Anne-Marie Miéville et Jean-Luc Godard repensent les images de la lutte palestinienne

« Ici : une famille française qui regarde la télévision. Ailleurs : des images de la révolution palestinienne. Apprendre à voir ici pour entendre ailleurs. » Ici et ailleurs est un film de Jean-Luc Godard et d’Anne-Marie Miéville, sorti en 1976.

Ici et ailleurs de Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville. La révolution palestinienne. © A.M. Qattan Foundation
 

Suite à une commande de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), le groupe Dziga Vertov : Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin et Armand Marco sont allés tourner en Palestine, en Jordanie, au Liban, en 1970, quelques mois avant Septembre noir et le massacre des Palestiniens, à Amman par le roi Hussein. Le trio part avec un story-board détaillé, des idées préconçues et un but précis. « Ça sera un film politique, plus exactement un rapport politique. Ce film se propose un double but : 1) aider les gens qui luttent d’une manière ou d’une autre, dans leurs pays, contre l’impérialisme; 2) présenter un nouveau genre de film. Une sorte de brochure politique. », a expliqué Godard. 

Leur guide et interprète, Elias Sanbar, l’intellectuel palestinien, a raconté ce tournage : « Tout au long du voyage, Godard n’a cessé de regarder ses notes, d’y ajouter des remarques, d’en supprimer des passages à l’aide de trois feutres de couleurs différentes. (…) Godard écrivait beaucoup, avec une certaine jubilation qui semblait l’abandonner durant le tournage pour céder la place à un certain détachement. Les scènes étaient pensées dans leurs moindres détails avant d’être filmées. (…) Si bien que quand quelque chose arrivait et qu’on lui disait "Viens filmer ça", il répondait :"Je n’en ai pas besoin pour le film…"». À la demande de Godard et Gorin, les fedayins palestiniens récitent (en étouffant des fous rires sous leurs keffiehs) un extrait du Petit livre rouge qu’ils ne connaissaient pas. Au retour du combat, les cinéastes leur proposent une séance de « critique et d’autocritique » qu’ils ne comprennent pas.  

Après la séparation du groupe, quatre ans plus tard, Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville ont réinvesti les images du film resté inachevé et qui devait s’appeler « Jusqu’à la victoire. Méthodes de pensée et de travail de la révolution palestinienne ». Presque toutes les personnes montrées dans le film sont mortes. Les Dziga Vertov n’avaient pas vu que les combattants palestiniens étaient des personnages qui avançaient vers la mort plus vite que les autres vivants. Jean Cocteau disait que le cinéma filme « la mort au travail ». Pendant le montage, Godard a baissé le son de la piste au premier plan et augmenté le son des voix en arrière-plan et il a entendu un groupe de fedayins, tués trois mois après le tournage, parler de leur mort, de leur peur de l’ennemi puissant et surarmé. « Nous étions abasourdis, lui parce qu’il ne m’avait jamais encore demandé de traduire ce que disaient ces hommes, et moi, dont c’était la langue maternelle, profondément culpabilisé de n’avoir auparavant strictement rien entendu, tant les théories et les convictions inébranlables m’avaient frappé de surdité. », a écrit Elias Sanbar.

La voix, toujours précise, d’Anne-Marie Miéville dit à Jean-Luc Godard : « C’était à toi de le faire. Et ce qui est tragique, c’est que tu ne l’as pas fait. Comme ce sont des révolutionnaires simples, ils parlent de choses simples, incroyablement simples. (…)  Mais d'où vient-il que nous avons été incapables de voir et d'écouter ces images toutes simples et que nous avons comme tout le monde, dit autres choses à propos d'elles ? Autres choses que ce qu'elles disaient pourtant. Sans doute est-ce que nous ne savons ni voir ni entendre ou alors que le son est trop fort et couvre la réalité. Apprendre à voir ici pour entendre ailleurs, apprendre à s'entendre parler pour voir ce que font les autres. Les autres c'est ailleurs de notre ici. »

Miéville et Godard reprennent les images, les traduisent, les accusent, les questionnent, les repensent, les confrontent à l’"ici": une famille française regardant la télévision parce que « n’importe quelle image quotidienne fera partie d’un système vague et compliqué où le monde entier entre et sort à chaque instant. », commente Godard. Les cinéastes ajoutent des photographies, des diapositives, des pages de journaux, des phrases, en surimpression, en clignotement. Elle/il augmentent les images et les sons avec d’autres situations d’ailleurs, d’autres scènes d’ici : une caméra vidéo filme un groupe de Français, l’un après l’autre (une image chasse l'autre), tenant des photos de la révolution palestinienne. « Et au total, c’est le temps qui a remplacé l’espace et parle à sa place ou plutôt c’est de l’espace qui s’est enregistré sur le film sous une autre forme. », dit la voix off.

Gilles Deleuze a écrit à propos du film: « Dans la méthode de Godard, il ne s’agit pas d’association. Une image étant donnée, il s’agit de choisir une autre image qui induira un interstice entre les deux. Ce n’est pas une opération d’association, mais de différentiation. (…)  "Ici et ailleurs" choisit le couple français qui entre en disparité avec le groupe de fedayin. En d’autres termes, c’est l’interstice qui est premier par rapport à l’association, ou c’est la différence irréductible qui permet d’échelonner les ressemblances. La fissure est devenue première, et s’élargit à ce titre. Il ne s’agit plus de suivre une chaîne d’images, même par-dessus des vides, mais de sortir de la chaîne ou de l’association. Le film cesse d’être "des images à la chaîne (…) esclaves les unes des autres", et dont nous sommes l’esclave ("Ici et ailleurs"). C’est la méthode du ENTRE, "entre deux images", qui conjure tout cinéma de l’Un. C’est la méthode du ET, "ceci et puis cela", qui conjure tout cinéma de l’Être= est. (…) Entre deux images visuelles, entre deux images sonores, entre le sonore et le visuel : faire voir l’indiscernable. »

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 Godard, biographie, Antoine de Baecque, Grasset, 2010

L’Image-temps, Gilles Deleuze, Les Éditions de Minuit, 1985

 

 

  

 

 

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