Nawal El Saadawi a sa place au paradis

Nawal El Saadawi, la féministe égyptienne, la pionnière du monde arabe, est morte le 21 mars 2021. Médecin, psychiatre, écrivaine: le métier qu’elle préfère. Pour elle, le féminisme contient toutes les luttes.

« C'est la justice sociale, la justice politique, la justice sexuelle. C'est le lien entre la médecine, la littérature, la politique, l'économie, la psychologie et l'histoire. Le féminisme est tout cela. Vous ne pouvez pas comprendre l'oppression des femmes sans cela. »

Elle a connu la prison, les menaces de mort des islamistes et les longues années d’exil aux États-Unis. En 2007, l'université théologique d’Al-Azhar lui a intenté un procès pour atteinte à l'islam et a demandé la déchéance de sa nationalité égyptienne. Nawal El Saadawi avait 89 ans. Elle a raconté son excision dans son autobiographie, Une fille d’Isis : « La daya (sage-femme) a scruté attentivement mon ventre, quelque part entre mes cuisses, cherchant toujours ce morceau de chair appelé al-zambour, ou dans le langage savant al-bazar. (…) Ensuite elle a pris le rasoir entre ses gros doigts, l’a aiguisé sur une pierre jusqu'à ce qu'il devienne rouge feu, a tiré le clitoris et l’a coupé à la racine. (…) Et elle a crié trois fois le nom d’Allah. (…) À l'âge de six ans, je n'ai pas pu m’échapper. Quatre femmes lourdes m’ont coincé les mains et les jambes comme si elles enfonçaient des clous, comme Jésus sur sa croix. (…)  Je gisais dans une mare de sang. Après quelques jours, le saignement a cessé (…) Mais la douleur a continué comme un abcès au plus profond de ma chair (...) Je ne savais pas s’il y avait encore d’autres parties de mon corps à amputer. »  (1) et (2)

Nawal El Saadawi à Abou Dabi : « First of all I am sorry to speak in English in an Arab country; this is colonialism.This is very humiliating to me as a writer who writes in Arabic. »

Comme Abou Nawas, Al-Ma’arri ou Ahmed Fouad Najm, Nawal El Saadawi a libéré la langue arabe de son conservatisme suranné. Avant  المرأة والجنس La femme et le sexe, je n’avais jamais lu en arabe les mots: vagin, virginité, menstruations, vulve. Ce livre explosif, publié en 1969, décrit librement la sexualité des femmes, nomme l’anatomie féminine et réconcilie les corps des femmes avec la langue arabe. Utérus, clitoris, hymen étaient des gros mots, des insultes, des interdits, une honte.  La femme et le sexe, basé sur son expérience de médecin, commence avec cette histoire :

« Elle n’était pas seule ; elle était accompagnée d’un homme qui dit d’une voix grave et furieuse : « Je vous prie docteur de l’examiner ! » Je m’adressai à la jeune femme en lui disant : « de quoi vous plaignez-vous ? ». Elle garda le silence. L’homme ajouta avec fureur et de sa voix la plus grave : « Nous nous sommes mariés hier et j’ai découvert qu’elle n’était pas vierge ». Je m’adressai cette fois à lui : « Comment avez-vous pu découvrir cela ? » Il répondit avec colère : « C’est connu : je n’ai pas vu couler de sang ». La jeune fille voulait s’exprimer mais il l’interrompit en disant : « Elle se prétend innocente; c’est pourquoi je suis venu chez vous pour que vous la consultiez ». Après que je l’eus examinée, il s’avéra que la mariée possédait un hymen intact mais qui comptait parmi ceux qu’on appelle en médecine le genre « élastique », qui s’élargit et se rétrécit sans se déchirer et sans qu’une seule goutte de sang ne se verse. J’ai expliqué au mari avec une grande précision le cas de sa femme ; il était bien informé et a beaucoup voyagé dans des missions. Il m’a semblé l’avoir convaincu et j’ai vu sa femme pousser un soupir de soulagement comme si elle respirait pour la première fois après une longue asphyxie. Mais le cas n’était pas aussi simple. Quelques jours plus tard, elle est revenue seule. Son visage n’était plus celui d’une jeune fille de dix-huit ans comme je l’avais connue, mais celui d’une vieille femme qui a pris de l’âge avant terme et dont la physionomie était bien marquée par la douleur et la tristesse, avec une expression bizarre qui rappelle la mine des morts que j’avais bien côtoyés en exerçant ma profession de médecin. Elle dit d’une voix forte : « Il m’a répudiée et cela aurait tourné au scandale si mon père n’avait pas gardé le secret ». (3)  

Nawal El Saadawi a toujours associé la créativité à la dissidence. Ces deux mots liés étaient d’ailleurs l’intitulé de son cours à l’université. Elle a revendiqué son féminisme, son engagement politique par l’action militante, l’activisme et aussi (surtout) par l’écriture : des essais scientifiques, des romans, des pièces de théâtre. Elle qui rêvait d'être danseuse, a également milité avec « les armes de la poésie », l’imaginaire mêlé au réel, l’invention des personnages, la fiction nourrie du vécu. La création qu’elle chérissait par-dessus tout comme le meilleur instrument de révolte sociale.

