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Billet de blog 16 févr. 2021

Les siestes incestueuses d’un grand-père tunisien

Une maison au bord de la mer, des beignets au miel, des youyous, des femmes qui dansent au son de la darbouka, à l’heure de la sieste, dans la chambre à l’étage, Jamel, le grand-père maternel, viole sa petite-fille, Nédra.

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 « Quand la pieuvre la pousse vers lui, qu’il tend la main et la regarde, avant de la culbuter sur son lit, elle est tétanisée comme la première fois. Elle n’a plus de corps, elle est une pierre qui ne sent rien. Quand il a fini, elle a tout oublié et redevient un enfant qui bouge, sent et pense à ouvrir les rideaux et à redescendre les escaliers, parfois en glissant à califourchon sur la rampe d’escalier ».

Dans Les siestes du grand-père, un récit entre réalité et fiction, Monia Ben Jémia, professeure de droit à la Faculté de Tunis et ancienne présidente de l'Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), brise le grand tabou de l’inceste en Tunisie.   « Écrire l’inceste, mais par quoi commencer ? ». La douleur de Nédra est encore vive, même cinquante ans après. Les écrits de l’anthropologue Dorothée Dussy et de la psychiatre Muriel Salmona lui donnent du « courage et des clés » pour sortir du silence dix ans d’agression sexuelle.

Le père de Nédra est tendre, marié à l'âge de 20 ans, libre, il ne lui interdit rien, pieux mais boit de l’alcool parce que selon lui, le Coran ne l’a pas interdit. Sa mère est belle, mariée à l'âge de 14 ans, conservatrice, dévouée, bonne cuisinière, bonne couturière, analphabète, « elle suivait toutefois la scolarité de ses enfants. Elle leur faisait réciter leurs leçons ». Le grand-père, Jamel, « la pieuvre », est riche, élégant, sévère, pieux, pratiquant; toute la famille et toute la bourgade le consultent à propos de la religion. Après la sieste, quand il descend de sa chambre, les femmes « rabattent leurs jupes d’un geste furtif, laissent de côté leur ouvrage et lui disent en cœur sahha ennoum Baba (que ton sommeil soit bénéfique, papa). Ce geste de rabattre leurs jupes, Nédra ne l’oubliera jamais, il a tant contribué à la culpabiliser. Pourquoi, s'est-elle dit plus tard, n'ai-je pas rabattu ma jupe, pourquoi l’ai-je laissé faire? ».

Monia Ben Jémia prend la parole pour retrouver la mémoire de l’incestée qui revient par bribes depuis l’âge de 18 ans. Elle récupère les souvenirs avec des mots précis au plus près du naufrage d’un corps devenu automate. Elle dévoile le silence collectif dans un souci de vérité, sans débordement. Nédra se demande si sa mère aussi a subi l’inceste et l’a effacé de sa mémoire. Elle est rassurée : « Il y a des traces, ce ne sont pas des hallucinations »; une IRM du cerveau peut enfin voir les preuves des sévices sexuels subis pendant l’enfance. Elle s’est sentie moins isolée avec le mouvement #Ena Zeda (#MeToo tunisien), même si tous les témoignages d’inceste sont anonymes.

Le livre pionnier de Monia Ben Jémia devrait provoquer une onde de choc qui ferait sauter le verrou du silence qui enterre le crime de l’inceste depuis trop longtemps en Tunisie. Mais dans une société patriarcale, le père possède un pouvoir total, « divin »  jusqu’à disposer des corps des femmes, des enfants. Le père est le chef de la famille qui est le socle de la société. La famille est sacrée, selon la religion et les traditions : la domination masculine s'annonce donc légitime. La dénonciation du lien du sang rompt le contrat social et semble plus immorale que le crime. L’inceste est à la fois intime et social; il est une déclaration du pouvoir, une affirmation du patriarcat. Il faut incriminer ce pouvoir tout-puissant jusqu’à faire trembler ses bases. Il faut une loi qui punit l’inceste en Tunisie parce que « la prohibition de l’inceste fonde la société humaine », dit Lévi-Strauss.

Reconnaître les corps meurtris, écouter la parole étouffée pour que la honte, la culpabilité deviennent toujours le sort de celui qui agresse et jamais celui de l’enfant. La voix seule de la courageuse Monia Ben Jémia ne suffit pas. Nédra a besoin d’une multiplication de voix, de la force d’un mouvement pour affronter l’omerta. « Un seul antidote au poison inceste et à toutes les autres agressions sexuelles : dire. Ne plus se taire ».

Même si la démocratie tarde à venir en Tunisie, les rêves de la révolution demeurent.   Des jeunes bravent la police tous les jours, pour la liberté, pour la justice. Une nouvelle génération a repris la lutte. Une lueur d’une luciole dans la nuit.

Les Siestes du grand-père. Récit d’inceste, Monia Ben Jémia, Cérès éditions, Tunisie 2021

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