk. Le film a même permis une révision de la loi, en faveur des femmes. Qu’a-t-on fait de Laila (1927), le premier long-métrage égyptien réalisé par Wadad Orfi, produit et interprété par une autre femme, Aziza Amir. La pionnière Assia Dagher y tient un rôle.

Dans ces tumultes de tous les diables, par ces temps de guerre où le corps est devenu un champ de bataille où le voile représente et incarne la morale, elle paraît bien loin l’époque charnelle de Tahia Carioca : actrice et danseuse divinement suave. Elle est La Sangsue (1956) du film de Salah Abou Seif. Une veuve qui s’éprend d’un jeune étudiant, le séduit, l’entoure de la sensualité de sa danse conquérante.

Tahia Carioca et Choukry Sarhan dans La Sangsue (1956) de Salah Abou Seif Tahia Carioca et Choukry Sarhan dans La Sangsue (1956) de Salah Abou Seif

 

 

 

 

 

 

Elle paraît bien loin Samia Gamal (1924-1994) et ses déhanchés, et encore plus loin la grande comédienne Soheir El-bably (née en 1935), maintenant voilée. 

Samia Gamal Samia Gamal

 

 

 

 

 

 

 

 

Depuis les années quatre-vingt, un grand nombre de chanteuses, d’actrices égyptiennes font le choix du voile et renoncent aux caméras. La belle Chams El-Baroudy aux films populaires les plus transgressifs qui ont rempli de baisers doux nos écrans, s’est « repentie » en portant le niqab, après une « révélation divine » lors d’un pèlerinage à la Mecque, en 1981. Les cheikhs prédicateurs, El-Chaaraoui et El-Quaradaoui lui ont donné l’autorisation de dévoiler son visage, plusieurs années après. 

Chams El-Baroudy et Mahmoud Yassine dans Une Femme de mauvaise réputation, 1973, film de Henri Barakat Chams El-Baroudy et Mahmoud Yassine dans Une Femme de mauvaise réputation, 1973, film de Henri Barakat

 

 

 

 

 

 

 Allah ! était le cri d’extase de la foule enivrée, transportée par les vibratos langoureux d’Oum Kalthoum : la voix éternelle et sacrée, formée à la cantillation coranique et reliant les peuples du Machrek au Maghreb. L’Astre de l'Orient, comme on aime la surnommer, a joué dans six films musicaux entre 1935 et 1947. Dans Salama (1945) de Togo Mizrahi, Égyptien de confession juive, elle interprète le rôle d’une chanteuse esclave qui s’évade par amour.

Oum Kalthoum (au oud) et Zouzou Nabil (tête découverte) dans le film Salama, 1945, de Togo Mizrahi Oum Kalthoum (au oud) et Zouzou Nabil (tête découverte) dans le film Salama, 1945, de Togo Mizrahi

 

 

 

 

 

 

 

 

« J’ignorais tout du cinéma. Je ne pouvais que deviner. Par exemple, pour choisir le rythme entre deux plans, je plaçais ma main sur mon cœur et je comptais le nombre de battements durant un changement de plans. », racontait Youssef Chahine qui fulminait, maudissait sans relâche la percée de l’intégrisme jusqu’à l’intérieur des scénarios et des écrans arabes. Les potentats de la finance islamique, les chaînes satellitaires des pays du Golfe contrôlent profusément les paysages audio-visuels et leurs contenus. Un théâtre d’ombres à l’imaginaire bridé, nécrophore, déterré des fonds des âges obscurs. L’image wahhabite qui a balisé le chemin vers les spectacles de la mort de l’État islamique et ses comparses.

Nos corps, nos mots, nos images se noient ainsi dans la brièveté abrupte de leur rêverie. « Un rêve qui ne vient pas », disait Mahmoud Darwich. Les révolutions nous ont à peine enchantés que déjà elles s’épuisent.

Ils sont bien loin les plans aux battements de cœur de Chahine; mélancolique quand il évoquait son acteur fétiche, son alter ego, le jadis étincelant Mohsen Mohieddine qui lui aussi a eu « la révélation divine » et a couvert d’une barbe l’un des visages les plus lumineux de l’histoire du cinéma arabe.

Mohsen Mohieddine Mohsen Mohieddine
 

 

 

 

 

 

« De l’abjection :

Voyez cependant, dans Kapo, le plan où Riva se suicide, en se jetant sur les barbelés électrifiés ; l’homme qui décide, à ce moment, de faire un travelling-avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’au plus profond mépris.(…) Il est des choses qui ne doivent être abordées que dans la crainte et le tremblement, la mort en est une, sans doute ; et comment, au moment de filmer une chose aussi mystérieuse ne pas se sentir un imposteur ? Mieux vaudrait en tout cas se poser la question, et inclure cette interrogation, de quelque façon, dans ce que l’on filme. »  Jacques Rivette à propos de Kapo (1961), film de Gillo Pontecorvo.

La rhétorique  islamiste ne souffre aucun doute et se répand dans la certitude de la Vérité d’une idéologie absolue au service d’un divin qui arme de sacralité, d’infini le meurtre et la destruction.

L’image terroriste brandit l’abject, nous jette à la figure une brutalité inouïe, insoutenable ; elle espère expulser la vie et nous dessaisir de notre humanité.

Ce trop-plein de violence graphique, ad nauseam, excède le cadre et finira par se déverser au-dehors de la frayeur qu’ils se tuent à semer. Il finira par se déverser sur eux. La violence est comme le « fleuve (qui) ne cesse de remonter à sa source et de s’écouler en lui-même. » Nietzsche. Le retour du bâton, l’insoumission de l’image ou « l’inconscient optique » dont parle Walter Benjamin, où « le réel a pour ainsi dire brûlé un trou dans l’image. »

Les spectacles morbides, immoraux qui frappent nos yeux et brûlent de mener au pire notre regard: posent la question de la moralité de notre regard parce que l’image est « une affaire de morale » qui engage la responsabilité, la conscience de celui qui regarde. Pour nous protéger de « la banalité » de l’horreur.  « Car – il faut le dire une fois encore - bavardage fut la question du bien et du mal dans le monde après la Création. Si l’arbre de la connaissance s’est dressé dans le jardin de Dieu, ce ne fut point en raison des lumières qu’il aurait pu fournir sur le bien et le mal, mais comme signe caractéristique de la sentence portée sur celui qui interroge.» «“L'analphabète de demain, a-t-on dit, ne sera pas celui qui ignore l'écriture, mais celui qui ignore la photographie.”» Walter  Benjamin. 

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La traduction de l'extrait de chanson du film Tempête sur le Nil, est de moi. 

 

 

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