Le livre condamné par les théologiens d’Al-Azhar et brûlé par l’éditeur sur ordre de la police, s'appelle Dieu démissionne de la rencontre au sommet, une pièce de théâtre satirique, savoureuse où dialoguent entre autres : Allah, Jésus, Mohamed, Abraham, la Sainte Vierge, Ève, Satan, Néfertiti, Isis, le roi Farouk, Clinton, El-Sadate, Reagan, Rabia Al-Adawiya et Radwan : le gardien de la porte du paradis qui est également présent dans L'Épître du pardon, le chef-d’œuvre littéraire d'Al-Ma’arri, qui raconte le voyage imaginaire d'un poète dans l'au-delà : le paradis et l'enfer. La Divine Comédie du monde arabo-musulman. (4)

« Jésus-Christ : Oui, ma mère. J'avais l'habitude de m'adresser aux gens et de parler à mon père. Je t'ai négligée, je ne t'ai jamais rien dit. Même quand j'étais sur la croix, je t'ai vu pleurer près de moi, mais j'ai ignoré ta présence et tes larmes et j'ai continué à m'adresser à mon père, je l'ai appelé. » (...)

« Prophète Mohamed : Il existe des femmes capables d’être prophètes, dont ma première femme, Maîtresse Khadija qui était la première à embrasser l’islam.  Quand Gabriel m’est apparu dans la grotte de Hara, je suis allé vers elle tremblant de peur et lui ai demandé de m’enlacer chaleureusement. Je ne savais pas quoi faire. Elle m'a donné du courage et m'a dit « Tu es l'émissaire d'Allah ». Sans elle, je ne me serais jamais tenu solidement debout et l'Islam ne serait pas né. »

« Jésus-Christ : (…) Frère Mohamed, le nom de votre dame Khadija n'a pas été mentionné une seule fois. La seule femme mentionnée dans le Coran est ma mère Marie. Que pensez-vous de cela, Frère Mohamed ? »

« Prophète Mohamed : Je pense que vous avez raison, Frère Jésus. Les gens me demandaient souvent pourquoi le nom de Maîtresse Khadija n’était jamais mentionné dans le Coran. Je leur disais qu’Allah, dans sa sagesse, avait peut-être une raison que les êtres humains ne pouvaient pas voir. »  (5) et (6)

Nawal El Saadawi laisse en héritage des livres audacieux, passionnés, mobilisateurs, une parole libre, directe et véhémente. Elle est lue et adulée par une large partie de la jeunesse égyptienne et arabe. Militante de tous les instants, en 2011, elle a accompagné les révolutionnaires de la place Tahrir. Elle s’est trompée comme beaucoup d’Égyptien.nes de gauche qui ont pris peur quand l’islamiste Mohamed Morsi a gagné les élections et ils/elles ont soutenu sa destitution par le général Abdel Fattah al-Sissi qui est devenu président et a réinstauré la dictature militaire en Égypte.

Assia Djebar a écrit la préface de Ferdaous, une voix en enfer :

« Qu'est-ce qu'un roman féministe en langue arabe ? Une voix d'abord - ici, une voix « en enfer » d'une femme prénommée Paradis -, un murmure nocturne, un lamento à travers les claies de la pénombre et qui trouve naissance dans l'ancrage soudain éclairci d'un intérieur privé de ciel. Une blessure aux rets trop anciens, ouverte enfin pour, peu à peu, assumer son chant. Et la révolte se développe à la recherche de mots neufs, du timbre rauque, incongru, de l'imprécation en huis clos, et la révolte s'enroule ici du rythme circulaire et récurrent de son dit...
Ce dit féminin de la contestation en langue arabe, j'imagine que, durant des siècles et dans le silence des sérails, il se chuchotait d'oreille à oreille de femmes cernées : soupirs, cris en dedans écorchant l'écoute sororale, elle-même incarcérée... J'imagine qu'il ne pouvait prendre son vol, non tant par crainte des gardiens et d'un maître que par ignorance d'un horizon hors harem. L'espace mouvant, dansant, mobile et libre des yeux autres ne se concevait pas. Quel mot arabe nous en aurait proposé l'image, l'illusion avivée ?
La voix de Ferdaous, petite prostituée non déchue du Caire - et derrière elle, perçant les détours de cette fiction, la voix de Nawal El Saadawi, écrivain arabe d'aujourd'hui -, est une voix haute.
Il ne s'agit plus d'expliquer ou de justifier le défi. Il suffit que le défi se déroule, ici dans la convention d'une confession de femme à femme, et jusque dans les soubresauts et convulsions d'étapes de mélodrame. Il suffit que le défi de la voix féminine se dépouille de plus en plus haut, avec une énergie qui lancine. (...)
Ferdaous en langue arabe signifie « paradis », et c'est donc une femme prénommée Paradis qui, la veille d'être pendue pour avoir tué un homme, interpelle, d'une « voix en enfer », toutes les femmes d'une société où l'oppression sexuelle séculaire commence à peine à être dite de l'intérieur. »   
Assia Djebar a également contribué à la traduction du livre. (7)

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1. Extrait traduit de l'anglais par moi.

2. A Daughter of Isis: The Early Life of Nawal El Saadawi, In Her Own Words, translated by Sherif Hetata, Zed Books, 1999.

3. La femme et le sexe ou Les souffrances d’une malheureuse opprimée, traduit de l’arabe par Abdelhamid Drissi Messouak, Éditions L’Harmattan, 2017.

4. L'Épître du pardon, Abû-l-Alâ al-Ma'arrî (973-1058), traduit de l'arabe par Vincent-Mansour Monteil, Gallimard, 1984.

5. Extraits traduits de l'anglais par moi.

6. Dieu démissionne de la rencontre au sommet, publié en arabe en1996, God Resigns at the Summit Meeting, translated by Sherif Hetata, 2009.

7. Ferdaous, une voix en enfer, traduit de l’arabe par Assia Djebar et Assia Trabelsi, Éditions des Femmes, Antoinette Fouque, 2007. 

   Elle n’a pas sa place au paradis, en arabe, publié en 1972, traduit en anglais, She Has No Place in Paradise, London: Methuen, 1987.

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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